Souverain Séverin

Un chanteur, c'est d'abord une voix. Celle de Séverin fait l'effet d'un ventilateur par temps de canicule. Elle aère. Ce sont ensuite des chansons. Les dix morceaux qui composent SÉVERIN sorti chez Cinq7 en mai 2012 en disent beaucoup sur leur interprète. Des chansons-miroir, à l'image de l'autoportrait qui fait la pochette du CD, délicates et nullement maniérées. Un disque pop qui se découvre comme on visiterait une maison cachée par de hauts peupliers tout au bout d'une allée. Tour du propriétaire.


1.Dans les graviers (3'48). Avec cette cantilène sur l'absence, écrite après la mort de son père, Séverin touche. Un canon de simplicité à placer, bien en évidence, entre Le plus fort c'est mon père (1993) de Lynda Lemay - eh oui! - et, moins connue, Mon papa (1990) de Sarclo. La plus émotionnelle des chansons entendues cette année. Ouverture idéale.
2.Sexplication (3'01). «Pourquoi tu veux plus faire l'amour avec moi? / Pourquoi ce soir tu veux pas comme avant?...» Chanson dansante et synthétique sur le couple et le cul passé le temps des «avant»... Mise en garde: si l'amour dure tout le temps, l'érotisme s'étiole dangereusement.
3.Dans La revanche (4'05), Séverin poursuit sa pop textuelle avec le souvenir d'une camarade de lycée, Élise, devenue chanteuse à tubes. Perdue dans son showbiz, mais chroniquée dans Elle, Élise ou la fausse vie. Un air dont le jeune homme tout en cheveux devra se rappeler quand viendra le succès, ce qui ne devrait pas tarder.
4.Identité (3'04). Quand il l'a écrite, Séverin devait se morfondre! «Je fais des puzzles de notre passé...». Avant d'exploser en solo, Séverin, au milieu des années 2000, chantait en anglais au sein du duo One-Two. Plus avant, il aurait étudié le cinéma. «Identité effacée / Il y a plus que ce miroir à embrasser» chante-t-il sur la piste 4... Dans «Plein Soleil» de René Clément, un classique, Delon embrassait aussi son reflet.


5.Un été andalou (3'09). Attention, bijou. Dans la lignée du Week-end à Rome de Daho. Tout serait dit si l'on n'ajoutait qu'en place de Vanda Ribeiro de Vasconcelos, dite Lio («mmm la note la note...»), c'est Kiwi Da Gama - le nom - qui donne ici la réplique.
6.Dommage collatéral (4'16). N'est-il pas touchant que cette chanson d'amour lui fut inspirée par le veuvage de sa grand-mère ? De quoi retirer son chapeau devant un auteur-compositeur aussi moderne que précieux. Parfois jamais la douleur ne s'écoule. «Ouh ouh / Ceux qui souffrent / Sont ceux qui restent...» répète-t-il en fin de morceau. Claude François le disait en 1973: «Le plus malheureux, c'est celui qui reste» (Celui qui reste). Tout a déjà été chanté, oui, mais Séverin vernit ses morceaux d'une ébouriffante justesse.


7.Première déclaration (3'14). Trente-trois ans après Ma gonzesse de Renaud («Ma gonzesse, celle que j'suis avec / Ma princesse, celle que j'suis son mec oh oh oh»), Séverin remet au goût du jour la pure et franche déclaration («Plus je m'imagine et plus / Je m'imagine plus sans toi») truffée de détails attachants («Aujourd'hui je connais par cœur / Ses gestes, ses manières, ses humeurs / Même les contours embarrassants / De son tatouage, ses seize ans». Aubade écrite en un heure paraît-il. Charmant.
8.Les sirènes (4'10). Voilà une peinture glaçante du monde de l'entreprise dans laquelle se reconnaîtraient, s'ils avaient encore simplement le temps d'écouter un peu de chanson française, les milliers de noyés qui chaque jour s'échouent station «Esplénade de La Défense».
9.En noir et blanc (2'59) sonne le grand retour des synthétiseurs dans la variété. En 1981, Lio et Jacques Duvall auraient probablement fait de cette chanson de rupture un hit européen, façon Amoureux solitaires. Qu'en sera-t-il avec Séverin? Sinon, serait-ce Kiwi Da Gama la choriste qui danse et porte des gants blancs dans le clip?


10.Le dernier tube (5'06). Partir avant d'avoir été pourrait être la morale de cet épilogue, conclusion d'un disque qui marquera la décennie. Un chanteur vient de naître.
Question collaborations, cet auteur-compositeur surdoué multi-instrumentiste et producteur, qu'on sait avoir tenu en lisière certains titres de Camélia Jordana, Liza Manili, Rose..., pourrait même, en empiétant sur son territoire, enquiquiner son altesse Benjamin Biolay. À suivre.

Baptiste Vignol

Les chansons de Thierry Stremler

Son quatrième album-studio, RIO, est sorti en novembre 2011. Des chansons d'amour douces amères, en alternance avec des morceaux pop et légers. Comme un rayon de soleil qui fuserait du ciel  couleur papier calque qui chapeaute Paris en hiver. Mais un bouquet passé inaperçu. Désespérant. Thierry Stremler répond ici à quelques questions naïves nées pendant l'écoute de ce disque. On y apprendra notamment qu'il aurait pu être le chanteur préféré de Jean-Claude Bourret...


«Écoute bien mon cœur qui bat / Il bat pour toi». C'est sur ces mots que s'ouvre RIO, votre nouvel album. Pourquoi l'avoir baptisé ainsi?
Thierry Stremler - Tout simplement parce que j'ai fait la plupart des chansons à Rio... J'avais loué une chambre dans un appartement pendant un mois, dans le but d'écrire un album, et c'est bien ce qui est arrivé...

Vous étiez dans quel quartier? À quelle période de l'année? 
- J'étais à Santa Tereza, sur une montagne, à la limite du quartier de Laranjeras, entre mi-novembre et mi-décembre. Rio a vraiment influencé tout ce que j'ai écrit là-bas. C'est une ambiance générale, une culture, une nonchalance, un rapport à la musique et à la danse très fort... J'écrivais et composais la journée, et le soir, je sortais, et la musique était tout le temps présente...  Finalement jour et nuit...   J'en parle dans Écoute bien mon cœur qui bat. Le site naturel est aussi très beau et invite à la poésie...

Pas trop ému par les beach-socceuses qui taquinent le ballon sur Ipanema? Il y avait de quoi écrire une chanson.
- Ah, je ne crois pas les avoir vues, flûte...


En revanche, vous en pincez pour les serveuses ! «J'aime les serveuses / Ce fantasme est en moi.» (Les serveuses) Deuxième chanson du disque. Une chanson gag, plus légère, façon Dutronc période Lanzmann. Davantage dans le style de ce que l'on trouvait sur TOUT EST RELATIF (2000), votre premier CD produit par Thierry Ardisson, non? Des nouvelles de Thierry? 
- Non, ce disque n'a pas été produit par Ardisson, que je n'ai jamais rencontré, mais par le label Solid dirigé par Étienne de Crecy. Oui, le style peut rappeler TOUT EST RELATIF, c'est vrai.

Ça alors. J'étais convaincu que vous aviez été produit par Ardissong. Avec qui puis-je confondre?...
- Ça me dit vaguement quelque chose...  Mais je ne sais pas de qui il pourrait s'agir.

Pour le refrain des Serveuses, avez-vous fait appel à Michel Polnareff?... Michel Polnareff dont on dit qu'il rechercherait des auteurs. Après Rio, voleriez-vous sur Los Angeles si l'Amiral vous y invitait? 
- Non, c'est moi qui chante ! (rires) Bien sûr, j'irais à L.A. si l'occasion se présentait... Je suis fan de Polnareff, même si je suis loin de connaître toute sa discographie...

Nous allons demander aux moussaillons de faire remonter l'info!... «"Tu n’avais que de l’amour à m’offrir" / C’était bien la phrase qu’il te fallait écrire / Pour que je te fasse cette chanson» (Tu n'avais que de l'amour à m'offrir) Troisième titre, mais déjà la deuxième chanson d'amour, triste et belle. Une chanson digne de Françoise Hardy. Françoise Hardy, pour qui vous avez composé. Pourquoi ne pas lui avoir offerte? 
- C'est une chanson qui me concerne trop personnellement, c'est une histoire vraie ! Bien qu'un peu romancée, quand même... Je viens d'ailleurs de composer trois nouvelles chansons pour Françoise Hardy qui sortiront en novembre...

Comment vous êtes-vous rencontrés, Françoise Hardy et vous? Est-elle difficile, pointilleuse plutôt, dans le choix de ses collaborations?
- Je suis ami avec son fils depuis longtemps, j'ai donc été amené à la rencontrer quelque fois dans les années 90. Mais la vraie rencontre a eu lieu après qu'elle ait réagi à des chansons que je lui avais envoyées au début de l'été 2003... Oui, elle est très difficile, les choses doivent obéir à une logique et des critères qui lui sont extrêmement personnels, donc parfois difficiles à comprendre pour les autres... C'est donc intéressant de trouver une zone où les subjectivités se rejoignent. Ça se fait naturellement avec moi, quand on travaille ensemble.


«Qui sont les porno stars ?/ Ce sont les nouvelles stars» (Porno star). Et hop, un peu de up tempo. Seul morceau daté du CD, puisque les nouvelles stars sont désormais les nageurs de compétition. Camille Lacourt, Fabien Gilot, Florent Manaudou, invités sur le plateau du Grand Journal (Canal +) pendant le festival de Cannes ! Comme eux, êtes-vous tatoués?
- Non ! Mais le X n'est pas mort...  Bien au contraire, il ne cesse de se banaliser et est de plus en plus à la portée de n'importe qui possédant un smart phone...

«Inconsolable, irréparable / J’ai la vue sur le pain de sucre» (La vue sur le pain de sucre) Bien trouvée l'image du barbe à papa («Les nuages se collent au pain de sucre, etc») La photo intérieure qui illustre votre CD a-t-elle été prise de l'appartement que vous occupiez à Rio?
- Oui, c'est exactement ça !

«Économie», une chanson où le mot économie est mis en perspective à une trentaine de reprises. Que pensez-vous de l'approche néo-keynésienne somme toute assez classique défendue par François Hollande?
- Joker, j'ai le droit ?


«Nous n’étions pour être honnête / Pas de la même planète / Mais que veut la femme ?» (Que veut la femme?) Une autre perle de lenteur. Tant de chansons parlent des rapports de Vénus et Mars depuis John Gray... Pourquoi ne pas proposer de livret à votre CD?
- Uniquement pour des raisons financières... Pas de maison de disque, donc très peu d'argent.

Mais des featuring et des participations haut-de-gamme : Cyril Atef, Jeanne Cherhal, Fixi, Seb Martel... Comment se fait-ce, d'après vous, au-delà de la crise du disque, qu'un artiste aussi estimé que vous par ses collègues n'ait pas de label? Vous êtes fâché avec tous les D.A. de la place ou quoi?
- Non, pas du tout. Simplement, on vit dans une époque «courtermiste» et quelqu'un qui, après avoir sorti trois ou quatre disques, n'est pas devenu une vedette, n'a déjà plus sa chance... Autrefois, il y a quinze, vingt, trente ans, les maisons de disque gardaient des gens qui ne marchaient pas pendant des années, leur faisaient faire jusqu'à cinq ou six disques avant de les virer. Aujourd'hui, c'est un ou deux et puis au revoir ! Comme toujours, les médias suivent la tendance...   Et c'est donc la surenchère à la nouveauté.


En parlant «collaborations», Mathieu Boogaerts, Albin de la Simone, -M- ont également travaillé avec vous. Vous êtes aussi l'un des rares chanteurs pour qui Jean-Louis Murat ait écrit une chanson, Le plus grand amour. C'était sur votre troisième disque, JE SUIS VOTRE HOMME en 2007. Comment cela s'était déroulé avec Murat?
- Je suis devenu fan de Murat à l'époque de l'album MUSTANGO. Plusieurs années après, alors que j'étais dans un train (pendant la tournée du spectacle «Fantômas revient»,) je l'ai rencontré au wagon bar. Nous avons un peu discuté, et quelques mois plus tard, je lui ai écrit pour lui demander un texte sur une musique restée jusque là sans paroles... Il a tout de suite accepté, tout s'est déroulé naturellement.

«L’été est bien avancé / Quand une lueur apparaît / Un espoir presque oublié / Soudain l’amour» (Et pourquoi pas?) Morceau lumineux, single en puissance, avec sa flûte traversière tendue comme le fil du téléphérique qui monte au Corcovado. Que sont les disques Daunay, votre label? Qui s'occupe de votre promo? C'est scandaleux que ce morceau n'ait pas cartonné! 
- Disques Daunay est une association, un tout petit label sans grands moyens... Concernant Et pourquoi pas ?, je n'ai malheureusement aucune explication, et j'ai bien peur de ne jamais en avoir !

Il existe un clip (à voir ici) réalisé par Ken Higelin, dont la morale pourrait être «Fais-la rire». Hervé Vilard chantait ça, et portait aussi des vestes blanches... Qui est la bombe sud-américaine qu'on voit dans cette vidéo?
- Zita Hanrot, une jeune actrice qui était serveuse quand je l'ai rencontrée !

Ah! Les serveuses... Dans le titre suivant, vous dites «Tu imagines même pas, j’ai raté le coche / Il est passé par là, mais j’ai raté le coche» (J'ai raté le coche) Auriez-vous donc le sentiment d'avoir raté le coche au milieu des années zéro? 
- Non, je parle d'une fille, d'un amour que je pense avoir raté parce que je ne me suis pas rendu à l'invitation qu'on m'avait faite...

En revanche, «Un jour à Saint-Brieuc / Dans une papeterie / [vous] accostez Lucie, / Une fille des plus jolies: / "Bonjour mademoiselle / Je joue ce soir à la Passerelle"» (La chanson de Lucie). Pour info, la Passerelle se trouve Place de la Résistance à Saint-Brieuc. Chanson autobiographique? Vous pouvez répondre: «Cela ne vous regarde pas!»
- Totalement autobiographique, tout est vrai.


Comme quoi les chansons miroir sont souvent les plus réussies. Lucie a bien de la chance d'avoir une chanson pareille... Et qu'en est-il, enfin, de ce morceau caché loin, très loin après La chanson de Lucie?
- J'ai eu une période où j'étais un peu obsédé par les OVNI, «la mythologie ufologique», etc... J'ai même fini par voir un truc très étrange dans le ciel, un jour... Cette chanson est l'histoire d'un homme qui a vu un ovni et rencontré des extraterrestres, mais qui décide de tout oublier pour ne pas devenir fou ! Et être pris pour un fou... Il essaie de se convaincre et de convaincre sa copine que c'est un délire, alors qu'il sait très bien que ce n'est pas le cas.

(entretien Baptiste Vignol)
(Photos Thierry Stremler de Thibault Montamat)

L'amère Pascale


Décidément Pascale Clark est insupportable. Ses questions tendancieuses, ses minauderies un peu grasses tenant davantage du rond de jambe hypocrite, ses petits rires entendus... Ce matin, 19 juin 2012, pour prendre le micro sur France Inter, et vanner - c'est aussi ça le style Pascale Clark - Patrick Cohen qui lui passait l'antenne, la journaliste le soupçonnait, avec  sa condescendance coutumière, d'aimer... Annie Cordy et Les Frères Jacques! Pascale Clark, en effet, engoncée dans ses certitudes quelque peu étriquées, ne peut que mépriser une chanteuse populaire comme Annie Cordy, à propos de laquelle Paul Guth en son temps écrivait : «C'est peu de dire que vous brûlez les planches, vous les calcinez... On a envie d'appeler les pompiers, de vous acclamer à coups d'extincteur.» Nul besoin cependant d'encenser Paul Guth, Annie Cordy reste appréciée des meilleurs... Mais pour ce qui est des Frères Jacques, le jour où, Pascale, comme eux, vous inspirerez l'admiration de personnalités telles que Francis Blanche, Georges Brassens, Raymond Devos, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Jean-Paul Sartre, Charles Trenet ou Boris Vian, vous repasserez. Railler sur leur âge des artistes dont on n'aura jamais le rayonnement, c'est à peu près aussi minable, Pascale, que de vous reprocher, par exemple, de ne pas avoir le physique de votre voix.

Baptiste Vignol

Mister McCartney


Soixante-dix balais aujourd'hui. Mais toujours dans le vent. «Et les chansons de McCartney, dis-moi, dis, tu t'en souviens?» chantait Alain Souchon dans Londres sur Tamise en 1974. Avant lui, Michel Delpech avait fredonné Et Paul chantait Yesterday (1970), tandis que Christophe, en s'adressant au frère jumeau de Macca, baptiserait un morceau à l'intrigue frappadingue : Merci John d'être venu (1976). Que de refrains consacrés aux Fab four depuis Je préfère naturellement de Serge Gainsbourg par Dalida en 1966 qui leur était toute dédiée... «Lennon est mort» en 1980, et Barbara Carlotti le rappelle dans Nuit sans lune sur son dernier CD L'AMOUR, L'ARGENT, LE VENT. Harrison n'est plus. Ringo bouge encore; la Grande Sophie lui a consacré une chanson, Ringo Starr, en 2003. Et McCartney continue d'émerveiller la planète. Voir un concert de Paulo fait partie des événements d'une vie. Cela m'est arrivé à plusieurs reprises, dont une, en 1993, dans un cratère qui borde Auckland en Nouvelle-Zélande. Nous étions 50.000 sous les étoiles, et ce souvenir demeure inoubliable.
En ce jour anniversaire, l'Anglais Paul Weller propose sur la toile un cover de Birthday.


En France, Jeanne Cherhal a posté sur sa page facebook l'adaptation d'un morceau oublié, Temporary secretary, paru sur le 33 tours MCCARTNEY en 1980. Ce single dont le texte pastichait celui d'une offre d'emploi, McCartney le sortit uniquement en maxi 45 tours, dans une édition limitée à 25.000 exemplaires. L'art de choyer - et de frustrer en même temps, vu leur nombre - ses fans.


De leur côté, Ours et June publient un clip rigolo, simple et malin, Please Mr McCarney. Coiffés d'une perruque à la Paul, Charles «Ours» Souchon et Julien «June» Voulzy supplient leur idole, une Hofner dans les mains, de les inviter à venir jouer de la basse avec lui dans son château en Écosse. Brillant et bien accordé!
Rendre hommage, c'est risquer d'être pompeux, prévisible, poussiéreux. La musique de Paul McCartney aura semble-t-il assez marqué ses admirateurs pour qu'ils soient, quand ils le fêtent, à son image, légers, pétillants et inattendus. Thank you Sir.

Baptiste Vignol

Envahissante Carlotti


Cannes, quelle rigolade. Lana del Rey qui monte les marches... Franchement! Denisot et sa bande, tellement satisfaits. Le public hurleur. Les lunettes noires de rigueur sur le nez des présentateurs. La vacuité d'Ariane Massenet. Et Beigbeder, c'est sa place, porte-micro? À se prosterner, le geste est éculé, donc ridicule, devant Bill Murray (qui, au passage, ressemble de plus en plus à Maxime Le Forestier, à moins que ce ne soit l'inverse). Heureusement, Leos Carax, tout en décontraction, et Kylie Minogue, visiblement heureuse d'avoir trouvé, avec le cinéma, une nouvelle avenue, ont semé un zeste de magie sur les marches du Palais... Une ascension dont Barbara Carlotti avait déjà chanté, en 2006, la décadence: «Où sont donc passées les starlettes?/ Qui sont ces salopes en goguette?/ Le malheur sur la Côte d'Azur/ C'est que jamais rien ne dure.» (Cannes)
Barbara Carlotti justement. Elle vient de sortir son troisième disque, L'AMOUR, L'ARGENT, LE VENT. Vous désirez offrir un album de chansons à un(e) ami(e) non francophone pour qu'elle voie à quel pic d'élégance la variété française peut encore planter son micro? Ne cherchez pas plus loin. Mode d'écoute: se laisser caresser par la voix de Barbara Carlotti - la plus stylée du pays ?-, aussi douce qu'un ongle, distinguée, naturelle et glamour, désinvolte aussi, avec une pointe d'autorité qui en impose. En un mot, classe! Et déborder par les douze chansons du CD.
1.L'amour, l'argent, le vent (3'05). Écrite au Brésil après que la chanteuse se soit faite dépouillée sur le sable d'Ipanema par des gosses descendus d'une favela. Tous les Cariocas vous le diront, on va se baigner, à Rio, et prendre le soleil, simplement munis d'une serviette de bain, quelques billets dans la poche, sans bijoux, sac à main ni téléphone. Élémentaire, chère Barbara! Mais le souffle chaud du morceau ramène, et c'est fortiche, celles et ceux qui ont foulé la marqueterie blanche et noire do calçadão à Rio de Janvier, la ville dont on tombe amoureux.


2.«Les ruines d'une maison/ Se peuvent réparer: que n'est cet avantage/ Pour les ruines du visage!» C'est du La Fontaine, sûr, mais ça donne une idée du thème de J'ai changé (3'13), fredonnée avec le sourire.
3.Dimanche d'automne (3'22). Quand les chanteuses ont la haine. «Et toi tu couches avec cette conne...» Après Madonna qui veut coller une balle dans la tronche du gonze qui l'a trompée (Gang Bang), Barbara Carlotti! Qui précise, presque désolée: «Oh! Je n'ai jamais tué personne», mais «la jetterait bien», cette pouffe, «dans la Seine», à moins qu'elle ne lui «grave son nom sur le front»! Barbarella.
4.Grande autoroute (4'09). Un peu de Saint-Exupéry: «Si les insomnies d'un musicien lui font créer de belles œuvres, ce sont de belles insomnies» (Vol de nuit). Une chanson sur l'insomnie, donc, trente ans après l'indépassable chef-d'œuvre (Les insomnies) d'une autre Barbara.
5.Occupe-toi de moi (2'35). Deux-minute trente-cinq de candeur.
6.Ouais Ouais Ouais Ouais (3'11). L'art de sophistiquer cette altération familière. L'histoire d'une gamine qui pourrait «soulager des marines». Tout un programme si l'on en croit Jacques Stephen Alexis: «Ils sont comme ça, les marines, tout ivrognes, tout frénétiques, tout racistes qu'ils sont. Leurs raptus délirants, leurs amoks libidineux et même leur cruauté mentale sont traversés d'éclairs lumineux, d'enfantillages charmants et de gestes idéalistes.» (L'espace d'un cillement)
7.Nuit sans lune (5'38). De ces chansons qu'Étienne Daho aurait pu enregistrer quand il ne se teignait pas les cheveux. Et pourtant, Daho a-t-il jamais été plus solaire que sur la pochette originale d'EDEN (1996), les tempes blanches? Avant d'être rapidement rajeuni. Parce que l'album ne se vendait pas? Les stratégies des labels. Les lubies des chanteurs de charme.


8.«Dans mes rêves, tu grondes et tu souris/ Le long du fleuve Jaune la lune luit...» En parcourant les crédits du livret, on apprend que pour cette chanson, Barbara Carlotti joue du koto, une cythare japonaise à cordes de soie enduites de cire. Un instrument de musique qu'on trouve également en Chine, dont il est originaire. Ce titre à l'air bridé s'intitule L'avenir et dure 3 minutes 07.
9.Quatorze ans (3'24). Faire le mur et filer en boite. Souvenirs, souvenirs. «J'avais quatorze ans et c'était l'été/ Je sortais la nuit je voulais danser»... En juillet-août 88, l'été de ses 14 ans, Nuit de folie trônait au sommet du Top 50 avec le tube Franprix Début de soirée. Mais l'on transpirait également sur George Michael (One more try), Kylie Minogue (I should be so lucky), Michael Jackson (Dirty Diana), Terence Trent d'Arby (Sign your name) ou Claudia Phillips (Quel souci la Boëtie). Idéalement clippable, Quatorze ans pourrait bien cartonner.
10.Mon dieu, mon amour (4'15). Duo avec Philippe Katerine. Dieu que Katerine s'est perdu dans d'inutiles rallyes, lui qui avait tout pour être un nouveau Charles Trenet! On retrouve-là le charme fragile et désuet de son chant d'oiseau.
11.Le cœur à l'ouvrage (3'34). «J'ai voulu le vent et les vagues, me voilà échouée sur la plage, je ne vaux plus rien». Autobiographique? Le tréfonds des artistes. À écouter aussi pour les chœurs épatants.
12.Marcher ensemble (4'34). La personne à qui s'adresse ce morceau a du se sentir mal en le découvrant. Ne jamais sortir avec une chanteuse de talent. Elle vous le fera payer avec ce qu'elle a de plus beau: sa voix.
Au final, un album qui vous envahit, comme s'il était du soleil, de la pluie, de l'amour ou du vent.

Baptiste Vignol

Aujourd'hui, 6 mai 2012


Vingt ans aujourd'hui que Marlene Dietrich est morte. La voix rauque de Marlene, l'intensité de son regard et ses jambes idéales captés par Josef von Sternberg dans «L'Ange bleu», sorti en 1930, feront de la Berlinoise une star planétaire, et du personnage qu'elle incarne, Lola, un mythe du septième art. En 1939, l'actrice refuse de rentrer en Allemagne, s'engage contre Hitler et soutient les soldats sur le front. De quoi recevoir en 1951, quand on ne l'épinglait pas à tire-larigot, la Légion d'honneur pour services rendus à la France. Quelques films encore après guerre, dirigés par Lang, Hitchcock et Welles, puis des tours de chant triomphaux à Londres, Paris et New York. Dans son répertoire, un chef-d'œuvre du protest singer Pete Seeger auquel Marlene donne un écho définitif: Where have all the flowers gone? Adapté en français par Francis Lemarque et René Rouzaud, l'hymne pacifiste devient Qui peut dire où vont les fleurs? Dietrich l'enregistre en mai 1962 - il y a cinquante ans !- avec Burt Bacharach à la direction d'orchestre. Le 45 tours paraît chez Pathé Marconi. Intemporel.

Qui peut dire où vont les fleurs du temps qui passe?
Qui peut dire où vont les fleurs du temps passé?
Sur les tombes du mois de mai, les filles en font des bouquets.
Qu'en saurons-nous un jour? Quand saurons-nous?... Jamais.

En ce 6 mai 2012, alors qu'au nom de la démocratie l'on se fait tuer en Syrie, en Égypte et ailleurs, certains chanteurs (parmi lesquels Anaïs, Yannick Noah, Camélia Jordana, Yael Naim, Joyce Jonathan), en quête d'originalité, convoqués ce soir à la Bastille, se demandent peut-être quels refrains interpréter. Mieux que Le temps des cerises ou La vie en rose, si prévisibles, Qui peut dire où vont les fleurs serait, pour prendre un soupçon de hauteur, la chanson idoine à fredonner aux électeurs en fête.

Baptiste Vignol

Qui peut-dire où vont les fleurs par Marlene Dietrich :
http://www.youtube.com/watch?v=zEe3qQg-HHY

Chanteur d'affaire


Le document est passé en boucles ces dernières semaines lors des nombreux hommages rendus à Claude François à l'occasion de la sortie en salles du film «Cloclo»; une journaliste qu'on ne voit pas à l'image interroge le chanteur - on est au milieu des années 70 et Claude François au sommet de sa gloire :
- Pourquoi faites-vous de la musique commerciale?
Fatigué d'avoir à répondre à une question si sotte bien souvent posée par des gens qui, en réalité, devaient, comme beaucoup, se dandiner chez eux sur ses refrains entêtants, l'idole la fusille du regard et rétorque : «Pourquoi je fais de la musique commerciale? En attendant, ça me fait vivre.» Et tac. L'entretien dévoile ensuite un chanteur doublé d'un homme d'affaire comme on n'avait jamais eu l'habitude d'en entendre, parlant de ses magazines, de ses objectifs commerciaux, de sa cible et de sa clientèle. Étonnant, donc intéressant.
Pourquoi Claude François suscite-t-il encore de la commisération chez les beaux esprits, chez nombre de critiques et de chanteurs laborieux qui peinent tant à devenir populaires? Lui, Claude François, qui créa Comme d'habitude dont l'adaptation anglaise (My way) a gravé le nom en lettres d'or au panthéon du Music-Hall.
Quand on dit Georges Brassens, on répond L'Auvergnat ou Les copains d'abord. Quand on évoque Amsterdam ou Ne me quitte pas, on approuve «Ah! Jacques Brel...» Si l'on parle de Serge Gainsbourg, on songe à La Javanaise, et si l'on fredonne «Avec le temps...», on répond: «Léo Ferré!». Mais que sont ces chansons françaises à côté de Comme d'habitude? D'aimables succès. Au fond, seuls Et maintenant (What now my love) et La Mer (Beyond the see) pourraient pareillement requérir le titre de standard international. De ces chansons-filon qui garantissent la prospérité.
Mais surtout, ce qui rend Claude François éternel, c'est son sens du rythme, de la danse, du peps et de la fête exécutés avec un naturel désarmant, dans un sourire et une légèreté franchement agaçants pour les grincheux. Comment ne pas rêver d'être trois minutes, trois minutes seulement dans la peau de Claude François quand on le voit chanter Alexandrie Alexandra, Je vais à Rio, Chanson populaire, Magnolias for ever, tournoyant parmi ses Clodettes comme des lianes enamourées? Ces extraits d'émissions vieilles de quarante ans ont été diffusés des centaines de fois, et pourtant jamais l'on ne s'en fatigue, comme si l'énergie blonde du chanteur avalait le télespectateur. Claude François reste un cas unique, indémodable, une machine à vendre des particules de bonheur. Il n'est pas interdit de penser que lorsque Michael Jackson sera oublié, Claude François, lui, ne le sera pas.

Baptiste Vignol