Un couple normal ?


Dans le Rolling Stone de décembre 2009, Juliette Gréco évoque sa relation plutôt étonnante avec Miles Davis, de leur rencontre à Saint-Germain-des-Prés en 1949 par l'entremise de Boris Vian à leur dernier rendez-vous, chez elle, à Paris, où Miles débarqua flanqué de 4 gardes du corps. Gréco raconte également n'avoir jamais ouvert l'autobiographie de Miles Davis, parue en 1989. C'est justement en lisant cet ouvrage, et en étant touchée par ce qu'il disait de Gréco, du couple "scandaleux" (elle, Blanche, lui, Noir) qu'ils formaient au début des années 50, que Jeanne Cherhal a écrit, pour Juliette Gréco, alors que la Dame s'apprêtait à enregistrer son album JE ME SOUVIENS DE TOUT (2009), une chanson inspirée d'un séjour new-yorkais relaté par le trompettiste... Hélas, cette chanson taillée sur mesure (très narrative, mélodieuse), intitulée Astoria, du nom de l'hôtel où se noue l'intrigue, n'a pas été retenue par Gréco, ou par son entourage. Cela aurait pu faire une formidable mise en abyme.
Par chance, la jeune musicienne, dont le prochain disque sortira début mars, l'aurait enregistrée, encouragée par l'accueil qu'Astoria a rencontré lorsqu'elle l'essaya sur scène à la toute fin de sa dernière tournée.

Elle marchait sur l'avenue
Frange noire et taille menue
Légère au bras du musicien...

Avant dix ans

C'est janvier 2010. Chacun y va de son Top 10, les meilleurs films, les meilleurs albums rock, les plus grands exploits sportifs, les plus beaux romans des années 2000. De lé 7 Jours à The Times, les classements font loi, confondant hélas trop souvent box office et qualité.
Rayon "Chanson", parce que tel album, PARADIZE d'Indochine par exemple, s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires, hop il se retrouve aussitôt dans la best list de Benjamin Locoge, chroniqueur ès-chanson de Paris Match. PARADIZE d'Indochine comme l'un des disques-phare de la décennie. Hum.
Pour établir ce genre de palmarès, mieux vaut se projeter dix ans en avant, s'imaginer en 2019 et se demander posément quels disques parus entre l'an 2000 et le 31/12/09 s'écouteront sans avoir pris de rides, nous faisant dire : "C'était bien !"
Voici donc 11 (pourquoi 11? parce que) albums essentiels des années zéro.


CORPS & ARMES
(2000) d'Étienne Daho. Ne serait-ce que pour le premier morceau, Ouverture, l'un des monuments du Rennais. Un album digne d'EDEN, de PARIS AILLEURS, de POP SATORI. Quand Daho était adulé jusqu'à Wellington - Nouvelle-Zélande, et qu'il symbolisait à lui tout seul la french touch.



MES CHANTS (2000) de Vincent Baguian. Parce que Baguian fait partie de ceux qui, au mitan des années 90, ont rendu à la variété ses lettres de noblesse. À écouter d'entrée : Seul au fond. De ces perles qui posent un auteur, imposent le respect et vous font présenter par Claude Nougaro en personne comme un “écrivain de chansons”. Et puis se laisser emporter par cette versification à l'ancienne, moderne cependant, en un mot brassenssienne.



COMME SI LA TERRE PENCHAIT
(2001) de Christophe. C'est avec cet album au titre durassien (dans "L'Amant", Marguerite Duras écrit du delta du Mekong : "... dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait...") que le plus ailé des mélodistes français fit son grand retour. J'aime l'ennui, Voir ou Comme un interdit seront quelques clefs du fameux tour de chant que le Beau Bizarre donnerait en 2002 à l'Olympia. Inoubliable.



CHANSONS POUR LES PIEDS (2001) de Jean-Jacques Goldman. Le dernier album à ce jour du plus grand faiseur de tubes des 30 dernières années. 9 ans déjà. Son dernier album tout court ? Relisons ce qu'il disait en décembre 2001 à Gilles Médioni dans l'Express: "J'adore l'histoire de Jean Sablon, un chanteur des années 40 que ma mère aimait bien. En pleine gloire, il a décidé de s'installer dans le Midi et on n'a plus entendu parler de lui. Je suis fasciné par ce genre de destin." Un disque où il demandait notamment, quelques mois avant un funeste 21 avril: «Combien d'échecs avant que l'on comprenne?/ Et d'autos brûlées pour voter FN ?» (Un goût sur mes lèvres).
Il faut toujours écouter ce que disent les chanteurs populaires.



LE SAC DES FILLES (2002) de Camille. Un album aujourd'hui sous-estimé, pour ne pas dire décrié. Et pourtant. Il était le premier ouvrage, la première trace d'une musicienne qui allait s'imposer comme l'artiste féminine de la décennie. Sans LE SAC, pas de FIL ni de MUSIC HOLE ! Et puis, Mon petit vieux n'est-elle pas une chanson singulière? De ces portraits qui ne peuvent être écrits que par des auteurs d'envergure. À redécouvrir donc.



LILITH (2003) de Jean-Louis Murat. À ce jour le plus beau disque du sieur Bergheaud, avec CHEYENNE AUTUMN (1989) et MUSTANGO (1999). Un double album imparable, composé de 23 chansons pour une vingtaine de pépites. Qui dit mieux ? S'il fallait en extraire un titre... Disons Le voleur de rhubarbe. Une chanson qui sitôt découverte intègre le folklore, au sens noble du terme.



NOTRE-DAME DES LIMITES (2005) de Julien Baer. Le troisième album de Julien Baer atteint des sommets d'émotion. Depuis Le monde d'écroule (1997), Baer écrit des chansons magnifiques mais qui tardent à séduire le grand public. C'est chaque fois partie remise, car on ne peut éternellement signer autant de bijoux méconnus ! LE LA, son dernier CD, sorti en février 2009, aurait pu figurer dans ce classement. Mais c'est NOTRE-DAME DES LIMITES qui emporte le morceau pour des titres aussi renversants que Roi de l'underground, Tu es une île ou l'exquise Berceuse.



L'HORIZON (2006) de Dominique A. Dépouillé, émouvant, unique, intense, profond, poétique, modèle, perfection, admirable, frénétique... Autant de qualificatifs pour résumer en un mot cet album essentiel (un de plus!) de l'auteur-compositeur-interprète le plus influent, c'est-à-dire le plus souvent cité (avec Bashung et Renaud) par ses consœurs/frères ces 20 dernières années.



DES ROSES ET DES ORTIES (2008) de Francis Cabrel. 30 ans que Francis Cabrel poursuit son chemin, se fichant bien des modes et des critiques. Après SARBACANE, SAMEDI SOIR SUR LA TERRE et HORS SAISON, il retrouve là son niveau d'excellence. Du travail ficelé, avec amour et savoir-faire, et en bonus un chef-d'œuvre, qu'on reprendra encore dans cinquante ans : La robe et l'échelle.



LA SUPERBE (2009) de Benjamin Biolay. Enfin! L'album qu'on attendait, dont on savait Biolay capable. Avec deux véritables classiques : Brandt rhapsodie (cosigné et interprété en duo avec Jeanne Cherhal) et Ton héritage, qui ont illico intégré le répertoire éternel de la chanson française.



CLAIR (2009) de JP Nataf. Si cet album n'était pas sorti en novembre 2009, mais deux mois plus tard, on sait déjà qu'il aurait figuré dans le top 10 des années 2010. Quand en 2020 nous écouterons, si Dieu nous prête vie, les vieux CD de notre jeunesse envolée, nul doute que CLAIR fera partie de ceux qui n'auront pas flanché. Du grand art. Un de ces disques miraculeux dont on ne peut se défaire.

Baptiste Vignol


Les souvenirs se ramassent à la pelle


Lhasa, Mano Solo... L'année commence mal. Je me souviens d'un concert magnifique au Grand Rex, il y a déjà cinq ans. Et du Tourtour. Ah! Le Tourtour, où nous allions en communion écouter l'écorché. C'était en 1992. Notre belle jeunesse... Je me souviens d'ailleurs avoir enregistré, avec un micro-cravate, quelques-uns de ces tours de chant héroïques. Faudrait fouiller dans les cartons. Et revient ce refrain, d'un autre insoumis : "Tu ris, tu pleures, tu vis, pis tu meurs...". Tout est dit.

Baptiste Vignol

Le bel avenir


Et si la plus douée des participantes aux Star Ac, Pop Star et autres télé-crochets à la noix était Emma Daumas ? On s'en souvient vaguement, perdue dans un "Château" avec Nolwenn Leroy, Jenifer ou Olivia Ruiz, on ne sait plus trop... Ces "saisons"-là se suivaient et se ressemblaient. Le portrait s'affine quand on vous remémore le refrain "Tu seras/ Mon futur à présent/Mon chemin face au vent..." de ce qui fut un véritable succès d'été (Tu seras, 300 000 exemplaires vendus). S'en suivirent quelques singles et tournées qui n'ont pas complètement imposé la musicienne dans le paysage de la chanson française. Son dernier album (LE CHEMIN DE LA MAISON, 2008) contient pourtant quelques réussites, dont Le filet, que n'aurait pas reniée Françoise Hardy. Car Emma Daumas est une mélodiste dont la grande presse n'a pas encore approuvé la finesse. Elle vient de signer une chansonnette dédiée aux yeux d'Alain Delon pour le site "Dans les yeux d'Alain Delon.com". Écrite en une heure, enregistrée lo-fi dans son home-studio et livrée comme une maquette, ce morceau sans prétention montre que la demoiselle ne manque pas d'humour ni d'habileté. Deux qualités indispensables pour faire carrière.

Baptiste Vignol

Delon by Emma Daumas

Du mensonge comme oxygène


Les labels, les attaché(e)s de presse, certains artistes et leurs "managers" (rien que le terme... À prononcer en mettant un "d" sur le "g", manadgère... Ces gens-là étant de simples secrétaires*) gonflent à qui mieux-mieux les chiffres de vente des CD. Il n'est pas rare qu'un album vendu à 30 000 unités, c'est-à-dire acheté 30 000 fois en caisse, franchisse, pour les médias, la barre des 70 000, 80 000 voire 90 000 exemplaires ! Quand on possède les vrais chiffres de ventes et qu'on souligne la supercherie destinée à faire passer tel artiste pour un champion du Top alors qu'il ne vend presque plus, les gens du métier s'indignent et vous expliquent qu'il faut savoir distinguer les "sorties caisse", "mises en place" et "quantités facturées". Cette différence avec laquelle on joue constamment n'est pas qu'à la longue fatigante, elle est nuisible au métier, donc aux artistes, tant elle jette de la confusion sur un marché qui s'évertue, on se demande bien pourquoi, à tromper le public. Comme si, dans un domaine voisin, le cinéma, on comptabilisait, pour établir le box-office, le nombre de fauteuils des salles dans lesquelles un film est projeté, en y incluant les sièges vides, plutôt que le nombre de tickets payés en caisse. Ce ne serait que mensonge. Et des films qui font des bides pourraient être considérés comme des triomphes, puisque les blockbusters, qui ne sont pas à l'abri d'un échec, sont toujours programmés, les deux ou trois premières semaines du moins, dans les plus grandes salles de l'hexagone ! Les critiques affirmeraient-ils que "Rose et Noir", "Cinéman" ou "Un homme et son chien" sont d'immenses succès populaires ?
À quand des articles de presse informant le grand public sur la carrière réelle d'un CD, comme cela se pratique paisiblement avec le cinéma ?

Baptiste Vignol

* Secrétaire : confident, personne discrète attachée à une autre pour rédiger, transcrire et expédier des lettres, des dépêches, de caractère officiel, qui s'occupe d'elle et l'assiste. (cf. Le Robert)
Pierre Onteniente, par exemple, dit Gibraltar, était l'indispensable secrétaire de Georges Brassens, lequel ne l'aurait jamais présenté en disant, dans sa moustache : "Mon manager"...

Charlotte Gainsbourg, une chance qu'on l'a !


Dans son album IRM, Charlotte Gainsbourg reprend Le Chat du Café des artistes de Jean-Pierre Ferland. Si de nombreux spécialistes se sont étonnés de ce choix, ils en ont tous profité pour présenter le québécois (merci Wikipedia) sur l'air du "Moi, je l'ai toujours adoré". Hum ! Ce qui est véritablement étonnant, c'est que l'œuvre de Jean-Pierre Ferland n'ait jamais fait l'objet d'articles prévenants dans la presse hexagonale depuis 1968 et son fameux Je reviens chez nous. Bien qu'il ait depuis publié une vingtaine de disques originaux. Cette reprise formidable de Charlotte Gainsbourg va remettre Ferland en lumière... Enfin.
Certains artistes majeurs passent à côté du grand public, ou s'en voient trop vite oubliés... Henri Tachan, Jacques Bertin, Jean Tranchant, Michèle Bernard, Pierre Louki, Giani Esposito... Jusqu'à ce qu'un collègue à la mode ne décide, par la magie d'une reprise, de glorifier le travail. N'est-ce pas grâce à Étienne Daho que Daniela Lumbroso a découvert Le Condamné à mort d'Hélène Martin? Tout comme elle connut Richard Desjardins grâce à la reprise cabrélienne de Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours. Qu'une idole se décide de chanter Poste restante, Couleurs ou Il n'y a plus d'après, et Daniela découvrira le mélodiste génial qu'était Guy Béart. Qu'un Arthur H, qu'un Miossec ou qu'une Olivia Ruiz s'approprient L'écharpe, et l'on reparlera de Maurice Fanon. Qu'une Carla Bruni ait l'heureuse idée d'interprèter Stanislas, et Benjamin Locoge encensera l'humour délicat de Ricet Barrier. Et patati et patata.
Pourvu que Renaud, qui s'est fait une spécialité, voire un devoir, d'enregistrer (pour les "repopulariser" parfois) les chansons de son cœur (celles des années 30, du Pas-de-Calais, de Brassens et d'Irlande aujourd'hui) visite un jour Bernard Dimey. Les chroniqueurs-radio s'apercevront alors que le Montmartrois n'était pas que l'auteur de Syracuse. Pas plus que Ferland n'a simplement écrit "Fais du feu dans la cheminée/ Je reviens chez nous...".

Baptiste Vignol

Jean-Pierre Ferland, pas tout à fait n'importe qui...