Mieux qu'un ouragan

Si les Victoires de la Musique comptaient encore dans leur palmarès la catégorie « Pochette d'album », Fishbach serait déjà la favorite du millésime 2023 (photo de Jules Faure, ambiance LE MANTEAU DE PLUIE). Un disque, autrefois, c’était d’abord un visuel. On découvrait ensuite ses chansons. Dans le même ordre d'idées, une chanteuse, c’est d’abord – et ça reste – une voix. Mais là aussi, Fishbach flamboie. Brûlante et caverneuse, délicieusement rêche parfois, la voix de Fishbach subjugue, sans jamais faire dans l'étalage. L’écouter, c’est se fondre dans un paysage. C'est retrouver Catherine, Muriel, Rose et Claudie. C’est partir en voyage. Et ça tombe bien puisqu’AVEC LES YEUX compte onze titres d’évasion taillés pour plier les gaules. Musiques inflammables, denses et serpentines. Textes attrape-cœurs, occultes et picturaux («Je ne vois dans tes mains / Que des étangs malades…», «On t'a vue hier nager nue dans un volcan…», «C’est l’aube bleue / C’est presque rien…», «Le soir est blanc de toutes ses dents…», «Sais-tu que ma couleur préférée, c'est le vert? / Vers toi / Vers autre chose...», « Je t'ai perdu dans les arabesques / Le long d'une fresque / D'un bâtiment art-déco…»). Arrangements au cordeau, spectaculaires et cristallins. Pop héroïque (Dans un fou rire). Slow d'enfer (Tu es en vie). Country d'antan (Quitter la ville). Rock niagaresque (La Foudre). Flora Fishbach est une musicienne démoniaque. « Mon truc à moi, c’est d’tenir tête » chante-t-elle dans Presque beau. Serait-ce donc ça, l’originalité?

Baptiste Vignol 

 

 

Eicher à l'œil


Il faudra bien qu’un jour les commentateurs considèrent l'attelage composé par Philippe Djian et Stephan Eicher comme l’égal des grands tandems (Plante / Aznavour, Delanoë / Bécaud, Lanzmann / Dutronc, Mitchell / Papadiamondis, Roda-Gil / Clerc, Souchon / Voulzy, Daho / Turboust) qui ont irrigué la Chanson française d'indémodables standards. Avant Philippe Djian, de nombreux écrivains se sont essayés à la chanson. Peu l’ont fait avec constance. Très rares étant ceux qui obtinrent le succès radiophonique, le hit qui sublime l’œuvre et pénètre l’inconscient populaire. Il ne suffit pas d’être un grand romancier pour savoir faire sonner les mots. Depuis MY PLACE en 1989, l'auteur de "37,2 le matin" a signé pour Stephan Eicher plus de cinquante poèmes sur lesquels l'Helvète polyglotte a posé ses musiques chevaleresques. Extraits. Déjeuner en paixJ'abandonne sur une chaise le journal du matin / Les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent...»), Pas d’ami (comme toi)Quand tu traverses la pièce / En silence, que tu passes devant moi / Je regarde tes jambes / La lumière tombant sur tes cheveux...»), Tu ne me dois rienOn ne refait pas sa vie / On continue seulement / On dort moins bien la nuit / On écoute patiemment / De la maison les bruits / Du dehors l’effondrement...»), Ni remords, ni regretsIl n'a aucune chance avec elle, je l'ai prévenu / Mais il veut essayer quand même, il est têtu...»), Dis-moi où (« J’interroge le coussin tiède / Que tes fesses ont imprimé / Quelques fois je touche des lèvres / L’eau de ton bain parfumé…»), Si douces (« Si douces sont / Tes aisselles / Et tes cheveux sentent si bon…»), etc. Autant de complaintes stylées, dans le choix du vocabulaire, la rime inattendue, la crudité des sentiments, l'évidence des images, l'humeur orageuse, les couleurs dépeintes (« Que le ciel vire au lilas / Et que tu te lasses de moi…»), l’érotique tension, la souffrance à fleur de peau. Mars 2022, Stephan Eicher fait son retour avec un EP, AUTOUR DE TON COU. Quatre splendeurs «parolées» par son complice, son frère d'âme, qu’il offre gratuitement sur internet. Chansons d’époque, d’effroi («… et nous comptions nos morts…»), de suffocation, de chute et de solitude, à l’heure du sans contact. « C’était bizarre de se regarder sans se voir »… Un chanteur, c’est d’abord une voix. Et celle de Stephan nous est cher. Pourtant, comment se réjouir qu’un artiste de cette dimension diffuse ses chansons pour peau de balle, comme s'il les jetait au vent?

Baptiste Vignol

*F. Carco, L. Chalumeau, M. Duras, P. Mac Orlan, F. Mallet-Joris, M. Nimier, J. Prévert, Y. Queffelec, R. Queneau, F. Sagan, B. Vian...

 

Blond Vartan

Le disque commence par un piano-voix, cette voix qui geint languissamment, si familière à ceux qui traversèrent les années 70 et grandirent devant la télévision en regardant le samedi soir les shows orchestrés par Maritie et Gilbert Carpentier. Une voix d’effroi, mauve, qui, cinquante ans plus tard, n’a rien perdu de ses nuances. Sylvie Vartan vient de sortir un bel album mélancolique, sans amertume aucune. Au fil des quatorze chansons qui le composent, l’artiste rappelle, à ceux qui l’avaient oublié, ou ne l’avaient point remarqué, quelle superbe interprète elle est, nette, ondulante, sensuelle, avec ce grain qui fit la joie des imitateurs jadis, et cette petite fleur blanche qui, au sommet de quelques syllabes, parfois, éclot comme un sourire. Clarika (Le bleu de la mer noire), Patrick Loiseau (Ma tendre enfance), La Grande Sophie (Du côté de ma peine) se sont montrés dignes de l’idole, sans tomber dans le larmoiement. Leurs chansons déploient la blondeur lacrymale des enfants de l’exil. Mais c'est avec la plume d'Éric Chemouny, taillée sur mesure, que son phrasé chatoie. Grâce aux mots simples de Chemouny, Sylvie chante comme une actrice joue, tout en sobriété. Qu’on écoute Une dernière danse (musique Michel Amsellem) et l’on voudrait entendre La Maritza. L'effet Vartan. Qu'on découvre On s’aime encore, mais autrement (musique  M. Amsellem) et l'on pense à Nicolas. Indémodable. Enfin, avec Ce jour-là (musique Michael Ohayon), ceux qui connaissent le music-hall se remémoreront la délicatesse opaline de Cora Vaucaire. Une chanteuse, c’est d’abord une voix, dont la caresse, la chevelure vous accompagnent. Celle de Sylvie Vartan se pose-là.

Baptiste Vignol
 
 

 

Les masterclass de Juliette

Que retenir de l'interview de Juliette Armanet dans Elle, qui a tout d'une diarrhée verbale, et qu'elle promeut à grands coups de trompette sur ses réseaux ? Que “faire la couverture de Elle, c'est mythique, comme une entrée au panthéon des figures de femmes puissantes”. Tranquille. Que son image l'obsède (on l'avait compris). Que ses proches doivent accepter sa “part de lumière”, et le fait qu’elle “gagne de l’argent”! Qu’elle est “la daronne de la chanson française”. (Si, si.) Qu’elle ne fait pas la même musique qu’Angèle. (Ce qui lui permet d’échapper à toute comparaison, bien ouèj.) Que sa concurrente à elle, c'est Clara Luciani, mais qu'elles s'envoient des sms sororaux de bienveillance bien sûr. Qu'elle est “quelqu'un d'hyper torturé.” (Une artiste quoi.) Que le piano est son meilleur ami. Qu'elle a “une intransigeance et une quête musicales extrêmes”. (Qui passent par une resucée du disco...) Qu'elle lit Mona Chollet. (Comme tout le monde.) Qu'à 37 ans, elle se sent enfin bien dans son corps. Qu'elle correspond avec Françoise Hardy. Et surtout, surtout, qu’elle a depuis toujours accrochée dans ses toilettes la couverture d'un vieux Elle avec Charlotte Rampling. Au moins, on sait qui elle regarde quand elle pousse.

Baptiste Vignol