Du neuf, enfin


Depuis l’avènement de Christine and the Queens en 2014, quelques amazones atomiques (Juliette Armanet, Fishback, Cléa Vincent, Calypso Valois...) surfent sur le succès d'une vague pop qui aère les ondes françaises. «Le monde est bleu comme elles» pourrait d'ailleurs souligner Etienne Daho dont le mythique 33 tours WEEK-END A ROME sortit le 3 mars 1984, un jour avant la naissance de Juliette Armanet. Toutes ont du charme et l’envie d’en découdre, mais toutes s’enroulent hélas dans une musique hyper (donc trop) référencée. Avec SAINTE-VICTOIRE, son premier album, Clara Luciani, 25 ans, se distingue en déroulant des chansons neuves et ondulantes, intelligibles (ce qui fait un bien fou), fougueuses, élégiaques aussi («Je pense aux fleurs et c’est bête / Mais j’envie leur beauté muette »), où l’on sent poindre le souffle d’une inspiration haletante. Une aubaine quand Françoise Hardy brise cinq années de silence avec un disque dégoulinant de solos et de chœurs assassins (bravo Erick Benzi, producteur de 9 titres sur 12) où l'unique rayon de soleil, Au large, est l'œuvre de La Grande Sophie à qui l’égérie des yéyés aurait du confier l'entière réalisation de PERSONNE D'AUTRE.

Baptiste Vignol


Robert au grand galop


« J’aime ça quand les concerts durent une heure et demie. Quatre-vingt-dix minutes, c’est idéal. Cent, c’est généreux. Plus, c’est prétentieux.» Robert Charlebois s’est montré chevaleresque, hier, 7 avril 2018, dans un Grand Rex plein comme un œuf. Le show (car c’est de cela qu’il s’agit) de Charlie Wood (ainsi que le surnomme son ami David McNeil), était parfait, voisinant l’heure quarante. Un demi-siècle maintenant que Charlebois chante, imposant encore à ceux qui le découvrent (ils étaient nombreux hier soir à lever le bras lorsqu’il demanda aux spectateurs qui le voyaient pour la première fois de se manifester) une leçon qu’on pourrait qualifier d'expérience scénique. En vérité, aucun chanteur français ne possède cette irrésistible énergie, ce sens de la scène et ces dons de musicien accompli (Charlebois passe du piano à la guitare) qui rappellent l’aisance d'un McCartney. En forme olympique, drôle, affable (« Vous allez avoir du rock, et vous saignerez du nez, Mesdames », prévint-il Anne Hidalgo et Brigitte Nyssen, présentes dans la salle), Robert fêtait hier le quarante-et-unième anniversaire, jour pour jour, de son mariage avec Laurence, l'occasion de lui dédier Les ondesQuand j’entends cette chanson-là sur les ondes / Du bout du monde j’téléphone à ma blonde... »), précédée d’un laïus à se tordre de rire. En gros: « Nous nous sommes mariés à Las Vegas en 1977, et depuis un an, ça se passe très bien. Si je chante encore, à mon âge, c’est parce qu’elle dépense trop, ma blonde. Sans quoi, je serais à la retraite depuis quinze ans. » Les ondes étant aussi le seul titre méconnu du spectacle, les succès, sans faiblir, tombant comme la neige sur le Mont-Royal en janvier: Je reviendrai à Montréal, Les talons hauts, Ordinaire, Dolorès, Conception, Le mur du son, Satisfaction!, Mon pays, Fu Man Chu, Avril sur Mars, Entr’deux joints, J’t’aime comme un fou et Lindberg pour laquelle Louise Forestier rejoignit son vieux complice sur scène: ovation... En fin de concert, Charlebois, seul au piano, les cheveux trempés, une serviette de bain autour du cou, rendit un hommage d’une sobriété émouvante à Jacques Higelin, soufflant simplement pour lancer Ne pleure pas si tu m'aimes: «Comment dire qu’on l'aime à quelqu’un qui est parti? Hier, j’ai perdu un copain… » Le choix du mot copain plutôt que celui d’ami, si galvaudé dans ce milieu de faux-culs, résume toute l’intelligence et l'humilité du Québécois dont on peut d’ailleurs affirmer qu’Higelin était probablement dans sa folie l’artiste le plus proche. C’est avec J’veux d’l'amour, « Puis tout de suite! / Pas tantôt / Pas t’à l’heure / Te suite, te suite, te suite! », que ce géant de la chanson francophone, l’un des derniers de cet acabit, termina ses retrouvailles parisiennes devant un public chauffé à blanc qui longtemps refusa de quitter la salle.

Baptiste Vignol


Pas très loin de l'issue



On l’avait retrouvé vers la fin de l’été 2017 sur une vidéo plutôt honteuse et postée par ses soins où, dans un bar de l’Isle-sur-la-Sorgue, il massacrait au piano Mistral gagnant devant un Renaud qui, par politesse sans doute, simulait l'endormissement plutôt que d’avoir à s'enfuir en courant… Et puis on était tombé quelques mois plus tard sur sa nouvelle et très mauvaise chanson, Feu de joie, qu’il vint, gai comme un pinson, présenter à la télévision, la coupe étrange et dansant mal, devant des musiciens un peu gênés quand même. Hier, 30 mars 2018, Bénabar a donc enfin sorti le huitième album de sa discographie. Qu’en dire? Qu’il commence ainsi: « Les aiguilles de la montre / Ne tournent que dans un sens… » Bien vu, Bébène, mais ça fait des siècles que ça dure. « Quand on la remonte / C’est encore pour qu’elle avance. » Ça va, ça rime à peu près, même si c’est pas carré. «C’est le début de la suite » enchaine-il sur-le-champ, et nous sommes déjà las. Alors que le morceau n’a pas commencé depuis trente secondes. « Le passé, c’est le passé, / On n’y peut rien changer », souligne-t-il encore... Et cette chanson résume l'album tout entier, vain, vide et pesant. Avec La petite vendeuse, Bénabar n’est qu’une ombre vague et futile de Pierre Perret, avec Chauffard, il singe Renaud, avec Le destin, il fait du sous-Duteil, avec Marathonien, il trouve le moyen d’évoquer les vertus du jogging - Robert Charlebois s'y était déjà attaqué, avec classe, lui, dans J’t’aime comme un fou! Mais Bénabar est là, qui fait tout comme les autres en moins bien. Ce disque hors de prix (15€99) si l’on considère sa piètre qualité, Bénabar l’achève avec Ça ne sert à rien une chanson. Alors pourquoi en écrit-il?

Baptiste Vignol

Lady héroïne


Etape de sa tournée mondiale (elle sera ce soir à Londres et se produisait avant-hier à Zurich, avant d’aller au Japon la semaine prochaine), Charlotte Gainsbourg chantait ce mercredi 28 mars à Paris, dans cet écrin qu’est La Cigale. Une heure et quart d'intensité, et pas une minute de plus, sans que rien ne manque au rendez-vous. Leçon de concert. De chant, de nonchalance, de grâce, d’éclats mythiques, de transe et d’émotion pure (pics sur Lying with you, Kate, Charlotte for ever et Lemon Incest). Que symbolise cette poignée de secondes absolument divines où, sur Deadly Valentine, alors que SebastiAn a rejoint les musiciens (excellents et tous vêtus de t-shirt blancs recouverts d’une veste en jean), Charlotte s’avance et s’adosse, les mains dans les poches, au cadre en néon qui fait office de décor, pour regarder, presque alanguie, la foule en liesse de ses admirateurs qui sont aussi trente années de sa vie. Sous les yeux de Jane B. Et les hurlements du public. Souvenir for ever.

Baptiste Vignol

Qu'il marche à l'ombre



«Pendant ce temps à Istres la Censure est en marche», s'indigne Bertrand Cantat sur Facebook, déplorant que plusieurs concerts de sa tournée soient annulés suite aux pressions exercées par des citoyens en colère. Connait-il seulement l’acception du mot « censure », cet homme pour qui l'amour se clame à coups de poing? « Action de reprendre, de critiquer les paroles, les actions, les ouvrages de quelqu’un. » Donc, oui, la censure est en marche, et pourvu que ça dure. A quoi s’attendait-il en sortant un nouveau disque en décembre 2017 ? S’imaginait-il, la tête farcie par sa mégalomanie maladive, qu’à l’image des Inrocks, tous les médias du pays le traiteraient en héros romantique? Qu’il pourrait reprendre sa carrière, comme si de rien n’était? Parader de ville en ville, jouer les rockeurs humanistes... Et, tiens, pourquoi pas, se pointer un jour, plein de morgue, aux Victoires de la Musique afin d’y être honoré comme il l'était jadis lorsque, grand donneur de leçons, un an avant de tuer Marie Trintignant, ce révolutionnaire de pacotille concluait ainsi sa missive, lue à voix haute – et avec quel contentement de soi – au président d’Universal, Jean-Marie Messier: « Sache que si tes pilules sont trop amères, tu trouveras d’autres que nous pour les faire passer […] et que si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on est décidément pas du même monde. » Bertrand Cantat veut chanter, c’est son droit, dit-il, et se faire applaudir. C’est aussi celui des Français de crier plus fort que lui, pour qu’il se taise. Et marche à l’ombre.

Baptiste Vignol

Ce talent qui saute aux yeux


Parmi toutes les promesses qui depuis quelques mois affolent la chanson française, la plus fascinante, et de loin, vit en Belgique. Son prénom est Angèle. Et n'a que 22 ans. Sans se prendre pour la petite-nièce de Véronique Sanson ni vouer une fascination pour les synthés à la mode Balavoine, cette blonde bruxelloise a déboulé par le Net fin 2017, remettant à l’heure du temps qui passe la variété «cool» et moderne qui raconte, et c’est pas plus mal, des choses intelligibles. Après l’impeccable clip de La Loi de Murphy (six millions de clics) qui fit l’effet d’un vol de cigognes aux becs rouges sur une zone pavillonnaire où l’on n'entendait en sourdine, derrière les fenêtres embuées des chambres d'adolescents, qu'Amir ou Soprano, Angèle revient, sans l'appui d'aucune maison de disques, avec Je veux tes yeux, bien partie pour être portée par les mêmes courants chauds et rendre dingos les patrons de labels parisiens. « Connecté en ligne, mais pas à moi / J’attends ton signe, j’crois qu’y’en a pas / J’ai vu qu’t’as vu, tu réponds pas / Alors j’attends, toujours j’attends / Qu’enfin il sonne, ce son latent… » Chanson d’époque, sur un flirt virtuel, idéalement filmée par la réalisatrice Charlotte Abramow, 25 ans tout juste, dont Angèle est une muse. La relève, quoi. Et l’occasion d'observer en gros plans, sur un tempo arabesque, des yeux «blue lagoon» et châtaigne, des yeux noir pétrole et fougère (les plus beaux), yeux mer orageuse et noisette, auxquels la bouche cerise d’Angèle Van Laeken semble donner la berlue.

Baptiste Vignol

Saint Cloclo


Quarante ans que Claude François, la plus grande star de la chanson française des années 70, s’est éteint, foudroyé par sa maniaquerie. Il n’avait que 39 ans, et comptait, en seize ans de carrière à peine, quinze albums et quelques 300 chansons, dont une trentaine de tubes. Plus qu’aucun autre chanteur de cette époque, Claude François demeure, quoi qu’en pensent ceux qui trouvent très chic de le détester, à la pointe de l’actualité puisque trois ou quatre de ses succès sont encore joués dans les discothèques de province et viennent égayer tous les mariages du pays. « La lumière du phare d'Alexandrie / Fait naufrager les papillons de ma jeunesse… » Depuis le 11 mars 1978 (ce jour-là, le soleil brillait sur Paris), tous les dix ans, des millions de Français fêtent Cloclo, à l’unisson. D’ailleurs, le phénomène se prolongera tant que ne seront pas morts ceux qui l’ont connu de son vivant, vu danser à la télévision, Roi-Soleil parmi ses Clodettes, virevoltant dans des chorégraphies plus que parfaites. Nul n’a jamais fait aussi léché depuis.
Mais cet anniversaire semble aujourd’hui être l’occasion pour certains, qui ont pourtant déjà tout dit (au premier rang desquels Fabien Lecœuvre qui, boudiné dans son costume bleu, la chemise trop ouverte, donne toujours l’air de sortir de chez le coiffeur), de forcer sur la ficelle. Au point d'en devenir grotesque. Obligeant même certains intimes de l’artiste à s’indigner. On apprend donc ici que Claude François ne serait pas mort dans sa baignoire mais assis sur un tabouret, incapable de parler, tétanisé, cherchant encore, car c’était plus fort que lui, n’est-ce pas, à donner un ordre à Kathleen, sa fiancée… On apprend là que le chanteur, dont l’attirance pour les adolescentes ne faisait aucun mystère puisqu’il s’en expliquait lui-même à la télévision dans des déclarations ahurissantes, mais d’une autre époque, eut, en 1976, une fille avec une fan belge de quinze ans, qui lui avait juré d’en avoir dix-huit. Et l'on apprend également qu’une gamine ayant, à l’âge de 14 ans et demi, fait la «playmate» pour le patron de Podium, se souvient maintenant avoir craint, cet après-midi-là, d’être la proie de son Dieu, dont elle deviendra la danseuse… « Claude a été très correct. Il m’a seule­ment demandé si je voulais être Clodette, j’ai accepté et je suis restée jusqu’à sa mort. » Alors ? La mémoire a ses mystères, et des résurgences opportunes.

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C’est avec une rigueur électrique, au plus près des chansons de l’idole, de sa passion folle pour la musique américaine, que l'ouvrage «Claude François – je reviendrai comme d’habitude» (Gründ) survole en détail et sans complaisance l’abondante discographie, à la lumière du témoignage de personnalités proches du showman auxquelles on n’avait peu jusqu’ici, parfois jamais, donné la parole: l’écrivain Gilbert Sinoué, l’arrangeur Jean-Pierre Sabar, les paroliers Frank Thomas (Le téléphone pleure) et Jean-Michel Rivat (Je viens dîner ce soir, Le chanteur malheureux), Jeff Barnel, l’une de ses premières signatures chez Flèche, l’amie Dani, le complice Jean-Marie Périer, la chanteuse Patricia Carli qu’il embaucha comme directrice artistique, le compositeur et frère d'armes Jean-Pierre Bourtayre… Richement illustré de belles photographies rares, ce livre de 320 pages puise ses informations dans les interviews données par la star à Denise Glaser, Pierre Tchernia, Philippe Bouvard ou Michel Drucker, de février 1963 à mars 1978, et dans quelques biographies captivantes signées par son épouse Janette Woollacott («Claude François, les années oubliées»), par Isabelle Forêt («Claude François, nos enfants et moi»), par sa compagne finlandaise Sofia Kiukkonen («Ma vie avec Claude François»), par sa sœur Josette Martin («Claude, l’histoire d’une revanche»), par son éclairagiste Félix Bussy («Sur la route avec Claude François») et par son habilleuse Sylvie Mathurin («Un amour absolu»). Claude François, au plus près de sa vérité, donc. Sans vouloir faire parler un mort. Ni le juger. A tout prix.

Baptiste Vignol



Duo de goût


Jeunes gens presqu'amoureux, filez au premier vide-grenier, munissez-vous d’un vieux radio-cd pour découvrir, quand les beaux jours seront là, l'album PIQUE-NIQUE sur une nappe étendue dans un pré, ou dans une clairière en forêt. Ce disque est un marche-pied. Écrites et composées par la Suédoise Johanna Wedin et l’ultra-brillant Jean Felzine (Mustang), vous y trouverez douze slow-rocks enflammés (la voix de Johanna, son léger accent du grand nord) qui ne tournent pas autour du pot de confiture. Chanter, baiser, boire et mangerNous sommes deux âmes esseulées / Que n’apaisent que ces activités: / Chanter, baiser, boire et manger »), Les eaux clairesOh j’ai joui si fort! »), IdiotL’amour se cache dans des soupirs, / Il ne faut jamais trop en dire »), Nez, lèvres et menton (« Je n’étais pas la plus sex de la fac d’éco… »), entre autres, ont l'éclat vif des chansons que Jacques Duvall écrivait au scalpel pour Lio quand elle n'avait pas vingt ans et qu’elle était la plus belle chanteuse du monde. Et puis, en septième position, se terre une pépite, Un jour de plus un jour de moins, qui nous raconte en 3 minutes et 46 secondes ce qu'est parfois la déchirure de tomber amoureux d’un(e) autre, « Ces jeux stupides, ces nuits sans fin, / C’est toujours à ça que je pense... » Des romances nerveuses, comme le chantait Alister, que l’on sent vite écrites, ce qui vaut mieux que de la variété bavarde, ou du slam sentimentaliste...

Baptiste Vignol

Trésor d’émotion


Si l’on a pu passer à côté de ses précédents disques pour de mauvaises raisons sans doute (chantés en anglais, encensés avant de paraitre du seul fait de son vénérable patronyme), REST, le premier album « français » de Charlotte Gainsbourg, scintille du charme inattendu d’un bijou rose chair et noir. Drapée d'harmonieuses boucles musicales conçues par SebastiAn, l’écriture de Charlotte Gainsbourg recèle tant de droiture et de liberté, de faculté à se livrer, qu’elle lui permet, en un seul disque, et trois immenses chansons, d’intégrer le club très select des reines de la variété française. 
Souvenons-nous de cet échange dans Charlotte forever, ce duo qui fit scandale à sa sortie en 1986 (« Petit papa j’ai peur / De goûter ta saveur… ») lorsque l'adolescente avait à peine la quinzaine.
« Serge Gainsbourg — Charlotte...
Chœurs — Charlotte forever... 
Charlotte Gainsbourg — De moi tu es l’auteur... » 
Ce à quoi l’auguste paternel répliquait, fouettard: « — Charlotte... Es-tu à la hauteur ? ».
Désormais, la réponse ne fait aucun doute. Car l’amour d’une fille pour son père n’avait jamais été chanté avec tant de vérité crue que dans Lying with you, ce chef-d'œuvre de provocation où la jeune femme découvre le corps sans vie de son géniteur : «Ta jambe nue sortait du drap / Sans pudeur et le sang froid / Au coin de la bouche, une trainée / Tu n'aurais pas aimé / J'étais allongée contre toi / J'ai pris ce droit, sans foi...» Dans Kate, Charlotte s’adresse à sa grande sœur et c’est d’une mélancolie pure, belle à pleurer. Avec I’m a lie enfin, elle s’adonne à l’autoportrait, sans fard ni secret espoir de séduire: « Je bois mon embarras / Dans la cuvette des chiottes… ». 
Charlotte Gainsbourg n’écrit ni ne chante pour parader. Dans une solitude d’encre, elle semble ici avoir exprimé ce qu’elle est, sans obscurités ni tics. Et cette impudeur foudroyante change un peu, il faut dire, de la cuculisation généralisée.

Baptiste Vignol


Banana Blitz


Mieux vaut une Victoire d’honneur que pas de Victoire du tout. Si Étienne Daho ne figurait pas dans la liste des chanteurs concourant aux prochaines Victoires de la Musique, c’est qu’il avait été décidé, en accord avec l’artiste, qu’il lui serait décerné une Victoire d’honneur. Pour expliquer ce choix, la présidente de la cérémonie, Natacha Krantz-Gobbi – elle est par ailleurs, ça tombe bien, la patronne de Mercury, le label de l’ancienne idole des années 80/90 – juge bon de préciser dans un communiqué de presse: « Étienne Daho est iconique et adoré par tous. Sa gentillesse et son élégance en font un artiste à part. » Il faut donc être très, très gentil pour recevoir une Victoire d’Honneur... Il fallait surtout, semble-t-il, en passer par ce micmac pour que d’une façon ou d’une autre, le « Pape de la pop », ainsi que l’a récemment surnommé une certaine presse parisiano-parisienne, soit glorifié dans ce ramdam télévisé. Avec probablement l’idée de relancer un album qui ne s’est écoulé, malgré les fêtes de Noël, qu’à 55.000 exemplaires, quand le disque de Louane (sur lequel se trouvent des chansons signées Benjamin Biolay, Julien Doré et Vianney), sorti comme BLITZ fin novembre 2017, a déjà séduit 250.000 fans. Une Victoire d’Honneur donc. Après tout, pourquoi pas? Si cela peut lui faire plaisir… Pourtant, s’il y avait une urgence à honorer quelques sommités de la variété française, il faudrait plutôt songer à Vline Buggy, Boris Bergman, Jean-Michel Rivat, Didier Barbelivien, Maurice Pon, David McNeil, Claude Lemesle ou Jean-Max-Rivière par exemple, tous auteurs de davantage de succès populaires que n’en compte Étienne dont le dernier hit remonte à l’an 2000. Ça date.

Baptiste Vignol



Selon que vous serez...


Insupportable. Et cruelle. Même pas odieuse… Suffisante. Creuse aussi. Et pénible. Arrogante? Non: fate. Vaine enfin, n'ayant pas la force de se taire… Voilà Christine Angot. Qui devrait vivre à voix basse. Cette romancière inutile, sans trouvailles d’expression, sans mots, jamais, qui peindraient mieux la chose, est une chroniqueuse prévisible. Longue. Froide. Plate. Et gercée. Aucun volume de sa bibliographie ne vaudra jamais cette petite chanson bien écrite qu’est Mon fils est parti au djihad sur laquelle l'hyène brune a pourtant cru malin de s’acharner. Christine Angot n’est bonne qu’à se pâmer devant Carla Bruni et son disque de reprises oiseuses. Elle doit avoir ses raisons. En vérité, cette femme ne voit pas les choses comme elles sont, mais comme elle est, vicieuse et avariée. Ils finiront bientôt par lui jeter des cacahuètes.

Baptiste Vignol

Cover-girls


Leur reprise érotique et moite de Ma Benz d’NTM en 2010 (cinq millions de vues sur Youtube) aura donc été leur coup de maitre. Depuis, Brigitte, ce duo composé de Sylvie Hoarau et d’Aurélie Saada, a pondu quelques disques et projets musicaux largement surcotés. Suffisamment en tout cas pour pousser le chaland à s’en munir et passer à la caisse – et les voir, note Wikipedia (quand on n’a pas grand chose à dire d’un groupe, on choppe des infos sur Wiki), faites Chevaliers de l’ordre des Arts et des Lettres ! Sans dèc. Enregistré à Los Angeles par Jaime Sickora (qui œuvra, trouve-t-on sur le toile, pour Alice Cooper, Paul McCartney et Coldplay) NUES est donc leur troisième album studio. Et ce titre aguicheur ne leur aura pas porté chance. À peine trente mille disques vendus depuis sa sortie, mi-novembre. C’est le label Columbia qui ne doit pas être content. Faut-il s’étonner de cette indifférence? Entre une chanson sur Paris («Je suis ta gonzesse, t’es mon drapeau»), le portrait raté de Zelda Fitzgerald (quarante ans après le chef-d'œuvre d’Yves Simon), une énième prière contre les affres de l’insomnie (à quoi bon après Barbara?) et quelques complaintes amoureuses («Viens, on pleure, on pissera moins…» dans Palladium, la classe), l’ensemble s'avère d’un gnangnan vertigineux, mielleux, impudique parfois. Ça miaule pas mal, ça glousse aussi, ça grogne un peu et ça ne justifie jamais le fait que ce soit couiné à deux voix. Il faut lire en revanche la liste des personnalités « remerciées » par Brigitte dans le livret! Un vrai bottin mondain. De Patrick Bruel à Keren Ann en passant par Cécile Cassel, Soko, Amanda Sthers, Joey Starr ou... Laeticia et Johnny Hallyday! « Taper où l’on peut taper » disait Roda-Gil. Oui mais là, c’est gros doigt.

Baptiste Vignol

Ainsi va la variété


Michel Drucker — Pour ce premier dimanche de l'année 2018, je reçois…
Acclamations.
Michel Drucker. — … Grégoire!
Applaudissements.
Michel Drucker. — Grégoire, bonjour.
Rires.
Grégoire. — Bonjour, Michel!
Applaudissements.
Michel Drucker. – Alors, Grégoire…
Grégoire. — Oui, Michel.
Rires.
Michel Drucker. — Comment ça va?
Applaudissements.
Grégoire. — Comment ça ne pourrait ne pas aller, avec un public comme ça?
Acclamations et rires.
Michel Drucker. — Grégoire, en 2009, le 22 novembre précisément, ce grand auteur-compositeur-interprète qu’est Benjamin Biolay nous avait fait la joie et l’honneur…
Sifflets, huées et pouces baissés dans le public.
Michel Drucker. — … de venir ici, invité par Stéphane Bern, chanter au piano, Ton héritage, cette superbe chanson, qui s’adressait à sa fille…
Grégoire. — J’adore Benjamin Biolay.
Acclamations, cris et applaudissements.
Michel Drucker. — Et ta nouvelle chanson – pardon, je t'ai tutoyé! Mais on se connait bien avec Grégoire... Ta nouvelle chanson, donc, Mes enfants, bien qu’elle porte ta signature – et quelle signature !– semble poursuivre celle de Benjamin. Alors, pour éteindre toute polémique, faut-il y voir aussi un hommage aux grandes chansons sur le thème de la paternité, comme Mistral Gagnant, de Renaud – que je salue, puisqu'il nous regarde?
Grégoire. — Vous savez, Michel, les chansons ne vous appartiennent jamais tout à fait et...
Michel Drucker. — Comme tu dis! Cette chanson, tu vas nous la chanter maintenant!
Grégoire. — Oui, Michel.
Michel Drucker. — Après, on parlera d’Oasis.
Applaudissements, acclamations, pleurs.
Grégoire. — Un groupe que j’adore.
Michel Drucker. — On écoute ta chanson et on en reparle après.
Grégoire. — Avec plaisir, Michel.
Applaudissements

(Échange imaginaire librement inspiré d'un dialogue entre Michel Drucker et Hélène Segara rapporté en 2001 par Patrick Besson dans sa chronique «Le Plateau télé» que publiait alors Le Figaro magazine.)