Le feu de Véronique

Présenté le 29 août 2025 au festival du film francophone d’Angoulême, « Véronique » est un film étonnant, tout en impudeurs bouleversantes, au fil duquel, par le biais de documents sonores et visuels collectés dans les archives personnelles de l’artiste et les trésors de l'Ina, son réalisateur, Tom Volf (connu pour ses autres films sur Maria Callas), se glisse avec une infinie délicatesse dans la voix de Véronique Sanson, son souffle, sa sensibilité et ses chansons-miroir pour raconter en son cœur la vie d’une femme éprise de liberté. Une vie western en vérité, franchement « rock’n’roll », où les flammes envoutantes de la passion, le goût de l'aventure, « l’appel du large » dit-elle, l’amour en fait – mais l’amour à tout prix, quoi qu’il en coûte, jusqu’à l'irréparable –, furent l'unique boussole d’une musicienne pour qui, par-delà les ruptures, la fidélité, celle du cœur et de la mémoire, est un maitre mot. Au gré d’un montage ciselé et d’un sens inouï de la narration, ce film musical que le public, ce 29 août, a longuement applaudi, marque les esprits car il sublime, comme cela n’a sans doute jamais été fait pour aucun artiste, une œuvre orageuse, sanguine, brodée d’or et de larmes qui demeure, avec celle de Barbara, parmi les plus belles, les plus crues et les moins formatées qu’une chanteuse francophone ait pu composer. Cette plongée presque charnelle, tout à la fois poignante, profonde et coruscante, n’a pas fini d’émouvoir ! Et d’interroger. Car elle est aussi et peut-être d’abord un témoignage d’une implacable intemporalité. 

Baptiste Vignol 

 

 

Barbaratomique


Depuis CHANSONS en 2005, son tout premier album, Barbara Carlotti se distingue par le soleil de sa voix d’abord, sa diction, ses envolées, d’une langueur capiteuse, chic et envoûtante ; par ses chansons sensuelles ensuite, voyageuses, troublantes et pointues qui puisent leur esthétisme dans le tourbillon pop et lettré des sixties ; et par les flashes cinématographiques qui parsèment son inspiration où passent les ombres, ici, de Gregory Peck, de Brigitte Bardot, de Catherine Deneuve, de Jane Birkin et de Michel Piccoli. CHÉRIS TON FUTUR ! est un disque nitescent qui parle d’amour fou, de désir et de sexe, de Sagan, d’Italie, de dolce vita, de la mort qui rôde partout («Elle t’attend dans tous les recoins / Avec ta perche à selfie sur le bord du ravin / Il suffit d’un pas dans le vide…»), de convalescence, de soleil rouge et de rayon vert, «Hôtel des Amériques, entre Téchiné et Rohmer». De l’essentiel en somme que cette blonde méditerranéenne verse avec style en nous berçant d’un phrasé tout en zibeline, les paupières bleu Callas. 


Baptiste Vignol

 

 

Admiration

Elle n’a que trois albums et un EP à son actif mais tellement de succès que son label devrait déjà songer à sortir un best of ! D’où provient donc l'immense aura de Clara Luciani, cette élégance qui transporte les foules, ce petit quelque chose par lequel elle rayonne, dominant de sa chevelure et des épaules son sujet ? De l’impeccable veste en daim de sa voix. Du vison de ses textes où luit toujours le mot exact pour dépeindre un sentiment. De l’immédiate poésie de certaines images qui sont la trace d’une griffe invisible et visent tellement juste qu’elles se cristallisent aussitôt jusqu’à ressusciter Sagan : « C’est si fragile / Ce bonheur subtil / On voudrait le garder sous verre / On l’asphyxierait dans sa serre / Je voudrais figer / Cet instant parfait / Comme les statues de Pompéi / Enlacées pour mille autres vies » (Cette vie) – ne serait-ce que pour celle-ci qui clôt la première plage de MON SANG, merci. Du cuir souple et raffiné de ses mélodies. De cette présence tombée des nues, verticale et féline ; cette façon d’être, presqu’en recul, lunaire, qui aimante les regards. De son sourire, bien entendu, qui vous saisit comme un lasso. Et de son chapelet de tubes depuis La Grenade dont le plus récent insuffle du Courage mais qui cachent aussi des bijoux de mélancolie qui vous attrapent le cœur comme un nœud qui se serre, abordent des rivages escarpés, des forêts indociles où rampent de noires araignées et font qu’en les écoutant, qu’en se glissant dedans, l’on se sent moins seul. (Dans MON SANG, Chagrin d’ami et Ma mère ont ce pouvoir-là, net, d’une pureté coupante, qui dentèle un répertoire.) Françoise Hardy d’abord dès 1962, Barbara ensuite avec Nantes et Dis, quand reviendras-tu? (1964) puis Véronique Sanson à partir d’AMOUREUSE (1972) se sont imposées comme - et demeurent - les trois phares d’une prodigieuse lignée dont on guettait l’éclosion d'une éventuelle quatrième étoile. Et si le cœur de Clara Luciani flambait du même feu ?

Baptiste Vignol

 

 

Chanter droit

Janvier 2024. Porté par Rome, sa grenade, et sa rage salvatrice («Certains me doivent des mea culpas à genoux / Mais préfèrent cracher leur venin debout / Je mangerai leurs langues si c’est le prix du silence…»), MONSTRUEUSE, le premier EP 6 titres de Solann, fait sensation, qui compte également Petit corps, sur cette enveloppe, cet emballage d’os et de peau que nous sommes toutes et tous condamnés à porter, ou bien encore Narcisse sur le temps qui flétrit… Ce premier galop-là, d’envergure, lui aura permis de décrocher la Victoire de la Révélation de l’année – l’une des trois seules bonnes notes de cette soirée avec le tableau « cuir » de Clara Luciani et l'éclosion de Yoa. Bien entendu, on retrouve Rome et Petit corps sur l’album SI ON SOMBRE, CE SERA BEAU qui vient de paraitre. Un disque sur lequel figurent onze titres inédits parmi lesquels, notamment, outre un Préambule ensorcelant («On l’aura bien cherché / Si un jour il pleut des oiseaux / On l’aura bien cherché / Et puis si on sombre, / Ce sera beau...»), s’imposent dès leur première écoute Appelle-moi sorcière où la voix cristalline de Solann fait merveille («Si on sombre, ce sera beau, promis ce sera beau, / Ce sera terrifiant, et peau contre peau / On se mangera mon ange / Et ce sera beau»); Les draps dont on sort le cœur ballant («Certains veulent mourir dans leur lit / Moi je l’ai fait, je recommande pas l’expérience…»); l’anthropomorphique L’Oiseau («Je ne regrette pas mon nid / Ou mon plumage tacheté de gris / Qui vire maintenant au vermillon…») où l’héroïne finit sa vie entre des crocs; ou Marcher droit, superbe hommage à ses aïeux débarqués à Marseille d’Europe centrale. Et l’on pense à Charles Aznavour, à Barbara aussi, tant les chansons arachnéennes de Solann, sanguines, cannibales, juteuses et vengeresses, ondulent comme des serpents dans une amphore, semblent avoir été écrites à la lumière d'une bougie et sont aussi denses, sombres et lumineuses que le sont les pochettes de ses disques, d’un autre temps, mais redoutablement modernes.

Baptiste Vignol 



Le beau clourant d'air !


Qu'elle chante l'amitié (Mon épaule), l'étouffement de l'enfance (Laisser l'été), le coup de foudre (À l'évidence), les contraintes familiales (Chant de Noël), les bleus au cœur (Bleus), le poids des secrets tus (Longtemps), l'amour (Cardigan) ou la violence d'un père (À l'arrière de la voiture), Clou le fait avec un sens de l'observation et du détail qui visent éminemment juste. Sur des mélodies folk et cotonneuses, ses paroles glissent et pétillent d'images, de trouvailles narratives et de références plutôt inhabituelles dans la chanson française (“Je relève mes cheveux / Et frôle ta peau avec mes yeux / J'ai le feu de Springsteen...”) que sa voix claire, volatile et veinée de bleu pâle enserre comme un écrin. “Ici bas tout est mystère” se désole-t-elle dans Gare de Lyon (une chanson sur les liens du sang, “Mon reflet soupire douc'ment / Ouais, j'ressemble à ma mère...”); c'est vrai, tout est opaque, sauf le disque que voilà, qui touche autant par sa vérité que par son écriture neuve et nette.

Baptiste Vignol

 

Souvenez-vous : Vincent Baguian.

Dix-sept ans après CE SOIR C’EST MOI QUI FAIS LA FILLE, Vincent Baguian sort enfin son quatrième album, LA CLASSE DU DERNIER DE LA CLASSE. L’occasion d’offrir la chance à celles et ceux qui l’ignoreraient – ils sont hélas fort nombreux – de découvrir qu’il est un auteur de haut vol. En vérité, parmi les paroliers qui pourraient encore répondre « Présent ! » à l’appel d’un Brassens qui, de là-haut, recenserait les auteurs vivants dignes de considération, Baguian aurait sa place près d’un radiateur aux côtés des Souchon, McNeil, Renaud, Cabrel, Le Forestier, Sheller ou Biolay dont il est un digne confrère. Nul aujourd’hui n’écrit mieux qu’eux dès lors qu’ils le font pour chanter eux-mêmes et donc qu’ils parlent d'eux. Et celui qui signe ces lignes à l’humble prétention de connaitre un peu son sujet. « Je ne suis quand même pas le pire / De toute la variété française / J’ai bien des noms mais j’peux rien dire / Ça se paie trop cher dans le show baise… » s’amuse Baguian (en prétendant s’affliger de son insuccès en tant qu'interprète) dans Le Carton qui ouvre ce disque brillant d’intelligence, d’humour, d'amour et d’impertinence taillées au scalpel de la rime barbelée d’or. Très, très loin des bons sentiments et des envolées opportunes. Il y a vingt ans, Vincent Baguian faisait la première partie de Claude Nougaro à l’Olympia. Juste avant que Baguian n’entre en scène, l’homme de Toulouse, au micro, priait le public: « Écoutez le bien, c’est un écrivain de chansons. » L’aurait-il dit de Vianney? Pas sûr.

Baptiste Vignol
 
 
 

Comme un malaise

Après JULIETTE, après ZIZI, après JEANNE, après DANI, après JANE, voilà FRANÇOISE. Puisque c'est ainsi qu'Étienne Daho rend depuis des lustres ses hommages funestes, d'un seul prénom écrit en majuscules sur ses réseaux, qu'il illustre toujours d'une photo iconique. Sauf qu'aujourd'hui, 11 juin 2024, l'ami des stars, ce Jean-Claude Brialy new-look (la classe et la pudeur en moins), s'est fendu d'un reportage in situ, allant jusqu'à dépeindre les derniers instants de Françoise Hardy qu'il aura “veillée tard dans la nuit”, “allongée” dans sa chambre de l'hôpital américain, mais si belle “belle, apaisée”. Gênant. Gênant venant d'un ami, d'“un membre de la famille” comme il s'auto-place sans vergogne, qui parle d'une femme dont la discrétion fut la suprême élégance. Aura-t-il fait un selfie?... Papy top tombé dans le rance.

Baptiste Vignol 



Son plus beau depuis ÇA S'PEUT PAS

Trente et un ans après J’ATTENDRAI PAS CENT ANS (1993), Clarika sort DANSE ENCORE, son neuvième album studio dont elle habille pour la première fois ses paroles de musiques dont elle est la compositrice. Douze chansons qui s’élancent, s’étreignent, ricochent et se suivent comme une caresse qui n’en finit pas. Manquer à quelqu’un quelque part fait songer à Jean-Philippe Toussaint quand il écrit sur Marie. Ce jour-là (17 octobre 61) impose le silence : «Sous le pont Saint-Michel / Coule coule la haine / Et le sang sur vos mains / Il faut qu'on s'en souvienne / Est à jamais l'écrin / Des larmes de la Seine ». Isadora revient sur le destin tragique de la danseuse Isadora Ducan. Sans les nuages pleure l’ennui des existences par trop lacustres. Rhabillez-moi ressuscite Gréco, pour de faux. Avec Salut Luc, Clarika adresse une missive au Luc (Avec Luc) du CD ÇA S’PEUT PAS (1996) dans la 4L duquel elle lui contait ses peines de cœur « avec Marc »… Luc, dont elle n’a plus de nouvelles. Luc, qu’elle voudrait revoir. La force de Clarika, c’est qu’elle nous parle de nous dans ses chansons. Du temps qui passe, sépare et que nous laissons faire. Et ce morceau rappelle le Renaud des années Souchon période C’EST COMME VOUS VOULEZ, voyez? Enfin, Seule la mort, froide et dure comme du marbre (« la mort, mais quelle tuerie! »), s’achève par cette image, sublime, et fascinante, parce qu’elle la rend presque accueillante: « Et si la mort a un visage, / Je veux Delon dans La Piscine / M’entrainant pour l’ultime nage / En eaux marines… »

Baptiste Vignol
 
 

Murat, l'inchantable

Dans Le Figaro du 12 mai, Olivier Nuc consacrait une pleine page à Jean-Louis Murat, un an moins douze jours après sa mort. Nous fûmes alors, le 24 mai 2023, quelques milliers qui, sans le connaître personnellement, subirent l'épouvantable sentiment de perdre un ami. Un ami parce qu'il était le seul en France à chanter, dire, dépeindre avec tant de justesse, de finesse et de féminité nos émois amoureux, nos élans, nos défaites les plus intimes. Guère étonnant que Nuc s'émeuve encore de cette disparition, lui qui l'avait mainte fois interviewé, et qui fut le seul journaliste de la presse nationale à s'être déplacé le 30 mai à ses funérailles en la basilique d'Orcival. Journée d'un silence stupéfait, ensoleillée, mais d'une tristesse plombante, avec, dans la nef, ce cercueil de bois clair posé sur un sol en pierre de volvic. C'est Murat qu'on enterrait, cet ami dont on attendait encore tant. Après la messe, la foule, hébétée, regarda sortir le cercueil pour son dernier voyage. Et puisque c'était un ami que nous venions tous de pleurer, alors que nous ne nous connaissions que de loin, Nuc et moi (qui n'avais jamais rencontré Murat, mais vu tant et tant) nous prîmes fraternellement dans les bras... Dans Le Figaro, Nuc rappelle que Murat est une figure majeure de la scène française de ces trente dernières années. C'est indéniable. Tant ses chansons racées, duveteuses, volcaniques, lumineuses étaient portées par une voix unique, fiévreuse, sensuelle, ourlée d'un léger accent puy-de-dômois qui lui conférait quelque chose d'aérien, de lancinant. L'une des deux ou trois plus belles voix masculines de l'histoire de la chanson française, définitivement. Raison pour laquelle reprendre du Murat, quand on est un homme, c'est "jeter une orange sur l'astre mort" et se montrer très, très en dessous de l'original car ses mots, sa poésie étaient taillées pour resplendir dans cette voix-là, ce groove et son humide profondeur. S'il devait un jour y avoir hommage discographique, prions pour qu'il ne réunisse que des chanteuses. Au premier rang desquelles Morgane Imbeaud dont Nuc évoque aussi le bel album, THE LAKE, où l'on trouve une chanson, Seule, qui rappelle en tous points celui qui fut son mentor.

Baptiste Vignol



Avec un J, avec un B, comme Julien Baer

Voilà quinze ans, depuis LE LA, “Rue du regard, rue Sedaine / Je vais où mes pas me traînent / Rue des Trois Frères, rue Désir / Je vais où mes pas me tirent...” (L'immobilier), que Julien Baer se tait, qu'il ne chante plus ni ne nous emmène avec lui déambuler dans ses pensées et ça fait mal au cœur car son premier disque sorti en 1997, qui contenait Le monde s'écroule, Marie pense à moi, Cette fille s'appelle demain, parmi d'autres pétales, puis CHERCHELL en 1999, puis NOTRE DAME DES LIMITES (2005), restent des trésors de délicatesse et de sensualité caressante (“Quand tes dix doigts d'un geste lent effleurent la soie / Où se dessinent / Tes seins que tu frôles à présent d'un air absent / Qui me fascine...”, J'aime imaginer), des trésors, donc, de délicatesse et de sensualité pour celles et ceux qui bercèrent leurs insomnies, leurs réveils, leurs amours pâles et roses au fil de ces chansons boréales. Il suffit d'écouter la production masculine depuis quinze ou vingt ans pour pleurer le silence de Julien Baer, ce silence buté, lointain et qui dure longtemps. Un silence céleste, certes, celui d'un roi de l'underground. Le revoilà pourtant, sans voix ni musiques, si ce n'est celles de ses mots, dans un recueil qui vient de paraître chez Seghers. Le lire, alors, en attendant. En attendant les beaux jours.

Baptiste Vignol 

 


 

Puisque le temps passe et passera...

Véronique Sanson et Michel Berger se sont aimés et puis, après s’être séparés, se sont secrètement écrits des chansons d’amour absolu qu’ils s’adressaient en cachette par disques interposés comme autant de déclarations dont ils étaient les seuls à détenir la clef. On pourrait croire que cette correspondance clandestine dont le public n’eut la révélation qu’après la mort de Michel Berger concerne une poignée d’aubades, de suppliques, parmi lesquelles le fameux tandem Seras-tu là ? / Je serai là serait le symbole. Dans « Toute une vie sans se voir », ce spectacle remarquablement construit, deux musiciens, Julie Rousseau, une brune incarnant Véronique, et Bastien Lucas, alias Michel, dévoilent avec finesse, chacun à son piano, combien le feu inextinguible qui coulait dans leurs veines embrasa vingt ans durant (de 1973 à 1992) un échange musical passionnel, passionnant et parfaitement unique en son genre. Au fond, cette correspondance bouleversante entre deux artistes pop que l’Atlantique tint à distance montre à quel point le manque, la solitude, l’espoir, le mal de vivre et d’aimer sont les seuls thèmes qui vaillent, parce qu’ils résistent au temps, et perlent en larmes incandescentes qui finissent toujours par couler sur nos lèvres.

Baptiste Vignol

 

 

L’éternel “grand retour” du “vieil” Alain

Son élégance svelte et dandy, la force motrice de ses mélodies, son funk intime, moite, nonchalant, ses tendres fièvres… Oui, l’avons toujours suivi. Alors c'est avec gourmandise qu’on voulut découvrir, et sans tarder, six ans après le fort beau DÉSORDRE DES CHOSES (2018), six ans déjà (et dans six ans, où serons-nous ?…), son seizième album studio, L’IMPERMANENCE, qu’un clip habile est venu en grande pompe, trois jours avant sa sortie dans les bacs, signaler l’imminence. Un clip où défile gentiment sur une jolie chanson intitulée La grâce toute une armada de vedettes, Cabrel, Souchon, Voulzy, Véronique Sanson, Daho, Juliette Armanet, Biolay, Julien Clerc, Adamo… Bel hommage. Hélas, passé cet appât tape-à-l’œil, l’ennui. Dix complaintes raplapla, aussi goûteuses qu’une vieille tomate farcie servie sur de la porcelaine. Musicalement en sommeil, textuellement démonstratives (manque l’ironie loufoque de Jacques Duvall, qui fut son alter ego) et vocalement lacustres. Aurions vraiment adoré l’adorer, “l’ultime album” (ainsi qu'il est bien précisé sur le sticker) d’Alain Chamfort, compositeur raffiné, trouble et désabusé qui laissera des disques délicats. Comme autant d’insolubles et précieuses traces qui font dans nos cœurs being, being, being.
 
Baptiste Vignol
 
 
 

Sous le soleil de ses mains

 
(Photo Laurent Calut)

Que cachent-elles, ses mains ? Quel sang d'or les irrigue ? Ses mains qui caressent, chevauchent, réveillent son piano. Clignotent comme des lampions de bal pour saluer la foule – deux soleils blancs enrayonnés… Ces mains qui décollent à la verticale, stationnent en apesanteur, tel deux colibris qui voudraient fiche le camp, lui échapper, puis repiquent en plongeant sur l'océan de son clavier. Quel génie domptent-elles ? Quand elle recoiffe sa crinière fauve. Qu'elle tapote en douce le châssis de son piano comme le cavalier flatte l'encolure de son cheval pour le remercier. Qu’elle caresse (de la main gauche) l'épaule de Mehdi Benjelloun, l’un de ses deux choristes, tandis que de l'autre (la droite), elle se saisit sur Rien que de l'eau d'une longue mèche blanche qui pointe sur le front de Guillaume Eyango : “Elle / En attendant l'orage / Elle te pardonnera ton âge / Et l'argent de tes cheveux...” Que disent-elles encore, ces mains ? Quand elles éclosent vers le public. Se serrent en un poing rageur : “Révoltons-nous !” Ou s'unissent dans son dos lorsqu'elle regarde, à la façon d'une promeneuse sous la voûte étoilée, ses cuivres s'enflammer… Qu'enfantent-elles enfin, ces mains d'où naissent l'encolure de ses chansons ? Ces mains qui nous mènent à Bahia. À Vancouver. En nous rendant fiers d'être là. Et qui, dans un geste émouvant, applaudissaient hier soir au Zénith de Toulouse les cinq mille spectateurs qui l'acclamèrent longuement en scandant des «Véro ! Véro !» enamourés. Et ce sourire, dites, d'où vient-il? Et cette voix? Phosphorescente, tombée du ciel... D'où sourd-elle? Et cette poésie? Cette grâce, douce et violente à la fois? Mystère. D'elle.

Baptiste Vignol

 

 

Envoyé spécial à Nevers

(Photo Jérôme Pellicer)

C’est dans un magnifique petit théâtre à l’italienne inauguré en 1823 que Lynda Lemay s’est produite à Nevers ce 23 janvier 2024. Car sa nouvelle tournée passe par toutes les villes de la francophonie. Qu’elle chante à l’Olympia, à Bordeaux, Lausanne, Bruxelles ou sur les bords désertés de la Loire, la Québécoise, sitôt la salle plongée dans le noir, débute son concert en entrant par derrière, dans le dos des spectateurs, avec une chanson d’ouverture qui lui permet, en l’effleurant, de saluer son public et de lui dire au plus près son bonheur de le retrouver. Suivront une trentaine de chansons, de scènettes même (leur durée peut avoisiner la dizaine de minutes) que cette interprète majuscule dévoile telle une vraie comédienne avec une justesse épatante. En effet, que son propos verse dans l’humour (La visite), le mélodrame (De tes rêves à mes rêves), le comique (Le mime), l’ironie (Les souliers verts), la sensualité (J’veux des baisers), les affres du grand âge (Ta robe), la cruauté religieuse (Le bijou) ou le sens de la vie (La grande question), Lynda Lemay vise toujours dans le mille. Remarquablement accompagnée par deux musiciens (Claude Pinault à la guitare et au piano, Marc Angers au violon), dont les chœurs rocailleux l’escortent comme deux drakkars sur les fonds abyssaux de son inspiration céleste, Lynda Lemay aborde tous les thèmes (rien ne l’arrête), les effeuille, les dissèque sans ambage dès lors qu’ils touchent à l’intime, c’est-à-dire au cœur battant de nos vies. À Nevers comme ailleurs, les salles combles succombent au talent pur de cette femme-capitaine dont la longue chevelure, la longue silhouette, les longues notes tenues, la longue élégance – cette élégance qui semblerait presque onduler comme une flamme revêtue de dentelle noire – captivent l’assistance. Alors, chacune, chacun, carré dans son fauteuil, son velours rouge d’un soir, bercé par ces complaintes terriblement humaines et si follement écrites, chacun, chacune se prend à rêver que cette longue et captivante sorcière aux yeux d’amande soit une amie (ce qu’elle est déjà, puisqu’elle recueille les confidences de son public depuis presque trente ans !), une mère, une sœur, même une amante. Après deux heures et demie d’un spectacle qui n’est jamais tout à fait le même selon la ville où elle se trouve puisque Lynda Lemay dépoussière tous les soirs une dizaine de pépites qui le public lui aura réclamée la veille via sa page Facebook, c’est évidemment sur Le plus fort c’est mon père, son titre fétiche, qui la fit connaître des deux côtés de l’Atlantique, qu'elle clôt ces retrouvailles devant une salle qui se sera levée d'un bond, admirative et définitivement ferrée par la poésie d’une artiste à l’impudeur contagieuse.

 

Baptiste Vignol



Georgio, Sergueï, Véronique et les autres


Le Figaro s’est amusé le 19 décembre 2023 à établir en direct sur son site le classement des 30 plus grandes figures de la chanson française  – franco-française aurait-il dû préciser puisqu’étaient absents du panel des 50 candidats potentiels Jacques Brel (sa présence aurait de fait évincé le trentième de la liste définitive), Stephan Eicher (le tandem qu’il forme avec Philippe Djian n'est rien moins qu'admirable) et quelques Québécois(es). Impossible enfin de ne pas regretter l'absence dans ce panel de Nino Ferrer et d’Anne Sylvestre, ces géants. De Juliette Armanet, Vianney et d'Albin de La Simone aussi ? Restons sérieux. Un classement, donc, avec ses limites, élaboré par les journalistes Olivier Nuc, Nicolas Ungemuth et Thomas Baracco (une sensibilité féminine n'aurait pas fait tache). Qu'en dire au final? Qu'il a de la gueule, parce que les « grands » y figurent, même si l'on peut s'étonner de certaines positions et d'y trouver les très estimables certes mais pas complétement incontournables Gérard Manset, Alain Chamfort ou Bertrand Burgalat. Franchement, Burgalat qui devance Francis Cabrel... Est-ce que ce monde est sérieux? Sinon, le débat, qui dura plus d’une heure et demie, fut sympathique à regarder, Nuc et Ungemuth s'efforçant avant tout d'être honnêtes et lucides. À la question de savoir si Édith Piaf devait devancer Barbara, Olivier Nuc fit à juste titre remarquer: « Barbara est plus originale, plus influente aujourd’hui qu’Édith Piaf. Piaf, elle est au musée », sans que cela n'empêche la Môme (5) de précéder la Longue dame brune (6). Moment rigolo (parmi d’autres), lorsque Thomas Baracco, au bord de l'évanouissement, interrogea, outré, ses camarades qui venaient d'évincer l'Elvis Presley de Marne-la-Coquette au profit de la Reine des Kékés : «Quoi?! Johnny Hallyday sorti du Top par Brigitte Fontaine?» Ben oui Thomas. Ceux qui connaissent la chanson, aiment son audace et chérissent sa richesse n’ont pas tous quelque chose en eux du vieux Johnny.

Baptiste Vignol



Chansons fatales

C’est un disque scintillant, BLASON, où Nicolas Comment, de son timbre grave tout en volupté, dresse et de manière détaillée l’éloge mélancolique de quelques idoles et modèles sous la forme d'adamantins portraits chinois sur lesquels officient les voix délicates de Brisa Roché et de Milo McMullen ; ainsi la peintre et poétesse Nahui Olin dont Comment, dans le recueil publié en parallèle du CD, montre une magnifique photographie datant de 1925 d’où surgissent comme une foudre ses «fatals yeux de chat» ; ainsi la divine Nico («C'est sur la terre astrale / De la blanche Ibiza / Que l'icône de Christa / ... se brisa»); ainsi les amants de la Beat, la Beat Generation («Dans vos veines bleu ciel coulait le vif-agent : / Ne plus s’agenouiller devant le dieu argent / Ayant fait à peu près le vœu de pauvreté / Vous vous portiez garants de l’âpre liberté…») ou bien encore Wanda von Sacher-Masoch (« De colères enflammées / En langueurs consumées / Ma féroce despote / Aux jambes qui pivotent / Et… cillent / Étire tes beaux membres / Sur l’ottomane tendre / Et damassée de rose / Où ton sexe en symbiose / Brille.» Mais c’est avec Hanel, cette chanson idéalement interprétée par Milo, et par laquelle l'auteur ressuscite Hanel Koeck, Allemande «aux yeux d'aigue-marine» que Pierre Molinier shoota, entre autres choses, à Bordeaux, que Nicolas Comment tutoie la grâce, paroles et musique : «Dans des postures osées / Ajustant ses bas dix deniers / Devant les yeux de Molinier / Hanel contre quyelques deniers / (Inutile de le nier) / Tend de ses joues les fossettes / Au 7 de la rue des Faussets.» Histoires de l'art.

Baptiste Vignol
 
 
 

Pari gagné

En trois années pile, et onze disques originaux, Lynda Lemay aura donc, avec une inspiration dont la fraicheur force l’admiration, enregistré davantage de (bonnes) chansons qu’Étienne Daho en quarante ans de carrière. En effet, 1111 jours après la sortie d’IL ÉTAIT ONZE FOIS le 11 novembre 2020, la plus singulière et la plus pétillante des artistes québécoises vient de boucler ce marathon discographique en livrant les deux derniers volumes de son insensé projet. Si l’avant-dernier, ENTRE LE RÊVE ET LE SOUVENIR, reprend onze chansons de jeunesse (parmi lesquelles La Veilleuse qui figurait sur son premier 33 tours en 1990), l’album final de cette odyssée, LE BAISER DE L’HORIZON, dévoile les ultimes bijoux de cette formidable collection, bijoux qu’elle aura ciselés pour ses parents, Alphonse et Jeannine Lemay, dont une photo illustre la pochette. Nul n’écrit en francophonie comme le fait Lynda Lemay, avec ce regard unique, celui des grands maîtres réalistes qui notent du bout de leurs pinceaux d’imperceptibles détails de nos vies quotidiennes qu’avec un réel génie d’écriture elle parvient à rendre tellement éclatants qu’ils peuvent émouvoir jusqu’aux larmes. Mais nulle ne chante plus non plus comme le fait Lynda Lemay, avec l’art, la précision et la délicatesse des grandes diseuses du music-hall, Juliette, Cora, Colette et Patachou. Et nul enfin ne mène encore avec une telle gourmandise pareille carrière trente-trois ans après ses débuts tonitruants (elle fut à l’aube du millénaire nommée cinq fois de suite aux Victoires de la Musique), remplissant sans l’appui des médias toutes les salles de spectacle où ses tournées-marathon la mènent à travers les provinces de Belgique, de France, d'outre-mer, de Suisse et bien sûr du Québec. Cette liberté, cette liberté folle, Lynda Lemay l’a gagnée jusqu’au dernier flocon, car nul autre n’entretient avec autant d'authenticité un tel lien fait d’amour, de générosité, d'humour et d’élégante proximité avec son public, cette foule qui l'escorte et qu'elle chérit. Le 18 décembre 2023, elle chantera pour la soixante-troisième fois sur la scène de l’Olympia, son « chez elle » parisien, complet depuis plus de six mois, donnant déjà rendez-vous à ses admirateurs le 18 novembre 2024 pour une soixante-quatrième communion boulevard des Capucines! Pourquoi cet ineffaçable succès? Pourquoi cette fidélité? Cette ferveur chez celles et ceux qui, par dizaines de milliers, l'écoutent en prière? Parce que les chansons de Lynda Lemay, qu’elles soient dramatiques ou légères, ne se gâtent jamais. Elles refleurissent sans cesse dans l’éclat du sourire de cette interprète théâtrale et dans la douceur captivante de ses grands yeux bleus gris auxquels rien, mais vraiment rien n’échappe des travers humains.

Baptiste Vignol 



Ce que sème Coline

Voilà l’un des très beaux disques de l’année. En treize chansons lumineuses, Coline Rio dévoile une rare finesse d’expression, poétique, méandreuse – mais limpide – que sa voix claire, légère comme une flamme, porte aux nues. D'Elle laisse, ensorcelante plage d’ouverture (et fort beau clip) comme une ode à la liberté, à Ce qu’il restera de nous («…le bruit du silence après l’éclat de nos cris…») qui clôt l’album et lui donne son titre, les pépites s'enchainent : On m’a dit, par exemple, sur les coachs en tous genres (« Et ta voix, cristalline, / Est trop fine / Sois moins clean / Sois plus brute / Faut t’changer Coline»), ou Ma mère, sur les liens mystérieux et les reflets de la descendance («Ma mère a des rires / Et des larmes cachées / Dans ses sourires / Des amours inavouées»). Monstres aussi (et ses superbes vocalises) sur le « flou » qui nappe nos êtres ; La Rivière (et ses chœurs sensoriels, fougueux et mordants) sur le souffle purifiant de l'eau («Allongée dans la rivière / Quand mon corps se fait de pierre / Oh j'y respire / J'y respire»). Homme, ce trésor de la chanson post #MeToo. Cartographie, brûlante et charnelle («Je sonde curieuse, tes plaies indolentes / Griffures, morsures d'anciennes passantes / Houleuses luxures / Je divague en ton antre...»), ou Se dire au revoir qui, a contrario, dépeint les braises éteintes... Se laisser prendre par la voix de Coline Rio et découvrir le penchant de ses mots, le versant de ses mélodies, leurs collines brumeuses – mais dorées – qui s’ouvrent vers un avenir éclatant dont il devrait rester beaucoup. Coline, Clara, Zaho, Pomme, Gabi, Marie-Flore, Angèle... Nous y sommes. La jeune chanson d'avant-garde est définitivement devenue féminine. De sa bouche souffle un vent sauvage, elle est sa rumeur et son bruit... Le vieux poète avait raison.

Baptiste Vignol 



Le prix d'une sucette

Que dire sans être trop élogieux de CRASH CŒUR, le troisième album d’Eddy de Pretto qui, hosanna, fait la couverture de Télérama? Qu’il est aussi vide, mal écrit et bouffi que sa pochette est laide. Putain, l’amour, c’est un sujet porteur pourtant… Et voilà 14€99 jetés par la fenêtre. C’est pas rien.

Baptiste Vignol


Chanteuse de minuit

« Que vienne la nuit / Que vienne l’heure où le soleil gémi-it...» Avions-nous ouï, avant Clara Ysé, pareille voix, oblique et sensuelle, qui fait danser du ventre les syllabes, envoûte, nous engloutit et « crame le silence »? Seule et souveraine, brûlante sur son étoile, la chanteuse, diluvienne et totale, adresse avec ce premier disque, OCEANO NOX, un aimable salut de la main qu’elle jette à celles et ceux qui, médusés, passent au loin. Onze chansons sombres, liquides et indomptables, ocellées de ciselures, sibyllines et cabriolantes. Cuivrées, sur des cordes aériennes. Torrides aussi: «Fais-moi l’amour, un petit peu...» (Comment mieux débuter une supplique interdite aux moins de seize ans? « Viens, et penche vers le paradis / Mon bassin tout, tout contre tes hanches / Toi tu pâlis dans la nuit / Dedans toi tu sens que ça flanche / C'est l’avalanche et tu plies…» Soleil à minuit). Barbaresques enfin, dans deux piano-voix épurés : Lettre à M, d’abord, qui dit, comme rarement chanson l’avait fait, que le deuil d’une mère, d’une mère aimante partie beaucoup trop avant l’heure, n’existe pas. La maison ensuite (« Je ne quitterai pas l’île / Des souvenirs avec toi...»), dont la porte d'entrée referme mélancoliquement cet album tombé du ciel qui brille d’un éclat vif argent sous un blond de lune automnal où se glisse l’odeur de l’absence, où suinte l'angoisse des grands incendies, où souffle une brise légère, océanique, simplement introuvable ailleurs. Soleil noir en vue.

Baptiste Vignol