Impunité

Dans le livre « Impunité », Hélène Devynck dépeint avec une justesse saisissante les us et coutumes d'un petit monde répugnant dans lequel règnent des roitelets qui font prévaloir la terreur par leur harcèlement permanent, intrusif, destructeur, leur soif du viol, de l'immédiateté et de la domination sexuelle. Quelques pages bouleversent aux larmes, consacrées par exemple à l’écrivaine Lisa Bresner qui mit fin à ses jours en 2007 après avoir dit à son compagnon qu’elle avait été violée par Patrick Poivre d’Arvor. D’autres passages révoltent et donnent envie de vomir. Les noms sont là, de bouffons du petit écran que leurs actes ont avilis, bien qu’ils demeurent présumés innocents ou soient blanchis par la prescription... Tous ont longtemps été protégés par leurs secrétaires, assistants, hiérarchies qui préféraient fermer les yeux plutôt que de secourir et défendre des jeunes femmes abusées contre leur volonté. L’essai d’Hélène Devynck se termine avec le cas de Johnny Hallyday dont l’autrice rappelle qu’il fut accusé de viol en 2002 par une de ses employées. Le procureur Eric de Montgolfier se souvient: « De toutes les affaires que j’ai connues, celle-ci fut la plus pénible par toutes les interventions qu’il a fallu subir, tous les regards, les calomnies, même. On touchait à un trésor national: je n’avais pas le droit. Ma hiérarchie s’étonnait que j’ai pu écouter une personne qui disait avoir été violée par un artiste d’une si grande notoriété. » Hélène Devynck poursuit: «La défense du chanteur est alors familière: pourquoi aurait-il besoin de violer puisque les femmes lui courent après?» Vingt ans plus tard, un calendrier officiel se vend déjà dans les Fnac et Leclerc du pays, celui de 2023, avec le portrait de cet homme, sur lequel tombera forcément le regard d’une femme qui eut le courage de porter plainte après «une nuit de cauchemar» mais qu’on ne voulut pas entendre. Éloquent.

Baptiste Vignol

 

 

Mieux qu'un ouragan

Si les Victoires de la Musique comptaient encore dans leur palmarès la catégorie « Pochette d'album », Fishbach serait déjà la favorite du millésime 2023 (photo de Jules Faure, ambiance LE MANTEAU DE PLUIE). Un disque, autrefois, c’était d’abord un visuel. On découvrait ensuite ses chansons. Dans le même ordre d'idées, une chanteuse, c’est d’abord – et ça reste – une voix. Mais là aussi, Fishbach flamboie. Brûlante et caverneuse, délicieusement rêche parfois, la voix de Fishbach subjugue, sans jamais faire dans l'étalage. L’écouter, c’est se fondre dans un paysage. C'est retrouver Catherine, Muriel, Rose et Claudie. C’est partir en voyage. Et ça tombe bien puisqu’AVEC LES YEUX compte onze titres d’évasion taillés pour plier les gaules. Musiques inflammables, denses et serpentines. Textes attrape-cœurs, occultes et picturaux («Je ne vois dans tes mains / Que des étangs malades…», «On t'a vue hier nager nue dans un volcan…», «C’est l’aube bleue / C’est presque rien…», «Le soir est blanc de toutes ses dents…», «Sais-tu que ma couleur préférée, c'est le vert? / Vers toi / Vers autre chose...», « Je t'ai perdu dans les arabesques / Le long d'une fresque / D'un bâtiment art-déco…»). Arrangements au cordeau, spectaculaires et cristallins. Pop héroïque (Dans un fou rire). Slow d'enfer (Tu es en vie). Country d'antan (Quitter la ville). Rock niagaresque (La Foudre). Flora Fishbach est une musicienne démoniaque. « Mon truc à moi, c’est d’tenir tête » chante-t-elle dans Presque beau. Serait-ce donc ça, l’originalité?

Baptiste Vignol 

 

 

Eicher à l'œil


Il faudra bien qu’un jour les commentateurs considèrent l'attelage composé par Philippe Djian et Stephan Eicher comme l’égal des grands tandems (Plante / Aznavour, Delanoë / Bécaud, Lanzmann / Dutronc, Mitchell / Papadiamondis, Roda-Gil / Clerc, Souchon / Voulzy, Daho / Turboust) qui ont irrigué la Chanson française d'indémodables standards. Avant Philippe Djian, de nombreux écrivains se sont essayés à la chanson. Peu l’ont fait avec constance. Très rares étant ceux qui obtinrent le succès radiophonique, le hit qui sublime l’œuvre et pénètre l’inconscient populaire. Il ne suffit pas d’être un grand romancier pour savoir faire sonner les mots. Depuis MY PLACE en 1989, l'auteur de "37,2 le matin" a signé pour Stephan Eicher plus de cinquante poèmes sur lesquels l'Helvète polyglotte a posé ses musiques chevaleresques. Extraits. Déjeuner en paixJ'abandonne sur une chaise le journal du matin / Les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent...»), Pas d’ami (comme toi)Quand tu traverses la pièce / En silence, que tu passes devant moi / Je regarde tes jambes / La lumière tombant sur tes cheveux...»), Tu ne me dois rienOn ne refait pas sa vie / On continue seulement / On dort moins bien la nuit / On écoute patiemment / De la maison les bruits / Du dehors l’effondrement...»), Ni remords, ni regretsIl n'a aucune chance avec elle, je l'ai prévenu / Mais il veut essayer quand même, il est têtu...»), Dis-moi où (« J’interroge le coussin tiède / Que tes fesses ont imprimé / Quelques fois je touche des lèvres / L’eau de ton bain parfumé…»), Si douces (« Si douces sont / Tes aisselles / Et tes cheveux sentent si bon…»), etc. Autant de complaintes stylées, dans le choix du vocabulaire, la rime inattendue, la crudité des sentiments, l'évidence des images, l'humeur orageuse, les couleurs dépeintes (« Que le ciel vire au lilas / Et que tu te lasses de moi…»), l’érotique tension, la souffrance à fleur de peau. Mars 2022, Stephan Eicher fait son retour avec un EP, AUTOUR DE TON COU. Quatre splendeurs «parolées» par son complice, son frère d'âme, qu’il offre gratuitement sur internet. Chansons d’époque, d’effroi («… et nous comptions nos morts…»), de suffocation, de chute et de solitude, à l’heure du sans contact. « C’était bizarre de se regarder sans se voir »… Un chanteur, c’est d’abord une voix. Et celle de Stephan nous est cher. Pourtant, comment se réjouir qu’un artiste de cette dimension diffuse ses chansons pour peau de balle, comme s'il les jetait au vent?

Baptiste Vignol

*F. Carco, L. Chalumeau, M. Duras, P. Mac Orlan, F. Mallet-Joris, M. Nimier, J. Prévert, Y. Queffelec, R. Queneau, F. Sagan, B. Vian...

 

Blond Vartan

Le disque commence par un piano-voix, cette voix qui geint languissamment, si familière à ceux qui traversèrent les années 70 et grandirent devant la télévision en regardant le samedi soir les shows orchestrés par Maritie et Gilbert Carpentier. Une voix d’effroi, mauve, qui, cinquante ans plus tard, n’a rien perdu de ses nuances. Sylvie Vartan vient de sortir un bel album mélancolique, sans amertume aucune. Au fil des quatorze chansons qui le composent, l’artiste rappelle, à ceux qui l’avaient oublié, ou ne l’avaient point remarqué, quelle superbe interprète elle est, nette, ondulante, sensuelle, avec ce grain qui fit la joie des imitateurs jadis, et cette petite fleur blanche qui, au sommet de quelques syllabes, parfois, éclot comme un sourire. Clarika (Le bleu de la mer noire), Patrick Loiseau (Ma tendre enfance), La Grande Sophie (Du côté de ma peine) se sont montrés dignes de l’idole, sans tomber dans le larmoiement. Leurs chansons déploient la blondeur lacrymale des enfants de l’exil. Mais c'est avec la plume d'Éric Chemouny, taillée sur mesure, que son phrasé chatoie. Grâce aux mots simples de Chemouny, Sylvie chante comme une actrice joue, tout en sobriété. Qu’on écoute Une dernière danse (musique Michel Amsellem) et l’on voudrait entendre La Maritza. L'effet Vartan. Qu'on découvre On s’aime encore, mais autrement (musique  M. Amsellem) et l'on pense à Nicolas. Indémodable. Enfin, avec Ce jour-là (musique Michael Ohayon), ceux qui connaissent le music-hall se remémoreront la délicatesse opaline de Cora Vaucaire. Une chanteuse, c’est d’abord une voix, dont la caresse, la chevelure vous accompagnent. Celle de Sylvie Vartan se pose-là.

Baptiste Vignol
 
 

 

Les masterclass de Juliette

Que retenir de l'interview de Juliette Armanet dans Elle, qui a tout d'une diarrhée verbale, et qu'elle promeut à grands coups de trompette sur ses réseaux ? Que “faire la couverture de Elle, c'est mythique, comme une entrée au panthéon des figures de femmes puissantes”. Tranquille. Que son image l'obsède (on l'avait compris). Que ses proches doivent accepter sa “part de lumière”, et le fait qu’elle “gagne de l’argent”! Qu’elle est “la daronne de la chanson française”. (Si, si.) Qu’elle ne fait pas la même musique qu’Angèle. (Ce qui lui permet d’échapper à toute comparaison, bien ouèj.) Que sa concurrente à elle, c'est Clara Luciani, mais qu'elles s'envoient des sms sororaux de bienveillance bien sûr. Qu'elle est “quelqu'un d'hyper torturé.” (Une artiste quoi.) Que le piano est son meilleur ami. Qu'elle a “une intransigeance et une quête musicales extrêmes”. (Qui passent par une resucée du disco...) Qu'elle lit Mona Chollet. (Comme tout le monde.) Qu'à 37 ans, elle se sent enfin bien dans son corps. Qu'elle correspond avec Françoise Hardy. Et surtout, surtout, qu’elle a depuis toujours accrochée dans ses toilettes la couverture d'un vieux Elle avec Charlotte Rampling. Au moins, on sait qui elle regarde quand elle pousse.

Baptiste Vignol
 
 

 

Angèle les rend marteaux

 

Le jeudi 2 décembre 2021, Angèle dévoilait à minuit, en catimini, son deuxième album, NONANTE-CINQ, qui était attendu le 10. Armée de mauvaise foi, et dans une étonnante synchronicité sororale, la critique, quelques heures plus tard, mouchée, mais couchée, le fusil en joue, tirait sur une jeune femme dont le public a fait une star. Ainsi, Marie Clock, dans Libération, s’affligeait-elle de la vacuité d’un disque «introspectif», sans intérêt même s'il «est plutôt bien composé, diablement bien produit» et qu’il présente «tout de même l’immense mérite de ne pas se complaire dans le sempiternel passéisme cheap dont font preuve tant de chanteuses pop francophones.» Un mauvais bon disque en somme... De son côté, dans Numéro Magazine, Violaine Schütz cinglait «un journal intime nombriliste voire exhibitionniste. Impudique et mégalo.» Rien que ça. Odile de Plas, enfin, regrettait dans Télérama qu'Angèle ait «troqué l’humour et l’à-propos de BROL contre le nombrilisme et la banalité». Ok. Mais qu'attendre d'autre d'une artiste qu'elle soit nombriliste? Qu'elle parle d’elle, de ses peines, du cours ordinaire des choses? Qu'elle soit ciselée par le doute? Barbara, Françoise Hardy, Véronique Sanson n'ont-elles jamais fait que chanter le battement blessé de leurs cœurs? Dans la chanson Taxi, sixième plage noyée de tristesse – et chef-d’œuvre de l’album, Angèle nous plonge la tête dans l’habitacle pathétique d'un taxi parisien où, de nuit, sous la pluie, se trame l'acmé d'une rupture amoureuse, banale, oui, et narcissique. «J’peux pas m’empêcher de composer comme exutoire / Racontant ma vie privée, et puis ensuite de m’en vouloir» y confesse-t-elle. Tout est là. NONANTE-CINQ est un disque réussi, réjouissant même, qu’enveloppe la voix d’Angèle, de miel, qui dérive. Un disque d’époque, avec les problématiques qui la portent. La peur de l’avenir par exemple. Sur un air qui fera trembler tous les Zénith de France, Plus de sens dépeint ce que la planète supporte depuis mars 2020, le ricochet des variants. Ou bien la question de savoir si l’on peut encore sérieusement croire en l’amour (Solo) telle que la bourgeoisie des sentiments l’inculque depuis des siècles. Avec On s’habitue, Angèle dresse en deux minutes et trente secondes le tableau hyperréaliste d’une vie banale, parsemée de souffrances et de deuils. Grâce à Tempête, combien de jeunes femmes battues trouveront-elles le courage de franchir la porte d’un commissariat? L’ultime morceau du CD, Mauvais rêves, s’imposant enfin, sans même qu’Angèle ne s’en soit peut-être rendue compte, comme le plus bel hommage subliminal qu’une musicienne pouvait rendre à Christophe. Il y a sur ce disque cinq ou six chansons carrément bien gaulées. D'ailleurs, que demander d’autre à une chanson que d’être bien gaulée? 

Baptiste Vignol  

 

 

Congeler la glace

Les masterclass de Juliette Armanet… Qui s’autocite sans vergogne, parle de ses chansons comme le ferait un critique admiratif, à coups de références pointues et de satisfecit non feints. « “Le dernier jour du disco” est du disco sauvage, ténébreux, presque rock. Les basses vrombissent, l’orchestration est fiévreuse. Le couplet est drama et le refrain solaire. “Sauvez ma vie” est un italo disco. “Qu’importe” est du disco palace 1975. Une chanson glam sans basse électrique, ronde et groovy avec des cordes scintillantes. C’est mon “I Will Survive” à moi. […] Comme les Daft Punk l’ont fait en 2013 avec RANDOM ACCESS MEMORIES où figure le tube “Get Lucky”, j’ai cherché à faire avancer le disco dans sa sonorité. » (Le Figaro, 12/11/2021) Woaw ! L'humilité faite femme. Autant d'aise foudroie l'éclair. D'ailleurs, que dire du truisme qui nomme son deuxième album, BRÛLER LE FEU? Des aigus crispants qui carient ses compositions? Du maniérisme qui fige l'interprétation? La chanson, c'est d'abord une question de sincérité. Barbara (que Juliette Armanet dit adorer) bouleversait. Véronique Sanson (dont elle se réclame)  inventait. France Gall (à qui ces chansons-là font penser) séduisait, sans se prendre pour Ella. Aujourd'hui, Angèle fascine, Clara Lucciani aimante et Chris(tine & the Queens) en impose. Juliette Armanet, elle, donne l’air de chanter comme elle aurait voulu s'entendre naturellement le faire; mais elle en fait des tonnes... Conclusion, BRÛLER LE FEU (outre l'enjôleuse Imaginer l'amour) est un disque passe-partout, appliqué, mimétique et vintage. Sans Aigle noir à l’horizon.

Baptiste Vignol