Les mystères de Clara

Clara Luciani écrit de bonnes chansons dont les refrains populaires font le miel des radios. Pourtant, comme la nature déteste les surdouées, ce don lui sera probablement bientôt reproché par ceux qui l’encensaient naguère. Jean-Jacques Goldman, jadis, n’a pas échappé à cette règle aberrante… L'avenir de Clara Luciani n’en est donc que plus prometteur! La neuvième piste de son second album, CŒUR, sorti en avril 2021, s’intitule La Place. Un hommage à Annie Ernaux? Ce titre pose question. Notre place à tous n’est-elle pas celle sur laquelle on s’assied, sans attendre qu’elle nous soit cédée? Luciani a trouvé la sienne. Au sommet des hit-parades. De quoi fâcher les rabats-joie. Outre une jolie berceuse (Sad & slow) gachée par Julien Doré (il s’écoute tellement roucouler qu’on ne saisit pas tout ce qu’il marmonne), ses nouvelles chansons coulent de source. Et puisque les mystères ont toujours épaissis les cultes, et que Clara Luciani n’en est visiblement pas dupe, une énigme vient même pimenter cet album. En effet, désirant tout savoir de leur idole, les fans de Clara donneraient cher pour connaitre le nom du couillon qui se planque derrière les paroles du tube de l’été 21, Le reste. Franchement, comment décemment accepter qu’un âne bâté soit assez fat pour plaquer l’Aphrodite des voix lactées? Le naturel désarmant de Clara Luciani voile une finesse taquine. En donnant des indices, savourerait-elle sa vengeance? Résumons: le minus serait musicien (« Je t’imagine jouer sur ton piano… ») et porterait un grain de beauté sur le pouce. Manquerait plus qu’il soit chanteur et passablement assez cabot pour s'habiller en « costume bleu pâle » (Le chanteur)! Voilà, l’enquête est presque lancée. Pourtant, miséricordieuse, la jeune femme n’en dira pas davantage. Elle a beaucoup mieux à faire. Et déploie son inspiration. Maîtresse en fantasmagories, elle décode les passions privées (Amour toujours), la pulsation du désir (Respire encore), la dépendance amoureuse (Bandit), étant même la première star féminine de la chanson française à oser le mot « cul » (Le reste) quand Benjamin Biolay ne perdra jamais l'occasion de le placer. Dans J’sais pas plaire, elle pointe l'embarras des filles qui souffrent de ne pas se sentir belles et s’insurge avec Cœur contre la violence dont les femmes sont depuis la nuit des temps victimes. Des chansons faussement légères en somme. Quand on la voit, Clara Luciani s’amuse, danse et sautille sur les plateaux de télévision avec l’élégance d’un autre temps. Son sourire est une grenade. Et sa voix dompte ceux qui l’écoutent. Elle parvient même à leur faire croire que le bijou du disque, Tout le monde (sauf toi), leur est tout spécialement dédié. Fortiche.

Baptiste Vignol

 

 

Le temps ne fait rien à l'affaire

Toujours pénible d'envoyer des tomates pourries sur une ambulance cabossée mais ce pitre de Fabien Lecœuvre a tellement lassé son monde avec « ses » bouquins soi-disant « officiels », mal écrits (par d’autres que lui) et truffés d’erreurs grossières qu’il faut hélas se réjouir de le voir s'être montré tel qu’il est, vulgaire, visqueux, d’un temps révolu, capable, en toute décontraction, de tenir des propos fascisants au nom d'un idéal, celui d'une beauté implacable, dont il affirme le pouvoir. À vomir. Quant au spécialiste de la chanson française comme il s’est autoproclamé, disons qu’il est inculte, opportuniste et cupide. Menteur aussi : un jour, lors d’une émission qui nous réunissait dans les studios parisiens de France Bleu, il affirma, tranquille, au micro, affalé dans sa suffisance, qu’il avait jadis, alors qu'il était un jeune attaché de presse, recueilli des confidences de Georges Brassens. Le tableau était tellement énorme que nous en étions restés bouche-bée de désolation. Brassens, la pipe aux lèvres, se confiant à ce niais de Lecœuvre… Mythomane le miso ! À donner le vertige. Bon débarras.

Baptiste Vignol 

 

 

Admiration

Difficile l’art des reprises quand il s’agit de standards absolus de la chanson française. Rares sont celles qui égalent les versions originales. Rarissimes celles qui les surpassent. Bon, soyons sérieux. Cherchons un peu... La chanson des vieux amants de Jacques Brel par Juliette Gréco sur le 33 tours FACE À FACE en 1971. Avec le temps de Léo Ferré par Jane Birkin au Bataclan en 1987, qui figure sur l'album live du même nom. En la découvrant, Ferré, séduit, dira croire « entendre une libellule »... La lecture glaciale des Mots bleus de Christophe et Jean-Michel Jarre par Alain Bashung sur la compilation URGENCE en 1992. Et puis après? Silence radio. Mais des marées de reprises convenables, trop souvent convenues, de Tribute to passables et de larmes grossières chez les jurés de The Voice. Sans doute faut-il pour s’élever à l’altitude céleste des géants de la chanson fuir toute sensiblerie en plus d'être touché par la grâce. Hier soir, mercredi 24 mars 2021, dans l’émission C à vous sur France 5, l’exquise et délicate Jeanne Cherhal, seule au piano qu’elle a dans le sang, a rejoint le clan de ces interprètes de légende en s'appropriant en direct, avec une finesse, un respect et une humilité exemplaires, Un homme heureux, devant son créateur qui plus est, William Sheller, qu’on vit à l’antenne littéralement saisi par cette version toute neuve. Comme quoi les chefs-d'œuvre laissent parfois de la place pour deux.

Baptiste Vignol

 

 

Ils ont coulé Barclay


1986, Claude Nougaro se voit remercier par le label Barclay mécontent des ventes du 33 tours BLEU BLANC BLUES sorti en avril 1985. Quittant la Butte Montmartre, le Toulousain prend le Concorde, vole sur New York et enregistre NOUGAYORK qui paraitra chez WEA en septembre 1987. L’album fait un malheur. S’écoulant à plus de 500 000 exemplaires, il décroche la Victoire du disque de l’année en novembre 1988, Nougaro raflant au passage le trophée de l’Artiste masculin. Il faut voir Nougaro interpréter Nougayork en arpentant tel un taureau la scène du Zénith de Paris devant le métier assis dont une partie l’applaudit la honte au front. Barclay était une enseigne légendaire fondée à la fin des années cinquante par un musicien, chef d’orchestre et compositeur qui la dirigera jusqu’en 1983. Pour avoir joué tous les rôles au sein de son entreprise, Édouard Ruault, alias Eddie Barclay, connaissait le prix du succès. Il y aurait un livre à écrire sur l’histoire de cette maison qui accueillit dans ses studios Charles Aznavour, Alain Bashung, Jacques Brel, Dalida, Diane Dufresne, Juliette Gréco, Jean Ferrat, Léo Ferré ou Michel Polnareff. Suivront Stephan Eicher, Khaled, Benjamin Biolay, Rachid Taha, William Sheller, etc., etc. Dans son numéro daté du 11 février 2021, Paris-Match révèle que Barclay a baissé pavillon, s’étant séparé « fin décembre » de ses vedettes au premier rang desquelles Vanessa Paradis «à la suite des ventes très décevantes des SOURCES paru en 2018.» L’histoire se répète. Mais Benjamin Locoge rassure ses admirateurs: «Vanessa devrait trouver sans problème un nouveau foyer pour ses chansons», annonçant illico que pour les autres victimes de cette charrette, ce seraient jours de dèche... Locoge se trompe de sujet et de cible. Il ne comprend rien à l’époque. Plutôt que de s’inquiéter avec une douteuse commisération du sort des artistes «qui se retrouvent à la rue», il aurait dû faire le job et se demander par exemple comment les dirigeants de Barclay (dont on aimerait connaitre l'envergure des salaires et des avantages, eux qui ne seraient rien, mais rien de rien, sans le talent des musiciens) ont réussi, depuis le départ de Pascal Nègre (qui avait fait d’Universal la première major de France), à dilapider le patrimoine d’une forteresse historique. Barclay s’est donc éteint dans le silence sans que cela n’émeuve grand monde. Serait-ce le sort de la chanson française? Imaginons Gallimard fermer ses portes dans l’indifférence générale...

Baptiste Vignol 

 

 

Bulle d'émotion

 
Qu’est-ce qu’une chanson? Une caresse, un coup de poing, un cri, un murmure... Une berceuse qui vous touche parfois. Une balade, qui vous émeut. Le quatrième disque de Camélia Jordana compte vingt morceaux. Ce qu'on appelle encore un double album. Peu d'artistes s'y risquent. Et c'est heureux. Car il faut tenir la distance. Sorti le 29 janvier 2021, FACILE & FRAGILE s’écoute gentiment. Les chansons qui le composent s'inscrivent bien dans l’air du temps. Elles ressemblent à leur époque. S'y fondent. Mais une se démarque et s’impose, par sa simplicité, sa légèreté de pétale et disons-le, sa poésie: Nos chansons. Peut-être reflète-t-elle ce qu’est au fond cette femme de 28 ans au plus près de son âme? Pas de pose ni de poing levé, pas d'acrobatie dans l’interprétation, pas d'esbroufe ni de contentement, mais une douceur de soi par laquelle Camélia Jordana parvient à faire sentir et respirer l'instant fugitif qu'elle dépeint. «Parce qu’avant nous, la vie me disait non / Que lorsque tout à coup, dans ta bouche il y a mon nom / Que sur mes épaules se frôlent tes baisers de coton / Alors sur ma peau, tu déposes une chanson…» Deux minutes et cinquante secondes caressantes comme des vagues. Il ne faut pas grand-chose pour qu'affleure une chanson, une musique mélodieuse, des mots justes, un peu de silence et tout est dit.

Baptiste Vignol 

 

 

Femme fleuve

 
« Ben oui, j'comprends tout le monde / Ça m’rend un peu bonnasse / Y en a qui disent que j’ai du cœur / Ça veut pas dire qu’y est à bonne place… » (Le Monde) Quatre ans qu’elle n’avait pas sorti d’album. Et la voilà qui en sort onze! Une collection de onze CD disons, dont les deux premiers ont parus le 27 novembre 2020. Les deux prochains seront dévoilés en février 2021. Et ainsi de suite, au gré des saisons, jusqu’en 2022. Projet démentiel. Qui lui vaudra probablement quelques critiques ironiques. Normal, les esprits chagrins n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. Commentaires inutiles. A-t-on jamais reproché à Emmanuel Carrère d’enchaîner les récits au long cours? Bien. Pendant presque trois ans, entre 2018 et l’été 2020, Lynda Lemay s’est installée aux studios Piccolo de Montréal pour enregistrer 150 chansons inédites. (L’équivalent, en nombre de signes, d’une centaine de pages d’un roman...) La mort de son père, en juin 2017, fut le déclencheur de ce pari artistique à l’heure où l’industrie du disque finit de s’éteindre. Pour aller au bout de son idée, la chanteuse a dû quitter son label de toujours, Warner, effrayé par l’ampleur de l'entreprise, et produire l’ensemble du projet. Qui s’accompagne d’un film musical composé de onze clips qui se joindront pour raconter une histoire. Raconter une histoire. Le dessein d'une artiste qui se définit elle-même comme une raconteuse d’histoires. Car Lynda Lemay est une auteure prolifique. Qui fait des chansons comme un pommier fait des pommes, pour reprendre la formule de Charles Trenet grâce auquel, en 1996, alors qu’elle participait au festival de jazz de Montreux à un hommage au Fou chantant, la Québécoise fut découverte par Charles Aznavour et son complice l’éditeur Gérard Davoust qui lanceront sa carrière en France. En vingt années jalonnées d'une douzaine d’albums qui se vendront à plus de trois millions d'exemplaires, Lynda Lemay attirera des centaines de milliers de spectateurs, remplissant notamment à soixante reprises l'Olympia ! Un succès qui s’explique par une poésie singulière dentelée d’images étonnantes, par un sens de l’observation hors du commun et par un charisme formidable doublé d'une sincère empathie. Car Lynda Lemay «comprend tout le monde», oui, se glissant avec finesse dans des intrigues du quotidien dont elle puise le suc auprès du public qui, chaque soir, lorsqu’elle est en tournée, vient se confier à elle dans d’interminables séances de dédicaces. Mais ce succès s’explique aussi par l'art de l’interprétation que déploie la chanteuse, théâtral, savoureux, captivant, qui emporte immanquablement celles et ceux qui la voient sur scène. Trente ans après son premier 33 tours (NOS RÊVES, 1990), que dire des titres qui composent IL ÉTAIT ONZE FOIS et DES MILLIERS DE PLUMES? Qu’ils sont, comme toujours, taillés au millimètre, dramatiques ou drôles, parfois les deux, intelligents, affables et insolites. Comment ne pas s’émouvoir, par exemple, sur les paroles de Quand j’te vois qui parle d'une mère retrouvant chez son fils les traits de son géniteur? « T’as sa voix au bout d’tes mots / Des éclats d’lui dans ton rire / Quand j’te vois, j’ai le cœur gros / J’suis forcée de me souvenir…» Comment ne pas être bouleversé en découvrant Ta robe sur ce fils ne sachant trop quels gestes accomplir pour soigner sa vieille mère? « J’sais pas comment, maman, / Tu me l’as pas appris / Comment j’te mets ta robe / Comment j’te lève du lit…» Comment rester de glace face à La grande question qui s’enquiert en six minutes sur le sens de la vie? « La vie est un problème / Qui n’a comme solution / Que le problème lui-même / Et que l’acceptation…» Comment ne pas être remué par le texte et l'angle choisi de J’t’ai pas frappée qui vise l'un de ces monstres qui cognent leur compagne? « J’t’ai pas frappée pour te faire mal / J’t’ai juste frappée pour que t’arrêtes / De m’faire la même maudite morale / Soir après soir, fête après fête…» Comment ne pas s’apitoyer en écoutant Mon drame sur cet homme qui vécut sans l'être? « J’ai 82 ans / Je veux qu’on m’appelle Jeanne / Avoir les cheveux longs / Marcher avec une canne / Et avec des talons…» Comment ne pas être ému par Je t’oublie, à propos des passions enfuies dont on ne se remet pas? « Je t’oublie depuis des années / Et même si j't’oublie tout le temps / Même si j’t’oublie sans arrêt / J’t’oublie jamais complètement…» Nulle autre depuis Barbara n’a mieux chanté les amours en souffrance. Autant de chansons fluviales qui s’écoulent avec force, rage et amour, avec faim d’aventures aussi, qui fleurent les grands espaces et donnent envie de se plonger dans le cours d'Il était onze fois comme on s'empare d'une série, en attendant le prochain épisode.

Baptiste Vignol



No comment

« Biolay, c’est Gainsbourg, sans les chansons. » Ah, les colleurs d’étiquettes… C’est oublier que Biolay fait avant tout du Biolay, que l’urgence sourd de ses chansons, jusque dans ses formules inabouties parfois, qu’il expédie comme un torero chancelant, mais qu’il est capable, comme peu de chanteurs français, de fulgurances poétiques. D'ailleurs, pour ces huit vers, extraits du titre La Mémoire qui figurait sur VOLVER (2017), tout lui sera toujours pardonné: « Il y a bien quelques soirs / Où la mémoire recrée / Ta petite robe noire / Et ton grain de beauté / Celui sur ta poitrine / Comme un astre égaré / Quand la nuit de morphine / Devient l’aube dorée… » Certains pensent qu'il n'y a rien de mieux dans l'existence qu'une bonne chanson. Ah si, une autre bonne chanson... Le dernier album en date de Benjamin Biolay, GRAND PRIX, sorti le 26 juin 2020, n'en manque pas. Immédiatement consacré par Comment est ta peine?, le tube de l’été pandémique, ce disque sue la classe, le désir et la mélancolie. Il a l’éclat sombre et cuivré d’une arène bondée par un temps d’orage. Inutile d'aller chercher plus loin la prochaine Victoire de l’album de l’année (celle du chanteur reviendra à Francis Cabrel). Les jeux sont faits. La voix de Biolay n’a jamais été aussi magnétique, hâlée, caverneuse, épaisse, éraillée. En un mot séduisante. Et comme le savent celles et ceux qui connaissent la chanson, un chanteur, c’est d’abord une voix. Ça n’est même que ça. Pour parachever ce hat trick, Biolay propose avant Noël une édition «de luxe» enrichie de cinq inédits (qu’il a l’honnêteté de sortir en parallèle sur un EP) dont un trésor d'impudeur, Je reviendrai, qu’aucun clone pâlichon de Serge Gainsbourg n’aura jamais l'étoffe d’écrire. Affirmatif. Et quoi d'autre?

Baptiste Vignol