La nouvelle qui fait pschitt


Dans le flash de 6 heures, ce matin, sur France Inter, Bernadette Chamonaz relate en donnant rapidement le nom d’Hindi Zahra, lauréate du Prix Constantin 2010 : “une cérémonie qui s’est déroulée hier soir à l’Olympia et qui a débuté avec une invitée surprise venue chanter un duo avec Marc Lavoine, le président du jury…
L’auditeur épris de chansonnette s’interroge, en une fraction de seconde: Diable, qui a donc pu ouvrir cette soirée ? Pour en parler sur Inter, ça devait être formidable ! Disons... Isabelle Adjani ? Catherine Deneuve ? Sophie Marceau ? Voilà presque trente ans qu’on attend leur nouvel album. SOUVIENS-TOI DE M’OUBLIER date de 1981, PULL MARINE de 1983 et CERTITUDE de 1985. Isabelle, Catherine ou Sophie… Cela aurait eu de l’allure ! À moins que ce ne fût Lady Gaga, Shakira, Scarlett Johansson ou Barbra Streisand. Une star, quoi ! De quoi accrocher la journaliste du 5-7.
Réponse, patatras: Carla Bruni. Mais qu’est-ce qu’elle nous chante, Bernadette ? Carla Bruni. En voilà une info qui vaut pas un pet de lapin. Carla Bruni est une aimable chanteuse dont le crédit artistique, il faut bien le dire, n'outrepasse pas celui de Patricia Kaas. Comment créer l’événement avec du vent?

Baptiste Vignol

Les vérités de Pascal Nègre


Pour qui s’intéresse à la chanson, une interview de Pascal Nègre dans Paris-Match, menée tambour battant par un Benjamin Locoge au sommet de sa forme, doit être lue avec attention.
Pascal Nègre sort un livre cette semaine, Sans contrefaçon (éd. Fayard). Il fait donc sa promotion, et avec lui, suppute-t-on, celle de la variété. Dans l’entretien qu’il donne à Paris Match (n°3207, du 4 au 9 novembre 2010), il se pose plutôt en un visionnaire revenu de l’enfer, interrogé par un Locoge qui affirme sans ciller : “L’industrie du disque se relève, le téléchargement légal entre progressivement dans les mœurs.” Première nouvelle. Il se télécharge légalement dix fois moins d’albums qu’il ne s’achète de CD
Avant de feuilleter cet ouvrage de 290 pages écrit en collaboration avec le professeur Bertrand Dicale, revenons sur quelques affirmations du “capitaine Nègre” comme le surnomme Benjamin Locoge, où Nègre dit tout et son contraire.

Une bizarrerie pour commencer : “Je rigole quand les rois du bon goût portent Joe Dassin au pinacle.” (P. Nègre)
Pourquoi cet amusement? Il n’a jamais fallu être un chantre du bon goût pour apprécier Joe Dassin ! Ni le grand public, ni la presse spécialisée, ni les artistes de variété ne l’ont jamais sous-estimé. Jean-Louis Murat, par exemple, n’explique-t-il pas depuis deux décennies, sans que cela ne fasse rire personne, que Dassin est son chanteur français préféré?

B.Locoge : “Vous avez dû affronter la crise. Comment vous en êtes-vous sorti?
Pascal Nègre de répondre, comme si la crise était passée : “Nous sommes revenus à nos fondamentaux : faire de l’artistique. On a essayé de produire des bons disques. On s’est battu pour signer de nouveaux talents…
Rien à dire sur ce point, si ce n’est qu’on serait curieux de savoir ce que les directeurs de labels fabriquaient avant d’à nouveau “faire de l’artistique”… La fête à Saint-Tropez ? Mais pourquoi prétendre avoir vaincu la crise quand on dépeint deux lignes plus tard le paysage actuel de la sorte : “Les artistes qui vendaient entre 50.000 et 100.000 disques [avant la crise] sont en train de disparaître ou ont déjà disparu. Ils arrivaient à vivre de leur métier, ils avaient bonne presse, quelques tubes, mais les ventes ont décliné jusqu’à 15.000 disques. C’est le cas de Michel Jonasz, d’Alain Chamfort et de tant d’autres…” Un constat tellement réjouissant?

B.Locoge: “Un artiste comme Michel Sardou est-il rentable aujourd’hui?
Rhoo, la question! Trop fort, Benjamin.
Et Nègre d’enchaîner: “Le dernier disque paru est dans les trois meilleures ventes depuis sa sortie en août. Ça va pour lui.
Faux. ÊTRE UNE FEMME 2010 se vend bien, vu le contexte, mais ne figure pas sur le podium depuis sa commercialisation. Voici d’ailleurs en détail l’évolution de son classement : la semaine de sa sortie (du 39/08 au 5/09), l’album atteint directement la 2ème du Top 200 (derrière FRONTIÈRES de Yannick Noah) en s’écoulant à 41.796 exemplaires. Puis, du 6/09 au 12/09, il demeure 2ème (derrière Yannick Noah) avec 22.625 exemplaires vendus.
Du 13/09 au 19/09 : 2ème (derrière Yannick Noah) avec 18 478 ex.
Du 20/09 au 26/09 : 4ème avec 10 124 ex.
Du 27/09 au 3/10 : 8ème avec 6 989 ex.
Du 4/10 au 10/10 : 5ème avec 8 979 ex.
Du 11/10 au 17/10: 3ème avec 7 471 ex.
Du 18/10 au 24/10: 6ème avec 5 477 ex.
Du 25/10 au 31/10: 7ème avec 8 067 ex.
Ce qui fait, en neuf semaines d’exploitation, un total de 130.000 disques vendus - beaucoup moins que ce qu’un Sardou pouvait écouler en une seule semaine il y a cinq ou six ans! Comment dire alors que le marché se redresse? Et pourquoi Pascal Nègre gonfle-t-il les chiffres d’un de ses artistes-vedettes? La vieille manie des patrons de majors…

B.Locoge: “Vous donnez votre version de l’affaire Johnny, qui a quitté Universal en 2004. À vous lire, on a l’impression qu’il vous a trahi.”
Hallyday aura fait ses meilleures ventes avec moi.” Noter le “avec moi”… Vrai.
Puis Nègre s’emballe: “Nous avons réussi à lui offrir des standards comme Allumer le feu ou Marie. Il a voulu partir, nous ne l’avons pas retenu. […] Mais il fait les choix qu’il veut, il est majeur après tout.
Précision qu’aurait pu apporter Benjamin Locoge s’il connaissait la chanson : Allumer le feu (#15ème, en août 1998) et Marie sont certes de grands succès d’Hallyday, mais les standards de Johnny, autrement dit ses tubes incontournables, sont plutôt à chercher du côté du Pénitencier (#1, septembre & octobre 1964), Noir c’est noir (#1, septembre 1966), Que je t’aime (#1, septembre & octobre 1969), Requiem pour un fou (#1, avril 1976), Gabrielle (#3, décembre 1976 & janvier 1977), J’ai oublié de vivre (#1, janvier 1978), Ma gueule (#8, février 1980), Quelque chose de Tennessee (#13, février 1986), Laura (#6, décembre 1987), Mirador (#3, juillet & août 1989)… En somme, la carrière d’Hallyday était largement faite avant que Pascal Nègre ne prenne la barre d’Universal en 1994.

B.Locoge: “Quelle est la raison profonde de la crise du disque?
L’absence de réaction immédiate des pouvoirs publics, répond Nègre. Depuis un an, c’est-à-dire depuis la promulgation de la loi Hadopi [promulguée en juin 2009], le marché du disque repart à la hausse. J’étais le premier, dès 2001, à tirer la sonnette d’alarme sur la piraterie. […] J’ai été surpris que personne ne réagisse…”
Tiens, tiens. À titre de comparaison, regardons les chiffres des ventes de disques en France aux mois d’octobre 2008 (1.900.000 CD vendus), 2009 (1.550.000 CD) et 2010 (1.000.000 CD). Une chute de plus en plus vertigineuse, loin de l’embellie annoncée par le capitaine Pascal Nègre qui n’a décidément pas le mérite des Aruspices d’antan qui eux savaient consulter les augures.

B.Locoge: “Vous annoncez avoir réduit votre salaire de 40%.”
Oui, le marché du disque s’est effondré de 50% en sept ans, c’était une décision logique. La plupart des artistes ont vu leurs revenus baisser de 40%. […] Je ne suis pas en train de faire la manche pour autant!
Étonnant comme l’on annonce facilement gagner désormais moins d’argent quand on en touche encore trop.

Enfin, l’ultime question posée par l’inénarrable Locoge pour clôre cet entretien de haute volée, tout en exactitudes: “Avez-vous sacrifié votre vie privée au profit de votre carrière?
C'est à chaque fois pareil, on se dit non, on ne va pas quand même pas pleurer en lisant une interview de Benjamin Locoge. On essaie de se retenir puis c'est le déluge. Dès que Locoge fait dans le sentimentalisme, on inonde son Match tellement l'on a de larmes dans les yeux.

Baptiste Vignol

Christian Pirot

- Je n’ai pas peur de la mort. Je l’ai déjà vue, en face, lors d’un accident de la route. Alors que la bagnole allait s’écraser, j’étais au volant, et je n’avais pas peur, non, je me disais simplement: “C’est con. Con que ça s'arrête comme ça”.
Christian Pirot était de ces personnes avec qui l’on parlait assez facilement, le soir, à la veillée, de la vie, de l’amour, de la mort, ce triptique thématique qui a toujours inspiré la chanson française, l’une de ses passions.
“Petit éditeur de province” comme il aimait se définir, Pirot rééditait des romans de Balzac, de George Sand, avait créé la formidable collection “Maison d’écrivain” (pour laquelle ont œuvré notamment Sylvie Genevoix, Jacques Lacarrière, Sylvie Germain, Jean-Marie Laclavetine), publiait des essais, des ouvrages collectifs (son dernier, le très réussi Les grands interprètes, paru en septembre 2010),


des récits autobiographiques (le plus récent étant Sur le boulevard du temps qui passe par Marcel Amont, sorti en 2009), des écrits sur le Berry, sa région… et des recueils de paroles de chansons, alors qu’on les trouve gratuitement sur l’internet.
- Tout le monde me dit que c’est une connerie, mais ces textes-là méritent de figurer dans des livres!
Ainsi était-il l'éditeur, entre autres, de Charles Aznavour, Georges Chelon, Gaston Couté, Leny Escudero, Brigitte Fontaine, François Hadji-Lazaro, Gilbert Laffaille, Bernard Lavilliers, Pierre Louki, Christophe Miossec, Georges Moustaki, Serge Utgé-Royo, Gilles Vigneault… pour des ouvrages soignés, lourds, cousus main.
Il était très heureux par exemple d’avoir vendu plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires des recueils de Bernard Dimey, “et il s’en vend encore!” précisait-il, le regard fier sous ses sourcils blancs. Bernard Dimey, peut-être son auteur préféré. Il faut donc citer le poignant Dimey, la Blessure de l’ogre, écrit par Yvette Cathiard, qui fut la compagne du poète, publié chez Christian Pirot en 1993.


Si Christian Pirot était le meilleur éditeur spécialisé dans la chanson, le plus courageux, le moins cupide, c’est parce que cet art, parfois, l’impressionnait. Il m’avait raconté avoir été l’un des premiers à repérer Renaud, en 1975, et à lui avoir adressé une proposition éditoriale qui était restée lettre morte. Pour autant, en 2000, alors que Christian m’avait donné rendez-vous à La Closerie des Lilas pour que nous parlions du pamphlet Cette chanson que la télé assassine qu’il allait éditer, le chanteur avait fait son entrée dans le café vide à cette heure creuse de l’après-midi. Aussitôt, Renaud s’était dirigé vers Pirot et l’avait salué d’une franche poignée de main. Touché, Christian m’avait dit: “Tu vois, ce mec a de la mémoire!
Que de souvenirs avec Christian, chez lui, à Saint-Cyr-sur-Loire, avec Laurence, sa moitié, autour de la table à manger, devant son téléviseur à regarder des matchs de foot, une autre de ses passions – tout s’arrêtait quand le Real jouait !-, ou bien encore à Randan où nous organisions ensemble le salon “La chanson des livres”; d’éclats de rire et de fâcheries aussi devant ses sautes d’humeur, son côté grincheux, intransigeant, ses jugements à l’emporte-pièce. Un type pas banal. “Chaleureux et bougon, tendre et moqueur, généreux et libertaire, il ne se laissait pas dicter ses choix par les modes mais par un goût authentique des mots et des paysages” rappelait récemment Le Magazine Littéraire qui lui rendait hommage.
Christian Pirot allait avoir 73 ans. Il est mort le 26 octobre, taclé par derrière, des suites d’une opération chirurgicale qui ne devait poser aucune difficulté. C’est con, a-t-il dû penser. Plus que ça, Christian.

Baptiste Vignol

Interview de Cristian Pirot

Comme un vague ricochet


Le quotidien Libération consacrait dans son édition du samedi 30 et dimanche 31 octobre 2010 une pleine page à Bertrand Belin. Belle initiative. L'album HYPERNUIT étant l'un des bonheurs de l'automne, discographiquement parlant. Mais pourquoi faut-il, sacrebleu, que des journalistes s'ingénient à prendre le lecteur pour un imbécile ? Serait-ce l'intérêt de Libé que ses lecteurs fussent imbéciles ? Imbécile... Un mot qui lui aussi mériterait décantation, tout autant que l'anodin vaguemestre ! En consultant le Dictionnaire culturel d'Alain Rey (vol.2 D/L), on peut lire pour définir l'indémodable locution Imbécile heureux: satisfait de lui. Avec pour illustration textuelle: "Y a des salauds, très dangereux/ Et des imbéciles heureux" (Renaud, Il pleut).
Rarissimes sont les paroliers cités en exemple par le linguiste Alain Rey. Tatatssin!... Revient alors en mémoire, dans un vague ricochet, ce vieux couplet rénaldien, aussi rigolo qu'inique : "Et c'était tellement navrant/ Que Libé a adoré/ Alors pour les remercier/ Je m'suis abonné, pas con !/ J'ai toujours besoin d'papier/ Pour emballer mes poissons..." (Chanson dégueulasse).

Baptiste Vignol

L'inimitable Lynda Lemay

Après avoir vendu quatre millions d’albums en francophonie, Lynda Lemay vient de publier son treizième disque, BLESSÉE, en quinze ans de carrière. Généreuse et spontanée, Lynda Lemay répond à quelques questions naïves nées pendant l’écoute de ses nouvelles chansons.


Vos chansons ne ressemblent à aucunes autres. 18 titres sur cet album, et pas un seul refrain! Par quel bout prenez-vous une chanson au moment de l'écrire? Les paroles d'abord? La musique, le titre, une image?

Lynda Lemay - C’est différent pour chaque chanson. Si je suis dans l’avion, ce qui est souvent le cas ces derniers temps (mes moments de solitude sont assez rares, alors dans l’avion, je me permets de rentrer dans ma bulle pour créer), ce sont les mots qui me viennent en premier vu que je n’ai pas ma guitare. Mais j’écris quand même toujours avec un rythme dans ma tête, donc, malgré l’absence d’instrument, la partie rythmique de la chanson se précise au même moment que l’écriture du texte. Et l’inspiration, je ne la force pas, il y a débordement d’émotions, ou pas. Et je ne me prépare pas à écrire sur un thème en particulier, je me laisse surprendre par les histoires qui viennent à moi. Parfois, il me revient en mémoire un bout de conversation que j’ai pu avoir avec un spectateur après un de mes concerts, et vlan, l’émotion monte et la chanson naît. Parfois, c’est quelque chose de plus personnel qui devait me préoccuper depuis un moment.

"Blessée et prête à prendre sous son aile tous les autres blessés comme elle" chantez-vous dans Blessée. Votre thème, c'est le quotidien, sous le prisme féminin. À l'instar d'un Renaud que des millions de jeunes français ont pu voir comme un grand frère idéal, seriez-vous pour votre public la cousine québécoise, celle avec qui l'on aime se rassurer, ou bien se voir dans ses chansons? Êtes-vous consciente de cette proximité que vous avez su créer avec le public?

- Oui, j’en suis consciente et de plus en plus, car les confidences touchantes que je reçois de mon public sont de plus en plus nombreuses. Je reçois même, de temps en temps, des confidences bouleversantes qui semblent être dites pour la première fois et c’est à moi qu’on décide d’offrir ces révélations. C’est assez troublant de sentir qu’à force de chansons qui font tomber des tabous et qui brisent certains silences, il s’est créé une vraie complicité entre la femme que je suis et les gens qui m’écoutent, une vraie relation de confiance. Les gens doivent sentir que mon amour pour eux est vrai ; ils détectent, j’imagine, l’honnêteté dans mes textes.

Vous avez l'art de raconter des histoires, en y mettant une patte très personnelle qui leur confèrent une incontestable originalité. Vos chansons « sérieuses » au final paraissent très fatalistes. Dans Debout sur les pissenlits, formidable petit scénario, vous dites: « Dans ma petite cervelle/ J'suis déjà toute infidèle/Ça f'sait longtemps que je ne m'étais pas sentie si belle/ J'm'entends te dire: "Désolée, y a les enfants qui m'appellent." »... Ce «désolée» sonnerait-il comme une impossibilité de renverser le cours des choses?

- Bien sûr, dans cette histoire, on sent un grand déchirement dans cette femme qui aime un homme qui n’est pas celui qui partage sa vie, un homme qu’elle aime en sachant que cet amour, s’il était vécu au grand jour, s’éteindrait (en fait, c’est sa crainte), un homme qui pourtant (on l’apprend à la fin de la chanson) lui a donné un enfant, ce dont elle n’a fait part à personne! Quel lourd secret! C’est une femme qui vit dans le mensonge, qui a visiblement fait tout plein de mauvais choix, mais qui aime ses enfants au point d’accepter de vivre piégée dans une vie où elle ne pourra jamais totalement s’épanouir, enfin, c’est ce qu’elle pense. Cette chanson a peut-être un avenir plus joyeux (quand elle comprendra qu’au moment où elle trouvera le courage de vivre dans la vérité et la transparence, elle pourra possiblement être une meilleure mère encore)! Tout est toujours possible dans la vie!

« Un avenir plus joyeux », dans une autre chanson, qui en serait la suite… Le scénario s’y prêterait. Avez-vous déjà songé donner une suite à certaines de vos chansons, ce qui se fait peu dans la variété, mais souvent au cinéma. Une suite aux Souliers verts par exemple.

- Oui, il m'est déjà arrivé de vouloir faire une suite à une histoire que j'avais écrite. En fait, c'était pas exactement une suite, mais plutôt la même histoire vue sous un angle différent. C'était sur mon album MA SIGNATURE avec ces deux versions de Marguerite. Après avoir écrit la première, Tu t'appelles Marguerite, j'avais envie d'aller plus loin et c'est là qu'est née Je m'appelle Marguerite. Mais c'est une bonne idée de renouveler l'expérience, en poussant plus loin quelques-unes de mes histoires déjà écrites... On verra si j'y arrive!


L'homosexualité féminine était un thème que vous n'aviez jusque-là pas exploré. Avec J'ai rencontré Marie (qui fait songer aux Filles seules, chanson phare de votre répertoire), vous l'évoquez découverte sur le tard par une femme de quarante ans. Loin des chansons militantes, voire démagogiques qui existent sur ce thème, la vôtre évoque la difficulté de « cracher le morceau ». Quand vous abordez un thème comme celui-là, réécoutez-vous les grandes chansons du répertoire pour voir par exemple quel fut l'angle adopté? (On pense évidemment à Comme ils disent d'Aznavour, mais aussi à Lomer de Richard Desjardins, Monocle et col dur de Juliette, Entre elle et moi des Valentins...)

- Ah! J’avoue qu’à part Comme ils disent, je ne connaissais pas les chansons citées plus haut (je vais m’empresser d’aller écouter ça tout de suite après cette entrevue, ça m’intrigue)! Donc, comme vous pouvez le constater, non, quand j’écris, je m’inspire rarement de chansons déjà écrites. J’aurais trop peur de répéter ce que j’ai déjà entendu qui m’a plu et touchée. Le fait de ne pas connaître trop de chansons m’aide à penser que j’aborde un thème qui n’avait pas déjà été abordé de cette façon et cette idée est très inspirante! Alors, je préfère découvrir après qu’avant que peut-être, je me trompais! J’ai rencontré Marie a été écrite très spontanément, en me rappelant toutes ces femmes qui m’avaient fait remarquer que je ne parlais pas d’ELLES dans mes chansons. Il a suffi d’un jour off à Vancouver pour que les mots me viennent.

La drôlerie est l'une de vos marques de fabrique. Dans Les mûres, vous évoquez « les goûts bizarre des femmes enceintes » - et l'on songe forcément à En cloque de Renaud. Puis vous retombez avec Jumelle, sur un ton plus solennel, dans une thématique qui, à ma connaissance, n'avait jamais été abordée en chanson: la gémellité. Comment cette chanson, où vous poussez très loin votre sens de l'observation, est-elle née?

- Encore une fois, c’est grâce à deux filles du public (des jumelles) qui sont venues me voir après un concert en me faisant remarquer que je n’avais jamais écrit sur ce sujet (plusieurs des idées de chansons pour ce CD me viennent du public et c’est la raison pour laquelle j’appelle cet album « l’album du public »). Ce qui m’a réellement inspirée cependant, au moment de l’écriture de la chanson, c’est mon lien avec ma jeune sœur Diane. Nous avons une complicité hors du commun qui doit pouvoir rappeler ce lien qui peut exister entre jumeaux-jumelles ou encore entre âmes sœurs. C’est, je dirais, «fusionnel». On ne peut s’imaginer vivre l’une sans l’autre. Si Diane n’était plus là, j’aurais réellement l’impression de perdre une grande partie de moi-même. On vit par procuration les joies et les peines de l’autre, parfois même plus intensément que l’autre. Ça devient même dur à vivre pour nos conjoints, de sentir qu’aucune complicité amoureuse ne peut compétitionner avec un lien de sang et d’amour aussi fort. C’est tout ça que j’ai exprimé dans Jumelle.


« J'sors mon fils de son repère/ J'tends l'manteau, j'lui replace les ch'veux/ Pis j'entends l'autobus scolaire » chantez-vous dans Ça valait des millions, et des millions de mères s'y retrouveront. Vous avez l'art de l'image croquée en trois ou quatre vers qui donne un cachet très boisé à vos chansons, très « brèlien ». Quels sont les paroliers que vous admirez le plus?

- Un de mes grands coups de cœur de l’heure : Alexandre Poulin, jeune auteur-compositeur-interprète québécois. Son 2e album sort bientôt! Quand il sera sur le marché, je vous conseille de courir l’acheter et d’écouter, en particulier, la chanson L’écrivain. C’est tout simplement magnifique. Sinon, plusieurs grands auteurs m’ont inspirée. Bien sûr, Brel en fait partie! Aznavour aussi, Serge Lama... Les merveilleux auteurs qui ont écrit pour Reggiani aussi et Renaud (voyez, tous des Français à part Alexandre!?). Mais vous savez sûrement qu’un des premiers auteurs qui m’a guidée dans ma façon d’écrire quand j’étais au tout début de la vingtaine, c’est Francis Lalanne, dont j’avais découvert quelques chansons par un chansonnier québécois nommé Alain Quessy. Du jour au lendemain, ma façon d’écrire a changé. J’ai compris qu’on pouvait avoir beaucoup de liberté en écrivant des textes de chansons. Il m’a appris à utiliser des mots surprenants, ceux qu’on n’a pas l’habitude d’entendre en chanson. Il m’a aussi appris à adopter un langage proche des gens, une poésie accessible construite avec des mots de tous les jours, qui touche directement le cœur.

Avec Je t'aime encore, vous faites la démonstration que tous les thèmes peuvent être abordés quand on sait choisir ses mots, ici pour traiter un sujet à priori inchantable: la maladie, et la peur qu'elle suscite, l'amour qu'elle renforce. Testez-vous vos chansons auprès de proches comme le faisait Georges Brassens avec quelques amis, ou bien décidez-vous seule et en solitaire du sort de vos chansons?

- Oui, j’ai mon premier public, ma famille, qui me guide dans le choix de mes chansons. Je fais confiance à mes parents, mes sœurs, mes meilleurs amis aussi (dont mon éditeur Gérard Davoust) car ils se trompent rarement! Mais comme les premières écoutes se font souvent au téléphone, il arrive que je doive laisser aux chansons une deuxième chance, car le son n’est pas toujours à son meilleur et ça peut influencer l’avis de l’auditeur! Par exemple, quand j’ai chanté Je t’aime encore à maman, elle n’a pas trop compris, donc n’a pas trop aimé. Et moi, j’étais déçue, car c’est une de mes préférées sur BLESSÉE, mais après l’avoir entendue en « live », ma mère a finalement adoré. Cependant, c’est vrai que cette chanson peut être interprétée de diverses façons et plusieurs m’ont demandé ce qu’elle signifiait vraiment, dans ma tête. Ça peut porter à confusion. Certains pensent que la femme de l’histoire trompe son mari, d’autres qu’elle ne le trompe qu’en pensée, encore amoureuse qu’elle est de son ex. Certains ne comprennent pas qu’effectivement, à la fin, elle trépasse sans avoir eu le temps de revoir cet homme qu’elle a aimé « à en mourir ».

Farce d'oreille, qui aurait pu figurer sans rougir sur les fameux 33 tours de chansons paillardes ou libertines de Colette Renard, succède à Une mère qu'aurait pu chanter Berthe Silva… Avec cet enchaînement, vous démontrez une fois de plus être la chanteuse du grand écart. En règle générale, qu'est-ce qui vous fait rire? Quels sont vos humoristes favoris?

- Je ris facilement. S’il n’y a rien de drôle, alors je ris parce que ça fait drôle qu’il n’y ait rien de drôle. Je ris même quand c’est pas le moment. Alors, quand je n’ai vraiment pas envie de rire, eh ben, je m’inquiète et je sais qu’il est temps que je redresse la situation, que je change quelque chose dans ma vie. Je suis très sensible et si le rire n’est plus là pour dédramatiser ce qui n’est pas toujours rose, je perds mon équilibre. C’est la même chose dans mes spectacles. C’est tout en couleurs ou très « noir et blanc », comme la pochette et le livret de BLESSÉE. La personne qui me fait le plus rire, c’est Diane, ma presque jumelle! Si ce n’était pas de sa façon hilarante de voir le monde et d’en parler ou sa façon désopilante de se moquer d’elle-même ou de ce qu’elle observe chez les gens autour d’elle ou à la télé, je n’aurais jamais développé cet humour dont je fais preuve sur scène! Quand on était petites, c’était elle la comique et moi la spectatrice. Quand j’écris une chanson drôle, c’est elle que j’imagine en train de me décrire une situation! Je me mets dans sa peau et je deviens drôle... Elle est mon idole! Sinon, j’aime beaucoup plusieurs humoristes québécois, comme Martin Matte (un de nos meilleurs!) et Louis-José Houde. Et chez les acteurs, je craque toujours pour l’humour de Jack Black. Et sur Internet (et en show), je suis fan depuis ses débuts de Jon Lajoie!

Ce qui frappe dans vos chansons, c'est la qualité, disons même l’élégance de l'interprétation, jusque dans votre diction, remarquable. Vous chantez à l'ancienne, comme Trenet, Greco, Cora Vaucaire ou Yves Montand, des chansons qui reflètent bien notre époque. Ces grands anciens du Music Hall font-ils partie des chanteurs que vous écoutez?

- Je ne peux pas dire que j’ai le temps d’écouter énormément de musique... donc, non, ils ne font pas partie de ce que j’écoute (en ce moment, dans ma voiture, là où j’écoute un peu de musique, j’ai quatre CD : Alexandre Poulin, Nicola Ciccone, Iron Maiden - le nouvel album - et Sum 41...). Pour ce qui est de ma prononciation, sans doute qu’elle me vient des chanteurs que j’ai écoutés quand j’étais petite : Aznavour, Johnny, Lama, Dassin, Sardou...

L.Lemay & B.Vignol sur le plateau de La Chance aux Chansons, en 1999.

À part Alexandre Poulin, quels chanteurs québécois conseilleriez-vous de découvrir en priorité?

- Bernard Adamus (pour l’originalité) et Nicola Ciccone (en particulier pour sa chanson L’immigrant de son dernier album).

Comment vous inscrivez-vous dans le « combat » de vos grands aînés, Félix Leclerc, Gilles Vigneaut, Robert Charlebois, pour un Québec indépendant ? Aucune chanson de votre répertoire ne se prononce clairement sur ce thème. Est-ce encore un thème d’actualité aujourd’hui au Québec ?

- Je m'y connais très peu en politique. Donc, je n'ai pas envie en chanson de donner mon avis (je suis trop peu informée) sur le sort du Québec dans le Canada (ou hors du Canada). Oui, ce thème est toujours d'actualité, mais disons que, depuis plusieurs années, le vent de changement ne souffle définitivement pas assez fort sur le Québec pour convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit... De mon côté, j'attends de « savoir de quoi je parle » avant de m'aventurer dans un sujet si délicat en écriture. Tout ce que je peux dire, c'est que je suis très fière d'être Québécoise et ça s'entend dans ma chanson Bleu!

Dans mon pays, y a un printemps plus beau que n'importe quel autre
Dans mon pays, cordes au vent, il y a tout plein d'enfants qui sautent

Y a des hivers plus longs que les étés sont verts

Dans mon pays, les étés meurent dans des montagnes de couleurs […]
Dans mon pays, y a un drapeau qui ne s'arrête pas de fleurir

On est si bleus, on est si beaux que nul ne peut nous faire rougir […]
Dans mon pays, on parle français avec des perles d'anglicismes

Dans mon pays, c'est vrai, l'anglais déferle en nous avec délice

Vous êtes apparue en France en 1996-97, précédée d'un flot de louanges de la part des médias parisiens, les mêmes qui, une fois votre succès installé, et votre Victoire de la Musique (interprète féminine de l'année, en 2003), ont pu paraître vous dédaigner. Ce treizième album, qui s'est classé 3ème du Top des ventes à sa sortie, est accompagné de très bonnes critiques, d'Olivier Maison dans Marianne, de Sophie Delassein dans Le Nouvel observateur, de Véronique Mortaigne dans Le Monde... Que vous inspire le fait que cette presse-là, disons intellectuelle, flatte à nouveau votre travail?

- Bien sûr, ce qui se dit de mes albums ou de mes spectacles dans les médias ne me laisse pas indifférente et je suis toujours heureuse quand je sens que mes chansons sont appréciées par ceux et celles qui critiquent mes albums. Pour être tout à fait franche, je n’avais pas senti qu’en France, certains avaient pu critiquer de façon blessante mes albums après 2003. Sans doute que les gens qui travaillaient avec moi ne s’empressaient pas de me faire part de ces articles ou critiques-là! Je dirais que c’est surtout au Québec que j’ai pu sentir (de la part de quelques journalistes seulement) un certain dédain, une certaine volonté de convaincre un maximum de personnes de « ne pas m’aimer » (lol)! Mais je ne voyais pas vraiment, dans ce que j’ai pu lire ou entendre d’eux, de « critique constructive » qui aurait pu m’influencer à faire les choses autrement. Je fais toujours de mon mieux pour livrer une vraie émotion dans mes chansons, mais je ne calcule rien, je travaille toujours dans la spontanéité, mais aussi dans le souci du détail, de l’image juste, celle qui touche. Quand mes propres chansons me font vibrer, je me dis que les gens qui aiment mon style d’écriture seront touchés de la même façon que je le suis...

Barbara (Ma plus belle histoire d'amour), mais aussi Renaud (Petite), Diane Dufresne (Merci), etc, ont dédié une chanson à leur public. Vous concluez BLESSÉE avec Entre deux paradis, spécialement adressée vos fans, où vous évoquez ces incroyables séances de dédicaces que vous leur accordez après chaque concert, et qui peuvent durer des heures...

- Oui, je me nourris énormément de ces moments souvent trop courts, mais intenses en émotion, que sont les moments que je partage avec les gens du public après les shows. En quelques mots, on peut se dire énormément de choses. Souvent, même pas besoin de mots et on s’est tout dit. J’ai de la chance d’avoir un public aussi généreux et rempli d’amour. Je suis une artiste privilégiée, une femme comblée!

(entretien Baptiste Vignol)

La retraite? C'est cuit-cuit.


« La retraite/ Dans ma tête/ C’est loin, comme/ Tahiti en ferry ». Dans La retraite, qui figure sur son troisième album, NUL SI PAS DÉCOUVERT (2009), Gérald Genty résume ce dont n’ont jamais douté les Français nés sous Pompidou et ss. : l’actuel système de protection sociale créé après la deuxième guerre mondiale - quand l’espérance de vie était de soixante-cinq ans - est usé jusqu’à la corde.
Songeons qu’en 1833, preuve que le problème ne date pas d’hier, Balzac écrivait dans Le médecin de campagne : « Il y a fait des démarches [à Paris] pour obtenir, non les mille francs de pension promis, […] mais la simple retraite à laquelle il avait droit après vingt-deux ans de service». Vingt-deux annuités, alors qu’on vivait en moyenne jusqu’à l’âge de quarante ans… Deux siècles plus tard, notre espérance de vie a doublé, et tout naturellement avec, le nombre d’années de cotisation pour toucher sa pension.
La question du droit à la retraite, qu’on imagine mal inspirer les chanteurs de charme (« Plus on avance dans la vie, plus on se rend compte qu'il n'y a que l’amour et la mort qui comptent. L'axe même d'une vie humaine, c'est d'aimer et de savoir mourir. Je ne vais pas écrire des chansons sur la politique ou sur le changement climatique!» Jean-Louis Murat in La Montagne, 29/9/2010), enrôle le bon peuple de France depuis que le gouvernement a décidé de reculer l’âge minimal de départ à la retraite de soixante à soixante-deux ans, et que le Sénat, après une mobilisation sans précédent depuis le début de la protestation contre cette réforme, doit examiner cette semaine le projet de loi déjà adopté par l'Assemblée nationale.
Blocus, opérations escargot, défilés populaires… Des millions de salariés rejoints par les lycéens et les étudiants battent aujourd’hui le pavé, soutenus par 71% des Français (sondage paru le 18 octobre), scandant l’air du Si tu savais: « Sarkozy, si tu savais, ta réformeuh, ta réformeuh, Sarkozy, si tu savais, ta réforme où on s’la met…» De quoi fâcher un président qui fier comme un paon se vantait en juillet 2008: «Désormais, quand il y a une grève en France personne ne s'en aperçoit»…
L’un des premiers chanteurs «concernés» à s’être penché sur le sujet des pensions fut Léo Ferré, en 1964 : « Tous ces pauv’s gens qu’on voit traîner/ À la queue des allocations/ Avec leurs mains à s’rembourser/ Les eng’lur’s d’la mauvais’ saison/ Comme des rapac’s qu’auraient plus d’bec/ Des lions qui se s’seraient faits pédés/ Sans crinièr’ sans salamalecs/ Avec un bout d’griff’ pour signer » (Les retraités). Dépassé? En janvier 65, Ferrat gagnait sa liberté en proposant sur un 25 cm La Montagne qui deviendrait son plus grand succès : « Leur vie, ils seront flics ou fonctionnaires/ De quoi attendre sans s'en faire/ Que l'heure de la retraite sonne »… L’amorce d’un index de chansons clairsemé, mais inachevé, parmi lesquelles La retraite (1990) d’Allain Leprest et Romain Didier, L’âge ingrat (2002) de Doc Gynéco, Mr René (2003) de Bénabar, Les retraités (2003) de Thierry Stremler, Jeune à la retraite (2009) de Féfé…
Pour autant, si les Français manifestent, est-ce vraiment contre cette réforme ? Ils savent, disent-ils, qu’il faut revoir le système, et reconnaissent aux gouvernants de ne pas pratiquer la politique de l’autruche, mais ils exigent vaguement que cela « se fasse autrement»… Alors, la fronde ne serait-elle pas au final simplement anti-sarkozyste, moins raisonnée qu’épidermique ? Le conflit des retraites étant en ce cas l’expression d’une colère contre l’injustice, d’une nausée face à l’écartelement grandissant entre les riches et les pauvres, qui ne semble pas émouvoir les faucons de l’UMP.
« La retraite/ Dans ma tête/ C’est comme d’l’art abstrait/ C’est compliqué » (La retraite) commentait Gérald Genty qui concluait sans se plaindre : « La retraite/ J’ai compris/ C’est cuit, cuit. »
Nul besoin d’être un oiseau rare pour saisir le véritable motif du conflit.

Baptiste Vignol

C'est la chanson qui le portait.


Gérard Berliner est mort. D'une crise cardiaque. Berliner, c'était Louise bien sûr (#1 du top en août 1982), mais aussi Les amants d'Oradour, Voleur de mamans, Besoin d'accordéon ou Les mémés! D'improbables et saisissantes chansons. Un personnage étonnant, interprète à l'ancienne, théâtral, suffisamment habité pour que Charles Aznavour le produise. Une gueule aussi, une voix d'homme, qui pouvait être de porcelaine. S'il avait fallu (pénible d'employer le plus-que-parfait) concevoir un spectacle, un "tour de chant" aurait-il sûrement corrigé, en hommage à Jacques Brel, dont les chansons sont des chausse-trappes qui en ont piégé plus d'un (souvenons-nous des malavisés Bruel ou Pagny beuglant Amsterdam...), Berliner en aurait été la figure idéale. Il avait l'âge de ces défis... 54 ans.
Quand on lui demandait quelles étaient ses dix chansons préférées, ce fou furieux d'Hugo (sa pièce Mon alter Hugo avait été nommée aux Molières en 2006, catégorie "Meilleur spectacle musical") répondait du tac au tac, en en chantant de larges extraits comme s'il était sur scène, là, au milieu de son salon:
1. Les Vieux amants de Jacques Brel! 2. J’me voyais déjà de Charles Aznavour... 3. Avec le temps de Léo Ferré. Et puis Nantes (Barbara), Il voyage en solitaire (Gérard Manset), En cloque (Renaud), Comme d'habitude (Claude François), Là-bas (Jean-Jacques Goldman), Que reste-t-il de nos amours? (Trenet) et Le temps qui reste de Serge Reggiani.
Que du lourd. C'était ça, Berliner. Un homme à fleur de peau, embrasé par les mots, cultivé, impatient. Un parcours singulier. Il y avait aussi ce récit sur lequel il bûchait, car il lui tenait à cœur, sur son gangster de frère, Bruno, membre éminent du Gang des Postiches. L'aura-t-il rendu à son éditeur?
Se souvenir l'entendre dire, comme ça, à la volée, Le temps qui reste de Reggiani. Il y croyait.

Combien de temps...
Combien de temps encore
,
Des années, des jours, des heures, combien ?

Quand j'y pense, mon coeur bat si fort...
Mon pays c'est la vie.

Combien de temps...

Combien ?


Baptiste Vignol