Femme fleuve

 
« Ben oui, j'comprends tout le monde / Ça m’rend un peu bonnasse / Y en a qui disent que j’ai du cœur / Ça veut pas dire qu’y est à bonne place… » (Le Monde) Quatre ans qu’elle n’avait pas sorti d’album. Et la voilà qui en sort onze! Une collection de onze CD disons, dont les deux premiers ont parus le 27 novembre 2020. Les deux prochains seront dévoilés en février 2021. Et ainsi de suite, au gré des saisons, jusqu’en 2022. Projet démentiel. Qui lui vaudra probablement quelques critiques ironiques. Normal, les esprits chagrins n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. Commentaires inutiles. A-t-on jamais reproché à Emmanuel Carrère d’enchaîner les récits au long cours? Bien. Pendant presque trois ans, entre 2018 et l’été 2020, Lynda Lemay s’est installée aux studios Piccolo de Montréal pour enregistrer 150 chansons inédites. (L’équivalent, en nombre de signes, d’une centaine de pages d’un roman...) La mort de son père, en juin 2017, fut le déclencheur de ce pari artistique à l’heure où l’industrie du disque finit de s’éteindre. Pour aller au bout de son idée, la chanteuse a dû quitter son label de toujours, Warner, effrayé par l’ampleur de l'entreprise, et produire l’ensemble du projet. Qui s’accompagne d’un film musical composé de onze clips qui se joindront pour raconter une histoire. Raconter une histoire. Le dessein d'une artiste qui se définit elle-même comme une raconteuse d’histoires. Car Lynda Lemay est une auteure prolifique. Qui fait des chansons comme un pommier fait des pommes, pour reprendre la formule de Charles Trenet grâce auquel, en 1996, alors qu’elle participait au festival de jazz de Montreux à un hommage au Fou chantant, la Québécoise fut découverte par Charles Aznavour et son complice l’éditeur Gérard Davoust qui lanceront sa carrière en France. En vingt années jalonnées d'une douzaine d’albums qui se vendront à plus de trois millions d'exemplaires, Lynda Lemay attirera des centaines de milliers de spectateurs, remplissant notamment à soixante reprises l'Olympia ! Un succès qui s’explique par une poésie singulière dentelée d’images étonnantes, par un sens de l’observation hors du commun et par un charisme formidable doublé d'une sincère empathie. Car Lynda Lemay «comprend tout le monde», oui, se glissant avec finesse dans des intrigues du quotidien dont elle puise le suc auprès du public qui, chaque soir, lorsqu’elle est en tournée, vient se confier à elle dans d’interminables séances de dédicaces. Mais ce succès s’explique aussi par l'art de l’interprétation que déploie la chanteuse, théâtral, savoureux, captivant, qui emporte immanquablement celles et ceux qui la voient sur scène. Trente ans après son premier 33 tours (NOS RÊVES, 1990), que dire des titres qui composent IL ÉTAIT ONZE FOIS et DES MILLIERS DE PLUMES? Qu’ils sont, comme toujours, taillés au millimètre, dramatiques ou drôles, parfois les deux, intelligents, affables et insolites. Comment ne pas s’émouvoir, par exemple, sur les paroles de Quand j’te vois qui parle d'une mère retrouvant chez son fils les traits de son géniteur? « T’as sa voix au bout d’tes mots / Des éclats d’lui dans ton rire / Quand j’te vois, j’ai le cœur gros / J’suis forcée de me souvenir…» Comment ne pas être bouleversé en découvrant Ta robe sur ce fils ne sachant trop quels gestes accomplir pour soigner sa vieille mère? « J’sais pas comment, maman, / Tu me l’as pas appris / Comment j’te mets ta robe / Comment j’te lève du lit…» Comment rester de glace face à La grande question qui s’enquiert en six minutes sur le sens de la vie? « La vie est un problème / Qui n’a comme solution / Que le problème lui-même / Et que l’acceptation…» Comment ne pas être remué par le texte et l'angle choisi de J’t’ai pas frappée qui vise l'un de ces monstres qui cognent leur compagne? « J’t’ai pas frappée pour te faire mal / J’t’ai juste frappée pour que t’arrêtes / De m’faire la même maudite morale / Soir après soir, fête après fête…» Comment ne pas s’apitoyer en écoutant Mon drame sur cet homme qui vécut sans l'être? « J’ai 82 ans / Je veux qu’on m’appelle Jeanne / Avoir les cheveux longs / Marcher avec une canne / Et avec des talons…» Comment ne pas être ému par Je t’oublie, à propos des passions enfuies dont on ne se remet pas? « Je t’oublie depuis des années / Et même si j't’oublie tout le temps / Même si j’t’oublie sans arrêt / J’t’oublie jamais complètement…» Nulle autre depuis Barbara n’a mieux chanté les amours en souffrance. Autant de chansons fluviales qui s’écoulent avec force, rage et amour, avec faim d’aventures aussi, qui fleurent les grands espaces et donnent envie de se plonger dans le cours d'Il était onze fois comme on s'empare d'une série, en attendant le prochain épisode.

Baptiste Vignol



No comment

« Biolay, c’est Gainsbourg, sans les chansons. » Ah, les colleurs d’étiquettes… C’est oublier que Biolay fait avant tout du Biolay, que l’urgence sourd de ses chansons, jusque dans ses formules inabouties parfois, qu’il expédie comme un torero chancelant, mais qu’il est capable, comme peu de chanteurs français, de fulgurances poétiques. D'ailleurs, pour ces huit vers, extraits du titre La Mémoire qui figurait sur VOLVER (2017), tout lui sera toujours pardonné: « Il y a bien quelques soirs / Où la mémoire recrée / Ta petite robe noire / Et ton grain de beauté / Celui sur ta poitrine / Comme un astre égaré / Quand la nuit de morphine / Devient l’aube dorée… » Certains pensent qu'il n'y a rien de mieux dans l'existence qu'une bonne chanson. Ah si, une autre bonne chanson... Le dernier album en date de Benjamin Biolay, GRAND PRIX, sorti le 26 juin 2020, n'en manque pas. Immédiatement consacré par Comment est ta peine?, le tube de l’été pandémique, ce disque sue la classe, le désir et la mélancolie. Il a l’éclat sombre et cuivré d’une arène bondée par un temps d’orage. Inutile d'aller chercher plus loin la prochaine Victoire de l’album de l’année (celle du chanteur reviendra à Francis Cabrel). Les jeux sont faits. La voix de Biolay n’a jamais été aussi magnétique, hâlée, caverneuse, épaisse, éraillée. En un mot séduisante. Et comme le savent celles et ceux qui connaissent la chanson, un chanteur, c’est d’abord une voix. Ça n’est même que ça. Pour parachever ce hat trick, Biolay propose avant Noël une édition «de luxe» enrichie de cinq inédits (qu’il a l’honnêteté de sortir en parallèle sur un EP) dont un trésor d'impudeur, Je reviendrai, qu’aucun clone pâlichon de Serge Gainsbourg n’aura jamais l'étoffe d’écrire. Affirmatif. Et quoi d'autre?

Baptiste Vignol

 

 

La voix du seigneur

«Si j'ai bien deux ou trois Jean en moi / J'ai une armée de Louis...» (Le mec qui se la donne) Ainsi commence BABY LOVE DC. Comment mieux le dire? Murat est un type qui se donne, s'offre, sans compter. Sorti en octobre 2020, voilà la version mise à nu, monacale, esseulée, du disque BABY LOVE qui datait du mois de mars précédent, où perlaient notamment deux chansons d'amours débutantes, Si je m'attendais et La Princesse of the Cool. Leur relecture «déconfinée», ainsi qu'elle fut présentée avant la seconde quarantaine, s'agrémente de trois inédits de haut vol: Prince ahuriSuis-je ce vivant / Qui ne sait pas qu'il / Est mort?»), L'Arc-en-cielJe suis devenu / Un coucher de soleil...») et Que dois-je en penser dans laquelle le Puy-de-Domois, en moins d'une minute et quarante secondes, dit tout des passions finissantes qui sont le terreau noir des poètes de grand air: «Les histoires d'amour / Font tout le monde chier / Rebelote / Remettre ça / Sur le métier / Quel con.» Glacial. Un chanteur, c'est une voix. Et ça n'est même que ça. Qu'il trempe dans l'humus où l'artiste sème ses chansons. Les interprètes s'en trouvant dépourvus – ils composent le gros du troupeau – n'échapperont jamais au dédain du public. C'est ainsi. La voix de Jean-Louis Murat, elle, suggère la beauté sensuelle des brumes qui trainent en fumées sur les tourbières du Cézallier. D'une clarté mauve, animale, qui semble tomber des étoiles, elle tamise le fond de nos vies.

Baptiste Vignol

 

 

Chanteur à scratch

 

Le pire disque de l’année? Même pas, tant l'album est insignifiant. Mais le plus risible sûrement si l’on considère l’aura médiatique dont bénéficie cet artiste en qui Paris-Match voit le nouveau « poids lourd de la chanson ». Hum. Pauvre Vianney. Qui de sa voix vaine et vague ne peut s’empêcher de bramer comme un veau. Voudrait-il insuffler du caractère, du corps, de l’épaisseur à ses chansons? L'ensemble est plutôt gênant. Que de platitudes débitées («Les filles du sud, je vous le dis / Ne sont pas n'importe qui...»), écrites avec les pieds («On m’a dit qu’c’était là que tu venais souvent / J’ai pensé “n’y va pas” et j’suis venu pourtant…»), que de clichés bêtifiants («Mes amis je veux qu'à mon départ, vous chantiez...»), d'images approximatives («Les graines au soleil se sont vues sécher...») et de rengaines lourdingues («S'il n'y a que du cœur qu'on voit bien / Avant toi je ne voyais rien...». Que de thématiques délavées aussi: «On fera mentir l’époque, on va quitter Paris / Puis j’te chanterai “En cloque” en attendant le p’tit». Le «p’tit». Vaste programme… Que de fausse modestie surtout: «Mode, tu m’as aimé je crois, mais demain tu m’oublieras!» Deux Victoires de la Musique et hop, les gogos chopent le melon. Vianney prend donc la parole, se pose en «combattant» portant des baskets à scratch et déclare sûr de son talent: «Je connais la musique mieux que n’importe quel critique musical qui n’a jamais composé ou écrit…» Ok? Ce qui lui donne, juge-t-il, le pouvoir et l'autorité de sauver la réputation de Michel Sardou (dont Vianney n’aura jamais un centième du succès) parce que l'homme aux cent millions de disques vendus (45 tours, 33 tours et CD) serait «détesté par dix journalistes parisiens». Bien. Mais il assure aussi sans ironie: «#Metoo, le féminisme, c’est la bien-pensance générale». Quand l’hôpital se moque de la charité. Bah, les sermons de Vianney sonnent aussi creux que ses chansons. Inutile d'évoquer la pauvreté de leurs orchestrations, elles montrent à quel point le jeune homme est un piètre musicien. Qui bientôt, parait-il, prêchera la bonne parole dans The Voice. Ça promet.

Baptiste Vignol

 

 

À l'automne revenant


 

Voix chaude et familière, délices des intonations, textes impeccables, tournures stylisées, musiques azurées qui soufflent comme une brise du sud, un murmure de rivière. Francis Cabrel se déploie. À l’automne revenant. Et le tout parachève, après quarante-trois ans de carrière, une œuvre cathédralesque. Depuis C’est écrit en 1989, Cabrel est le chanteur français qui a le mieux dépeint l’amour vaste et ses incendies, ses envols, ses blessures, avec un sens du détail dans la narration qui n’appartient qu’à lui. S’il fut trop longtemps «cantonné» par la critique amère aux rêveries romantiques que furent ses premiers succès, Petite Marie, Je l’aime à mourir et L’encre de tes yeux, Cabrel a signé bien des sommets d'écriture qui l'auront consacré. La robe et l’échelle en 2008, À chaque amour que nous ferons sept ans plus tard, ayant même tamisé la chanson populaire d'une sensualité, d’un clair-obscur, bref d’un érotisme dont elle manquait. Dans son quatorzième album sorti le 16 octobre 2020, Francis Cabrel dévoile une nouvelle splendeur absolue, À l’aube revenant, qui scrute en profondeur, avec une minutie brélienne, comme un ciel où l’on n’ose croire que l’orage s’éloigne, la trajectoire déchirante d’amants que leurs vies contraignent: «Ils étaient deux passants / Dans l'anonyme foule / Dans ce fleuve qui roule / Dans la masse des gens / Ils se sont reconnus / Un peu trop tard peut être / Mais c'est se reconnaitre / En vrai qui est important…» Après cinq années de silence, le poète est revenu, immense, dans sa tranquillité.

Baptiste Vignol

 

 

Au travers des mots

Du verbe jaillit le rythme et du style flamboie le propos. Jeanne Cherhal fait feu de tout mot. Avec justesse, couleur et netteté. Son recueil, À cinq ans, je suis devenue terre à terre, paru chez Points, se découvre avec une attention pareille à celle qui nous transporte lorsqu’on observe à la loupe la poudre d’écaille sur l’aile d’un papillon. On y trouve des motifs et des soleils qu’on ne voit pas. Ici l’ombre d’un père dont on devine qu’il est l’architrave d’une moralité où l’artiste puise l'essence de son œuvre. Et là, des mots disséqués, lettre par lettre, afin d'en examiner le battement : «Un S qui promet en ondulant doucement, un E modeste et délicat posé là comme une plume de paon, un X explosif qui envoie tout en l’air et un Y débridé qui s’allonge en finale gracieuse sur le bas-côté, repu.» Avez-vous dit «sexy»? Plus loin, des descriptions riches et précises (le mot «Scène» est un modèle de peinture), des notes d’humour, salées et des envies d’infini : «Un bain de mer c’est charmant et plein de poésie, c’est sain, revigorant, recommandé, ça clapote et ça barbote, alors qu’on ne prend pas un bain dans l’océan. Dans l’océan on plonge. On navigue, on fend les flots. On n’est pas là pour faire des trempettes.» Mais également céans, en embuscade, au fil des cent-quarante-sept pages du glossaire, des expressions exotiques, des explosions de lave, des silences incertains, des maux de femme, des mots de luttes, d'émoi, d'amour et d’absolu, dont un «sans synonyme» («Suicide»), qui font l’éclat discret d'un autoportrait en quarante pièces détachées. Du cristal d’Islande.

Baptiste Vignol

  

 

Pop climatisée



Les chanteurs à chapeau, déjà. Ça démarre mal. Gênants jusqu’au dernier étage de leur coquetterie… Qui s'exhibent en marcel ou retroussent les manches de leur blouson histoire d'afficher leurs tatouages… Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur cet amour de soi, cette manie fascinante, qu’il gèle ou qu’il vente, de se balader les bras nus ou la chemise ouverte dans le seul espoir de subjuguer le quidam. Comme tous les durs, comme tous les vrais, bref comme tous les tatoués, Julien Doré, semble-t-il, voudrait aussi passer pour un gars farfelu. Alors il montre ses fesses dans le livret de son CD et se chausse de méduses (voir le clip de La Fièvre), ces inévitables sandales supposément «décalées» – l'obsession pathétique du décalisme – qu’il deviendrait encore plus original de porter en short avec des chaussettes. Les clowneries fadasses des vedettes de la variété... Les chanteurs maniérés excitent la curiosité, flattent un goût passager, peuvent accrocher la une des magazines et remplir des Zénith, mais ils n’éveilleront jamais un intérêt durable. En effet, comment parler «musique» au sujet de poseurs pour qui l’image semble être le cœur d’une démarche artistique? Leurs chansons passent après. Et celles qu'ânonne ou soupire Julien Doré sont terriblement affectées, faciles («Nous, on sera fidèles / Comme l’était Castro»), ineptes («La beauté tu sais ça s’use, c’est comme ton premier baiser»), plates («N'attends pas que quelqu'un te dise / Ce que tu dois et ne dois pas»), vides («Nous, nous, nous / Nous on s'en fout de vous / Vous pouvez prendre tout / Tant qu'on est tendres, nous»), ronflantes («On a fait le tour de Verlaine et de Kafka, oh la la») et parfois franchement désolantes («Quel goût a le sexe de ceux que tu fuyais avant?»). Elles font des bulles informes et se dégonflent mollement. Elles trouvent du style à Kilian Mbappé, envoient du lieu commun, agacent avec leurs chœurs d’enfants et navrent quand elles voudraient être imagées («La vie s'étire comme une chaussette / Que je ne porterai qu'une fois»). De la pop climatisée. N’était cette éclaircie, ce vent doux, cette extase quand s’éploie la voix de Clara Luciani. Mais la voix de Clara Luciani sublimerait n’importe quelle foutaise.

Baptiste Vignol