Chanteuse de minuit

« Que vienne la nuit / Que vienne l’heure où le soleil gémi-it...» Avions-nous ouï, avant Clara Ysé, pareille voix, oblique et sensuelle, qui fait danser du ventre les syllabes, envoûte, nous engloutit et « crame le silence »? Seule et souveraine, brûlante sur son étoile, la chanteuse, diluvienne et totale, adresse avec ce premier disque, OCEANO NOX, un aimable salut de la main qu’elle jette à celles et ceux qui, médusés, passent au loin. Onze chansons sombres, liquides et indomptables, ocellées de ciselures, sibyllines et cabriolantes. Cuivrées, sur des cordes aériennes. Torrides aussi: «Fais-moi l’amour, un petit peu...» (Comment mieux débuter une supplique interdite aux moins de seize ans? « Viens, et penche vers le paradis / Mon bassin tout, tout contre tes hanches / Toi tu pâlis dans la nuit / Dedans toi tu sens que ça flanche / C'est l’avalanche et tu plies…» Soleil à minuit). Barbaresques enfin, dans deux piano-voix épurés : Lettre à M, d’abord, qui dit, comme rarement chanson l’avait fait, que le deuil d’une mère, d’une mère aimante partie beaucoup trop avant l’heure, n’existe pas. La maison ensuite Je ne quitterai pas l’île / Des souvenirs avec toi...»), dont la porte d'entrée referme mélancoliquement cet album tombé du ciel qui brille d’un éclat vif argent sous un blond de lune automnal où se glisse l’odeur de l’absence, où suinte l'angoisse des grands incendies, où souffle une brise légère, océanique, simplement introuvable ailleurs. Soleil noir en vue.

Baptiste Vignol

 

 

Reprendre Sheller

Les chansons de William Sheller, parce qu'elles sont d'abord portées par sa voix, cette voix si singulière, oblongue et caoutchouteuse, peuvent-elles trouver dans des reprises matière à jubilation ? Possible, à condition d'être chantées par des interprètes féminines sachant les enrober d'une sensibilité inédite à laquelle les hommes ne peuvent pas prétendre, pâtissant  forcément de l'inévitable comparaison avec le phrasé de leur créateur. Compliqué et terriblement casse-gueule pour un chanteur de s'approprier les chefs-d'œuvre de ses maîtres lorsqu'ils s'appellent William Sheller, Jacques Brel, Bashung, Christophe ou Serge Gainsbourg tant leurs voix, leur art de l'interprétation, les ont sublimés. Idem pour une chanteuse s'attaquant aux joyaux d'Édith Piaf, de Barbara (dont Sheller sut parfaitement rendre le doux romantisme de Vienne) ou de Véronique Sanson. Question de genre, donc, et de contexte. Car le live, dans l'insaisissable magie de l'instant, de l'instant qui s'écoule dans sa fragilité, se prête davantage à cette alchimie de l'appropriation que le cadre prévisible et rassurant du studio d'enregistrement. La raison sans doute pour laquelle l'une des plus belles reprises de la chanson française est la version d'Avec le temps que Jane Birkin accomplit en public et sans filet sur la scène du Bataclan. Une version suspendue, libellulesque, miraculeusement captée en 1987. Les très grandes chansons ne sont pas des chaussettes qu'on enfile impunément. Il faut pouvoir et savoir s'y glisser, de toute son âme, sans certitude aucune. Un art majeur.

Baptiste Vignol