Ça alors!


Ceux qui l’ont adoré (le mot n’est pas trop fort) à ses débuts, pour la poésie moderne et mélancolique de ses folles complaintes, l’ont, pour nombre d’entre eux, perdu en même temps que le très grand public flanchait pour Louxor j’adore. L’éternel effet du balancier. Depuis, ses albums provoquaient chez ces premiers admirateurs un sourire flapi. Trop de pose, trop de laisser-aller dans l’auto-complaisance, jugeaient-ils. Tandis que ses fans éberlués par le succès triomphal de ROBOTS APRES TOUT (2005) s'éloignèrent lassés de ses guignolades, si l'on en croit la chute vertigineuse des ventes de ses disques... Ce matin, 20 septembre 2019, à 5h40, Matthieu Conquet sur France Inter a présenté en exclusivité Stone avec toi, premier single du prochain Katerine, CONFESSIONS, à paraitre le 8 novembre. D’entrée, le son ne fait pas bricolage et la voix du chanteur saisit. Comme avant. Mais surtout, une seule question, simplissime mais fondamentale, répétée au cœur du morceau: « Pourquoi ma main tient dans ta main et qu’elle se sent bien? », nous projette illico, comme en apesanteur, sur les rivages dorés de nos jeunes années quand Katerine incarnait un avenir! August Strindberg avait raison: il ne faut jamais désespérer.

Baptiste Vignol


Un chanteur au sommet



Un terrain en pente. Tel est le titre d'une nouvelle chanson dévoilée par Alain Souchon hier, mercredi onze septembre, sur l'antenne de France Inter. Quel auteur, quel musicien, quel artiste. De cette trempe-là, de cette importance, au regard de leurs œuvres, colossales, aptes à draper un pays de refrains éternels, nous n'avons plus chez nous que Francis Cabrel, Véronique Sanson, Jean-Jacques Goldman, Anne Sylvestre, William Sheller, Jean-Louis Murat et Renaud. Complainte méditative, d'amère contemplation, chantée sur un air de comptine, Un terrain en pente évoquera aussi, dans sa perfection poétique, le souvenir de Guy Béart. Cela devrait en faire rire certains, mais ils n'y connaissent rien.

De mon belvédère
Je regarde la France
Avec ses lumières
Ses souffrances
J'vois au bord de l'Eure
Une usine qu'on vend
Et des hommes qui pleurent
Devant...

Immense. Légère. Poignante. Subtile. Sobre. Humaine. Narquoise. Délicate. Nuageuse. Aussi douce qu'une plume. Quand l'art de la simplicité confine au génie. Un quart de siècle après Foule sentimentale, Souchon remet ça. Il dit tout. Faut voir comme. Et l'on reste sans voix.

Baptiste Vignol


Les sœurs Boulay se déploient


Il aura suffi d’une chanson, d’une seule, Âme fifties, pour qu’Alain Souchon, en évoquant les années N&B d’une société qui bourgeonnait, rappelle à ses apôtres, et sans forcer son talent, qu’il demeure, en 2019, le patron. De l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, deux sœurs, debout dans leur époque, dépeignent avec une finesse «souchonnante» le crépuscule apocalyptique d’une décennie en flammes. Car LA MORT DES ETOILES de Mélanie et Stéphanie Boulay s’impose comme le premier grand disque francophone post #MeToo et #GretaThunberg ! « Que restera-t-il de nous après nous ? » « S’il vous plait quelqu’un, faites quelque chose » « Si la fin du monde est derrière le hublot » « Vous étiez jeunes avant nous, votre feu a tout brûlé » « On m’a trouvée trop ronde, je me suis faite ovale » « Il me voulait bouche fermée ou dans le lit à dire “Encore” » « J’aime les poings qui défendent des vies »… Chansons de femmes. De femmes en colère (comment ne pas voir l'empreinte d'Anne Sylvestre?). Dont l'écho est irrésistible, donc. Chansons terriennes. De quête. Et d'inquiétudes. Que la poésie, l’équation nord-américaine des musiques, l’envol des refrains, la sensualité des arrangements, la beauté des souffles et des respirations, l’indicible souplesse de l’interprétation, l’harmonie féérique des voix, l’émoi des chœurs, cœur battant, purgent de tout fatalisme. Enfin, trois merveilles d’amour pur subliment cet album étincelant: Bateaux (« Nos dos comme des mâtures, / Nos corps comme des bateaux / Nous sommes force de la nature / Nous irons où il fait beau »), Les plants de fraises (« Le ciel était doux comme du lait / J’aimais ton cœur comme de la braise ») et Léonard que Mélanie a écrite pour son petit garçon sur les «paupières» duquel elle voit quand il dort «deux fenêtres où regarder…». C’est l’espérance folle des Sœurs Boulay qui rend modernes et captivantes leurs chansons.

Baptiste Vignol


Alma Forrer


« Entrée maladroite au milieu de la piste / Et celui que j’aimais déjà se désiste…» (Conquistadors) Les chansons romantiques d’Alma Forrer possèdent le charme incendiaire des premiers succès d'Etienne Daho, période POP SATORI. Ce serait gentil pour nos oreilles que les radios s'en rendent compte. Le 21 mai 2019, sur la scène de La Maroquinerie, la chanteuse fit une apparition pour accompagner à la guitare Baptiste W. Hamon. Ceux qui ne la connaissaient pas découvrirent une jeune femme à la présence indéniable, avec quelque chose dans son être de sensuel et d’animal dont elle donne l’air d’ignorer les effets. Une nonchalance dandy. «J’ai le diable au corps / Si tout s’effondre je suis d’accord / Je marche sur l’or / D’une rêverie...» On se souvient aussi que ce soir-là, parmi les musiciens du plus américanophile des songwriters français, elle irradiait comme un soleil à travers des mailles de brumes. D'une voix d'art et d'essai, dont le souffle clair imprime l'atmosphère, Alma Forrer propose sur SOLSTICE quatre balades mystérieuses, spleenétiques, envoutantes et sentimentales… « Je suis le secret espoir d’une passion violente...» (Je suis) Chansons d’une héroïne qui sait toucher les garçons. Album annoncé pour l'automne.

Baptiste Vignol


Alma Forrer et Baptiste W. Hamon le 21 mai 2019 à la Maroquinerie



Bloody Mary


SOLEIL, SOLEIL BLEU, son deuxième album, est à ce jour le plus beau de l’année. Son écriture au couteau, sa peinture au scalpel des émois amoureux, des déchirures éternelles, des chagrins dont on ne veut pas se défaire, auraient même, parait-il, pour certaines chansons, séduite Annie Ernaux. Ses musiques sont des mélopées qu’un soleil du Kansas empourpre en déclinant. Quant à la voix de Baptiste W. Hamon, elle couve une netteté aznavourienne. Ceux qui l’ont découvert à La Maroquinerie le 21 mai dernier ont eu le sentiment de vivre une soirée exceptionnelle, neuve, à part dans le monde désormais plaintif de la variété masculine. L’aisance américaine de Baptiste W. Hamon est une aubaine. Enfin un mec qui, parce qu’il chevauche seul son domaine  – et qu'il domine son sujet – pourrait se joindre à l’armada sauvage des Angèle, Aya Nakamura et Clara Luciani qui, sans prévenir personne, a mis en quelques mois la main sur la chanson française. En attendant la prochaine canicule, Baptiste W. Hamon vient de dégainer un clip, celui de Bloody Mary réalisé par l’hyper inventif Romain Winkler. Aussi torride et pimenté que le sont ses chansons. Avec ce grain d’humour qu’on lui trouve sur scène. Un pur cocktail. En playlist sur Inter.

Baptiste Vignol


Une étonnante clarté


« La corde à linge de mes cils / Pesante de gouttes à sécher… » (Ta fille) Dès la première plage de ce disque sorti en novembre 2018, Stéphanie Boulay impose sa poésie. Depuis combien d’années n’avait-on pas chanté la solitude avec autant de délicatesse? «Maman, tu sais, t’as fait ta fille / Pleine de défauts à cacher / Pleine de bobos à guérir…» Voilà une chanson rare. Aussi pure qu’un soleil naissant lorsqu’il couvre les champs d’une marée de clarté douce. Dans la chanson suivante, Des histoires qui ne seront jamais finies, la Québécoise parle du souvenir indélébile de certaines rencontres, lorsqu’elles se fixent en nous comme sur une plaque photographique. Le piège, troisième titre du CD, évoquant la nuit blanche et torride d’une passion citadine aussitôt éteinte (« J’espère que tu me pardonneras »), tandis que Je pourrai plus jamais zoome sur le chambardement que constitue l'arrivée d'un enfant dans nos vies de mères (et de pères) : «Ça me prendra du courage / Pour apprendre à être mieux que moi / A laisser passer les mirages / Et à m’oublier pour une fois». Les musiques automnales de Stéphanie Boulay possèdent l'indicible charme des folles complaintes qui floconnent et prennent la pâleur frissonnante d'une aube limpide. Sa voix regorge de frôlements doux. Et ses mots soulèvent la poussière en providentielles volutes. Rien d'étonnant alors à sentir sa poitrine se gonfler d’un sanglot long qui monte. Avec Printemps, l'auteure-compositrice-interprète s’inscrit parmi les sorcières de son temps, faisant de la solidarité féminine – « cette sororité que je vis encore davantage depuis #metoo » (Paroles et Musiques, 1er novembre 2018) – le cœur de ce recueil: « On sera douces comme le printemps / On sera vibrantes comme le dégel / On arrachera la peau du serpent / A la fois vulnérables et immortelles »… Les huit chansons cristallines de CE QUE JE TE DONNE NE DISPARAIT PAS luisent d'un reflet symbolique et bizarre. Comme chez Verlaine, l’atmosphère y est de perle et la mer d’or fané.

Baptiste Vignol


Cette chanson qui vapote


L'Huma du 24 mai 2019 parlait du quatrième disque de Renan Luce comme d'un «grand album sentimental». Le Parisien du 25 y voyait un chef-d'œuvre. Le JDD du 26 évoquait un CD «magnifique». Paris-Match, le 29, saluant un recueil «délicat et essentiel»! Bon. Désolé de casser l'ambiance mais le nouveau Renan Luce s'écoute en onze minutes puisqu'il compte onze chansons et qu'il faut avoir du temps à perdre pour s'attarder plus de soixante secondes sur ces aimables rengaines truffées de mots que plus personne n'emploie: «ce baiser tantôt», «nos vilaines tours», «communément» (fallait le placer celui-là dans une chanson), «enguirlande», «batifole», «meunier»... De l'inconvénient de ne pas être relu... Renan Luce, pourtant, en toute modestie, affirme dans Le Parisien «partager avec Renaud la même passion de la minutie de l'écriture.» Bien. L'«écriture» du «chansonnier» ainsi que l'appelle Paris-Match n'est pas déplaisante, elle colle à ses mélodies de tiède consommation. Mais elle n'a rien à voir avec la plume de Renaud qui fit dans la poésie avec la réserve que cela suppose, le brillant des formules, le charme — et l'élégance — de l'allusion... Reste l'interprétation. Quand on s'entoure d'un orchestre symphonique, mieux vaut avoir une voix d'airain pour ne pas être englouti par les vagues de violons, de cuivres, de hautbois. Le tout fait donc un disque qui vapote, lisse et complaisant, vaguement opportuniste. Jamais drôle ni cru. Ces qualités indispensables qui ont toujours fait le génie de Renaud justement.

Baptiste Vignol