Bloody Mary


SOLEIL, SOLEIL BLEU, son deuxième album, est à ce jour le plus beau de l’année. Son écriture au couteau, sa peinture au scalpel des émois amoureux, des déchirures éternelles, des chagrins dont on ne veut pas se défaire, auraient même, parait-il, pour certaines chansons, séduite Annie Ernaux. Ses musiques sont des mélopées qu’un soleil du Kansas empourpre en déclinant. Quant à la voix de Baptiste W. Hamon, elle couve une netteté aznavourienne. Ceux qui l’ont découvert à La Maroquinerie le 21 mai dernier ont eu le sentiment de vivre une soirée exceptionnelle, neuve, à part dans le monde désormais plaintif de la variété masculine. L’aisance américaine de Baptiste W. Hamon est une aubaine. Enfin un mec qui, parce qu’il chevauche seul son domaine  – et qu'il domine son sujet – pourrait se joindre à l’armada sauvage des Angèle, Aya Nakamura et Clara Luciani qui, sans prévenir personne, a mis en quelques mois la main sur la chanson française. En attendant la prochaine canicule, Baptiste W. Hamon vient de dégainer un clip, celui de Bloody Mary réalisé par l’hyper inventif Romain Winkler. Aussi torride et pimenté que le sont ses chansons. Avec ce grain d’humour qu’on lui trouve sur scène. Un pur cocktail. En playlist sur Inter.

Baptiste Vignol


Une étonnante clarté


« La corde à linge de mes cils / Pesante de gouttes à sécher… » (Ta fille) Dès la première plage de ce disque sorti en novembre 2018, Stéphanie Boulay impose sa poésie. Depuis combien d’années n’avait-on pas chanté la solitude avec autant de délicatesse? «Maman, tu sais, t’as fait ta fille / Pleine de défauts à cacher / Pleine de bobos à guérir…» Voilà une chanson rare. Aussi pure qu’un soleil naissant lorsqu’il couvre les champs d’une marée de clarté douce. Dans la chanson suivante, Des histoires qui ne seront jamais finies, la Québécoise parle du souvenir indélébile de certaines rencontres, lorsqu’elles se fixent en nous comme sur une plaque photographique. Le piège, troisième titre du CD, évoquant la nuit blanche et torride d’une passion citadine aussitôt éteinte (« J’espère que tu me pardonneras »), tandis que Je pourrai plus jamais zoome sur le chambardement que constitue l'arrivée d'un enfant dans nos vies de mères (et de pères) : «Ça me prendra du courage / Pour apprendre à être mieux que moi / A laisser passer les mirages / Et à m’oublier pour une fois». Les musiques automnales de Stéphanie Boulay possèdent l'indicible charme des folles complaintes qui floconnent et prennent la pâleur frissonnante d'une aube limpide. Sa voix regorge de frôlements doux. Et ses mots soulèvent la poussière en providentielles volutes. Rien d'étonnant alors à sentir sa poitrine se gonfler d’un sanglot long qui monte. Avec Printemps, l'auteure-compositrice-interprète s’inscrit parmi les sorcières de son temps, faisant de la solidarité féminine – « cette sororité que je vis encore davantage depuis #metoo » (Paroles et Musiques, 1er novembre 2018) – le cœur de ce recueil: « On sera douces comme le printemps / On sera vibrantes comme le dégel / On arrachera la peau du serpent / A la fois vulnérables et immortelles »… Les huit chansons cristallines de CE QUE JE TE DONNE NE DISPARAIT PAS luisent d'un reflet symbolique et bizarre. Comme chez Verlaine, l’atmosphère y est de perle et la mer d’or fané.

Baptiste Vignol


Cette chanson qui vapote


L'Huma du 24 mai 2019 parlait du quatrième disque de Renan Luce comme d'un «grand album sentimental». Le Parisien du 25 y voyait un chef-d'œuvre. Le JDD du 26 évoquait un CD «magnifique». Paris-Match, le 29, saluant un recueil «délicat et essentiel»! Bon. Désolé de casser l'ambiance mais le nouveau Renan Luce s'écoute en onze minutes puisqu'il compte onze chansons et qu'il faut avoir du temps à perdre pour s'attarder plus de soixante secondes sur ces aimables rengaines truffées de mots que plus personne n'emploie: «ce baiser tantôt», «nos vilaines tours», «communément» (fallait le placer celui-là dans une chanson), «enguirlande», «batifole», «meunier»... De l'inconvénient de ne pas être relu... Renan Luce, pourtant, en toute modestie, affirme dans Le Parisien «partager avec Renaud la même passion de la minutie de l'écriture.» Bien. L'«écriture» du «chansonnier» ainsi que l'appelle Paris-Match n'est pas déplaisante, elle colle à ses mélodies de tiède consommation. Mais elle n'a rien à voir avec la plume de Renaud qui fit dans la poésie avec la réserve que cela suppose, le brillant des formules, le charme — et l'élégance — de l'allusion... Reste l'interprétation. Quand on s'entoure d'un orchestre symphonique, mieux vaut avoir une voix d'airain pour ne pas être englouti par les vagues de violons, de cuivres, de hautbois. Le tout fait donc un disque qui vapote, lisse et complaisant, vaguement opportuniste. Jamais drôle ni cru. Ces qualités indispensables qui ont toujours fait le génie de Renaud justement.

Baptiste Vignol


Vaisselle cassée


Elle a du style, la nouvelle chanson de La Grande Sophie. Touchante, subtile, originale. L’album dont elle est extraite ne sortira que le 13 septembre. Mais ce single donne envie ! Mission réussie donc avant de découvrir les autres titres qui composeront CET INSTANT, leurs thèmes, leurs couleurs. Bien sûr les fans devront attendre que passe l’été 2019, ses canicules et ses orages. Jamais les semaines ne leur sembleront plus longues. Alors ils réécouteront mille fois Une vie pour tromper leur impatience… Comme un baume rafraichissant. Sauf qu'ils savent déjà tout, ou presque, du prochain disque de Sophie. Puisque Valérie Lehoux dans Télérama a dévoilé ce qu’il sera! Avait-on déjà lu critique détailler l'intrigue d’un roman six mois avant sa parution? L’écrivain serait ravi. Ou révéler l'histoire d’un film, six mois avant sa projection? Le cinéaste verrait ainsi son travail bazardé, puisque la valeur d’une œuvre repose aussi sur le mystère qui l’entoure jusqu’à ce qu'elle soit enfin dévoilée, au grand public. La chanson n’est qu’un art mineur, prétendait Serge Gainsbourg. Cela doit donc autoriser que puisse être éventé ce qui fait la richesse secrète d’un disque, six mois avant sa livraison. Comme si l’industrie musicale avait besoin de ça. A l’ère du streaming et du tout gratuit, s'offrir un CD demeure un acte d’amour, et de curiosité. Qu’il faudrait protéger. Sinon, à quoi bon dépenser quinze euros pour dix chansons « inédites » dont la presse a déjà tout ébruité, et qu’on peut écouter sur Deezer pour des clopinettes?

Baptiste Vignol


Seule au monde


Elle fut celle qui, unique. La voix des années 70. Femme orage au piano. Vibrato sidéral. Pour ses cinquante ans de carrière, France 3 lui a consacré sa soirée du 26 avril 2019. La grande variété était là, dans sa grande variété. « Quand elle est arrivée au Québec en 1972, rappela Robert Charlebois qui venait d’interpréter Vancouver, c’était une bombe anatomique. Une blonde vraiment solaire. On avait déjà vu des filles au piano, on avait vu Barbara… Mais dans le rock, on n’avait jamais vu une auteur-compositeur-instrumentiste. Elle avait la main droite de Keith Jarrett, la main gauche d’Elton John! Et les deux mains ensemble, ça faisait comme un Jerry Lee Lewis féminin. » Presque effacée, assise face à la scène, elle donnait l’air de redécouvrir ses trésors chantés par d'autres. Un sourire ici, un sourcillement par là. Tout était sage, cadré, joli. Et puis une Tefnout apparut, Chris, déesse de la pluie, revisitant Rien que de l’eau. Alors l'arène jubila. L’hommage se muait en offrande. Comme une ultime révérence. Cette Révérence que Véronique Sanson offrit seule au piano. «J'entends au fond de moi / Une petite voix qui sourd et gronde / Que je suis seule au monde »… Majestueuse. Bouleversante. Elle restera celle qui, musique.

Baptiste Vignol


Tout juste bon à garder les oies...



Qu’a-t-il donc fait? De l’œil à une gamine? Tenu des propos xénophobes? Cogné sa compagne? Fui le fisc? Déshérité ses enfants? L'Internet s’indigne et tend sa toile. «Murat ! Ta tête on l’aura.» En deux coups de fourchette, avec son bon sens agricole, le vacher de la chanson française a simplement déploré qu'un «rockeur» disparu ait pu, pendant cinquante ans, abrutir les foules (ce que l'essentiel de la «critique» pense). L’air est pur aux confins du Cézallier. A mille mètres d’altitude, les mots s’ouvrent, se libèrent. Ils ont le destin des nuages qui mouchettent le paysage et lui donnent de la profondeur. Murat, depuis son fief, a toujours brocardé les puissants, infiniment plus riches, plus forts, plus aimables, plus souriants et plus présentables que lui. Avec cette ironie vache dans la voix que le papier n’imprime pas. C’est sa bravoure. Qu’il met flamberge au vent, sans masque ni hypocrisie, avec le panache de l'orgueil. Et merde au qu'en-dira-t-on. Toutes celles et ceux qui, à tort ou à raison, s’en montreront blessés ont la justice comme alliée. Murat le sait. Comme il sait bien qu’on ne piétine pas les « héros français »! Le bougre. Ecoutez-le, en 2010 : «Moi, je ne respecte quasiment rien, j'aime le paradoxe, j'adore la contradiction, j'adore la provoc, j'aime déborder et j'aime être instinctif. Si on fait tout ça, il vaut mieux dégager car l'époque n'est pas faite pour ça. L'époque déteste l'instinct, déteste le paradoxe, déteste l'immoralité, et déteste la franchise surtout. On ne peut plus être franc. La franchise devient presque un acte de délinquance. Ça ne me plait pas du tout.» Tout était déjà dit. Alors ces gens qui s'émeuvent...

Baptiste Vignol


Ce vache de chanteur


A lire les veinards qui l'ont vu à Bourges ce 19 avril 2019, Jean-Louis Murat était là « pour en découdre ». Banni du festival depuis des lustres, pour incompatibilité d'humeur («Je sais que l'institution m'a dans le pif, alors oui, je suis tricard au Printemps de Bourges, aux Francofolies, mais bon, on s'y fait...», déclarait-il déjà en 2013), une mise au point s'imposait dans Le Berry républicain: «Le milieu du show business est effroyable. Il y a une hiérarchie, des baronnies qui sèment la terreur partout. Après, mon absolu dans ce métier, ce n'est pas de vendre un max de disques. Ce qui m'intéresse c'est d'avoir une discographie qui se tienne...» Qu’attendre d’autre de la part d’un condottiere? Revenu en odeur de sainteté, Murat fit donc le job, vendredi, au théâtre Jacques Cœur. Les vidéos circulant sur la prestation du «Johnny Frenchman» montrent à quel point l'animal, dans son auvergnate sobriété, le cul posé sur un tabouret, est un musicien fabuleux. INNAMORATO, son nouvel album live, est sorti ce même jour. Cette voix, la vache. Non mais cette voix! Et ses courbes serpentantes... La plus belle de la chanson française, on le sait. Mais quand même. Fut-elle jamais aussi joueuse et souveraine? Langue de lave (Il neige, et son sifflement d’oiseau…). Qui s’écoule en cascades lentes (Marguerite de Valois). Gronde, rougeoie (Les jours du jaguar). Surgit en fontaines (Gazoline). Et subjugue illico (Je me souviens, a capella, balancée tout en nonchalance). «Je me souviens de matins passés hors de France…» Depuis six samedis sur son site, Murat le provincial «remonte la rivière en tenue de peau-rouge » et poste des chroniques musicales inspirées par la colère des gilets jaunes. Etrange, mais nul autre chanteur, pas un, ne se sera montré chambardé par cette fièvre… Jadis, Ferré, Ferrat, Higelin, Anne Sylvestre, Lavilliers en auraient fait quelque chose, eux. Mais la chanson française aujourd'hui ronronne ou pleurniche. Hormis Murat. Gilet #6, l'ultime épisode de ce feuilleton contemporain, a donc été noué ce 20 avril au piquet des bruyères. «Oh Manu, Manu, tu désoles même les lapins...» Sans doute faut-il l'avoir pioché, son lopin de terre, courbé, en bleu de travail, pour dégoter ce flash-là. Comme l’écrivait récemment Sophie Delassein pour chroniquer JIMY, le premier EP d'Aloïse Sauvage: «ça change de la petite pop électro» qui, sous des sobriquets cloches, enflamme la critique actuelle. Sauvages et sans pareils, Aloïse et Bergheaud. Quarante ans les séparent. Une étincelle.

Baptiste Vignol