C'est qui la surdouée dans la radio?


Elle n’a que 22 ans. Diable. A quand faut-il remonter pour trouver auteur-compositeur-interprète qui, dès son premier album, affiche autant de maîtrise et, d’un pas de danse, parait devancer l'époque? MC Solaar, au même âge, en 1991, sortait QUI SEME LE VENT RECOLTE LE TEMPO. Ça date. Et Véronique Sanson, en 1972, bouleversait la pop française – pardon, la french pop – avec AMOUREUSE. C’est dire... Après cinq singles lumineux (La Loi de Murphy, Je veux tes yeux, La Thune, Jalousie et Tout oublier), on pouvait raisonnablement penser qu’Angèle avait dégainé ses meilleures cartouches. Mais BROL (pacotille en bruxellois), paru ce 5 octobre 2018, recèle d’autres babioles aussi neuves qu’elles sont aériennes, pertinentes et stylées. Balance ton quoi ne tourne pas autour du pot. Avec Nombreux, chantée simplement au piano, la musicienne, de son groove angélique, adresse à l’homme qu’elle aime une attachante déclaration. De l'entêtante Flemme l'on répétera en boucle les formules (« Sortir, c’est pour les nulles / D’t’façon, j’ai pas la thune», « Paris s’allume, ce qui manque, c'est Bruxelles! »). Et Flou dessine l'autoportrait d’une gamine devenue en quelques mois la sensation du moment (« Les gens t’aiment pas pour de vrai / Tout le monde te trouve géniale alors que t’as rien fait... »). Les chansons d'Angèle témoignent d’une clairvoyance, d’une fraicheur et d’un sens de la mélodie salutaires. La variété française avait besoin d’une aventurière, qui ne soit pas dans la pose ni l’autosatisfaction, mais qui invente, crée, cherche de l'air, par curiosité, goût du risque et désir de liberté. La voilà. Qui donne le La.

Baptiste Vignol



Péché mortel


« Comme l’encre / Une fois fixée / Ce qu’on fait ne s’efface pas… » Pourra-t-on écrire sans se faire insulter ni mériter la curée que Dominique A l'intouchable chante comme un abbé? Voix blanche, immobile, appliquée, studieuse… A trop s’écouter psalmodier, en veillant bien à ce qu’aucune émotion n’affleure de ses litanies, l’idole des Nantais « s’enfonce sous les frondaisons » (La route vers toujours)... Si Daho, ce chanteur de charme, ravive depuis trois décennies la mémoire de Jean Sablon (tiens, Etienne n’a jamais tenté la moustache!), Dominique A, qui s’accompagne sur LA FRAGILITE d’une apaisante guitare acoustique, a tout du nouveau Jacques Douai. Ses chansons propres, fossilifères, narrent des histoires plates et pastorales, de « terres brulées » où règne le « silence des campagnes», d’ « enclos ouverts à tous vents », de « pins penchés sur l’eau turquoise », de « voûtes végétales », de « chemins de roses enfouies », d’amours pâles (J’avais oublié que tu m’aimais autant) où la chair, le sang, la salive, le râle et la sueur semblent stagner dans des bocaux hermétiques. Voilà sans doute la raison pour laquelle toutes les ouailles du Marais l’écoutent à genoux, en prière. C’est un bon prêtre, le père Ané, qui compte plusieurs milliers de paroissiens.
Grand dieu... Pardon. Pardon. Pardon pour ce billet. C'est péché.

Baptiste Vignol


Le panache de Bertrand Louis


Voilà dix-sept ans, depuis la sortie de son premier album en 2001, que les chansons de Bertrand Louis accompagnent celles et ceux qui connaissent sa voix grave, musicale et tranchante. Après la poésie hyper contemporaine de Philippe Muray auquel le compositeur a consacré un disque en 2013 (SANS MOI, primé par l’Académie Charles Cros), Bertrand Louis s’attaque à Baudelaire ! Avec un panache salutaire. D’une dizaine de chefs-d’œuvre extraits du recueil Les Fleurs du Mal paru en 1857, Bertrand Louis a fait des chansons d’aujourd’hui. « Ce projet n’a pas d’autre dessein que de remettre un peu d'essence dans le moteur baudelairien », explique le chanteur. Pari gagné. Haut la main. Car par-delà toute espérance, Bertrand fait des souffrances de Baudelaire une projection actuelle, d’un bleu azur métallisée. En grec ancien, « L’Héautontimorouménos », qui se niche au cœur du CD, signifie « bourreau de soi-même ». Tout un symbole puisque Bertrand Louis, dont la voix n’a jamais paru aussi profonde et généreuse, confronte avec éclat la légèreté presbytérienne d’une harpe (la lyre antique) aux grognements basiques du rock (basse, batterie, guitare électrique). Surgit alors de ce cocktail étonnant l'univers post-punk de Joy Division, de Bauhaus, des premiers Cure et de Nick Cave... Sans oublier l’ombre sensuelle du père Gainsbourg dans l’élégance qu’a Bertrand Louis de mordre les syllabes. Dans cet assaut plein de fièvre, « Elévation », sur les mots duquel Bertrand Louis surfe avec une grâce désinvolte, a tout du single radiophonique, hypnotique, obsédant. Et « L’invitation au voyage », ce classique absolu, jouit ici d’une robe si légère qu’elle parvient à mettre en relief ses formes rondes et parfaites ! Avec cet album de rentrée, Bertrand Louis accomplit un véritable coup de maître qui l’inscrit tout de go parmi les grands œnologues du Poète.

Baptiste Vignol

 

Quand Murat se souvient...


Sa foisonnante (et passionnante) discographie contient une quinzaine de chefs-d’œuvre. C’est énorme, c’est très rare un chanteur qui compte quinze chansons bouleversantes, parfaitement inusables. Ils ne se bousculent pas sur la liste, ces crack-là. Voyons un peu. L’Ange déchu, Le Troupeau (CHEYENNE AUTUMN), Le Lien défaitSentiment nouveau (LE MANTEAU DE PLUIE), Le Berger de Chamablanc, Terres de France (EN PLEIN AIR), Le Monde caressant (VENUS), Dieu n’a pas trouvé mieux, Aimer (DOLORES), Nu dans la crevasse, Au mont-Soucis (MUSTANGO), Plus vu de femmes (PARFUM D'ACACIA AU JARDIN), La Maladie d’amour, Le Voleur de Rhubarbe (LILITH)… Autant d'immarcescibles fleurs des champs. Mais depuis La Tige d'or en 2009 sur LE COURS ORDINAIRE DES CHOSES, Murat fauchait, labourait, semait. IL FRANCESE est son dix-huitième album-studio. Celui d’un retour divin, par la seule grâce d’une complainte importante, imparable, éternelle, déchirante où Murat chante comme on ne l’avait quasiment jamais entendu: Je me souviens. Se souvenir que Murat, avec sa belle gueule d’amant idéal, est un seigneur, qu’il sève encore (du verbe sever), qu'il n'est pas dans la nostalgie facile et que sa voix demeure, et de loin, la plus sensuelle que la chanson française n’ait jamais enfantée.

Baptiste Vignol


Les enculés sont de retour


« Trois mois ». Voilà l’espérance de vie que certains charognards donnaient à Renaud en plein cœur de l’été. La canicule passée, cette même presse ne lui accorde plus, c’est logique, que deux mois à zoner. Que diront-ils à Noël? Surtout, cette énigme se pose à leur sujet: comment se contrefoutre avec autant de cruauté du mal que l’on fait? Renaud est le père d’un garçon d’une douzaine d'années dont on imagine la tristesse lorsqu’il tombe dans la rue, en allant à l’école, sur ces prédictions placardées dans les kiosques, sans parler des questions auxquelles il doit sans cesse répondre sous les marronniers… En octobre 1978, Jacques Brel, souffrant d’un cancer, mourait des suites d’un coup de froid alors que, traqué par des paparazzis, il s’était, pour leur échapper, caché pendant deux heures dans les toilettes de l'aéroport du Bourget. Renaud, depuis dix ans qu’on annonce sa mort imminente, leur adresse, impavide, des doigts d’honneur. Ici Paris, Oops, Ici… Les rédacteurs en chef de ces tabloïds au rabais se signalent, quand ils parlent, à l’haleine fétide du mange-merde. Si seulement le chanteur couvait assez de haine en lui pour leur dédier, les faire taire, ou du moins les maculer de déshonneur, une lettre ouverte de quelques lignes délicieuses rédigées à la main, de son écriture pointue. Cela ferait tatatssin. Et les mettrait à l’index. Mais Renaud les méprise, dans le désert de son silence rouge-gorge, à jamais debout.

Baptiste Vignol


Le tapage d'Armanet


Elle est « en train de donner un coup de fouet à la chanson française» prétend le magazine Society (n°90, septembre 2018) dans lequel Juliette Armanet s’exprime à tire-larigot. Le sens de la mesure et la modestie de la jeune femme sont exemplaires. De cet entretien fleuve, il faudra retenir que « la nouvelle Véronique Sanson » affirme avoir été «désespérée» lorsque fut instaurée la loi antitabac. «Désespérée»! Car Juliette «adore la fumée de cigarette». Elle a l’émotion facile aussi. La preuve: le rap français la «submerge», davantage «qu’une chanson triste de Barbara». Alors pour ne pas se noyer, elle évite d’en écouter, car elle n’est pas certaine d’avoir «le cœur assez bien accroché» pour supporter quelque chose d’aussi «spleenétique». Avec une pudeur confondante, elle ouvre les rideaux de son intimité («Quand il ne fait pas beau, je me mets dans mon lit, je me lamente, je mange des chips») et confesse «pleurer pour de vrai», «rigoler», devenir «folle» lorsqu'elle compose à son piano, dont elle joue, dit-elle, tous les jours, depuis vingt ans, avec une frénésie diabolique. «Les flics sont venus plein de fois pour tapage diurne. D’un seul coup, je me rends compte que tout l’immeuble n’en peut plus de m’entendre chanter mes “Ah, j’ai maaal”.» Elle joue si fort, Juliette, elle joue si bien, elle gémit tant quand elle chante, chez elle, tous les jours, que les poulets passent toquer à sa porte pour lui demander de la mettre en sourdine… Quelle artiste ! Qui professe au lecteur : «Je pense que j’écrirai des chansons désespérées jusqu’à mes 95 ans». Chouette! Voilà qui nous promet de longues et passionnantes interviews au fil des six prochaines décennies. Quand on l’interrogeait sur son art, Barbara répondait, agacée: «Je fais des petits zinzins comme une autre ferait une robe et c’est tout.»

Baptiste Vignol


Du Zazie revenue


Depuis MADE IN LOVE en 1998, elle avait sorti six albums et quelques tubes (Rue de la paix, Adam & Yves, Je suis un homme), sans oublier ceux qu’elle a signés par ailleurs (Allumer le feu pour Johnny Hallyday, Double je pour Christophe Willem), mais n’avait plus enregistré de disque d’une telle harmonie. Propulsé par Speed cet été, ce hit immédiat (faut-il avoir les oreilles crottées pour en douter une seconde?), chaque chanson d’ESSENCIEL développe une idée, fouille, cisèle, sans que cela ne soit jamais tiré par les cheveux. Zazie est une grande parolière, qu'on retrouve inspirée, subtile et généreuse. Nos âmes sont (sombre et désespérante), On s’aima fort (triste et lucide) ou La source (chanson de femme, limpide et murmurante) sont des modèles d'écriture. Pourtant, c’est peut-être avec Garde la pose que l'ancienne «coach» (ouf!), par cette fin d’été caniculaire, se montre la plus implacable. Elle y dépeint en trois minutes et douze secondes nos existences sur-balisées, leur écoulement labyrinthique. La force d'une chanson dont l'étoffe surpassera toujours l'engagement d'un François de Rugy... « Groenland? / Plus de glaciers / Le Japon? / Irradié / Mais elle est où, cette plage de rêve? »… Quelque part dans les Mascareignes, Zazie, entre les longitudes 63˚ 20’ E et 63˚ 30’ E et les latitudes 19˚ 40’ S et 19˚ 46’ S. Mais ne le répétons pas trop, pour qu’Anse bouteille (c’est son nom) le reste encore un peu… Voilà. Une chanteuse est donc de retour, toute à sa discipline. Ce qu’indique le joli sourire qu'elle affiche à l’intérieur du livret. Celui d’une artiste honnête.

Baptiste Vignol

Une polémique à deux balles


Depuis la fin du mois de juin, des médiocres lui cherchaient des poux. Et l’accusaient de plagiat. Carrément. Parce que la musique de Damn dis-moi est en partie inspirée d'une boucle musicale disponible et libre de droits. Assez pour fâcher les grincheux, les donneurs de leçon, les internautes frustrés qui trouvent, c’est toujours agaçant, en Héloïse Letissier le feu d’un talent qu’ils n'auront jamais. Déjà consacrée par la une du mythique magazine américain Times qui la voyait en octobre 2016 parmi celles et ceux qui sont en train de refaire le monde, elle vient d'obtenir, le 23 juillet, celle du New York Times ! Sans jamais mentionner le moindre plagiat, le quotidien souligne, avec admiration, l’audace artistique de la Française. Serait-ce suffisant pour éteindre l'incendie? Même pas, les suspicieux, à court d’arguments, parlant alors de « bad buzz », d’opportunisme… Comme si Chris(tine and the Queens) pouvait jouir d’un « bad buzz »… Ce sont les rappeurs à la con ou les chanteurs en perdition qui espèrent ces dérapages-là. Chris n’a pas besoin d’une quelconque rumeur négative pour assurer sa publicité : le monde la regarde. Pourtant, dans un long tweet publié le 13 août, elle a tenu à s’exprimer sur cette polémique parce qu'elle lui donne en vérité l’occasion d'aborder, pour une fois, en profondeur, sa démarche artistique. Parlant de collage, de réécriture, d’esthétisme, de récupération dans la pop music, Chris rappelle : « C’est la bonne idée qui prévaut, c’est la mélodie catchy, c’est l’intelligence du bon geste au bon moment. » Concernant le sampling sur lequel se base Damn dis-moi, et dont elle aura finalement préféré ne pas souligner l’existence dans les crédits du morceau, elle explique, posément : « J’ai aimé le coup de poker, le danger, j’ai aimé l’idée qu’on puisse se rendre compte que ce qui avait été utilisé pour faire un single radio se trouve à la portée de tous. » Les sceptiques, c’est évident, y verront une mauvaise élève qui cherche à se raccrocher aux branches de l’arbre à palabres. « Je ne fais pas ce métier pour le high éphémère des petites gloires, leur répond-elle, c’est la rage qui me fait avancer, le frisson de passer la main dans la flamme. » Si l’argument ne pourra pas convaincre ceux qui sont tout juste capables d’allumer un briquet, il dévoile en vérité une tendance hyper actuelle. Ce frisson de « passer la main dans la flamme », de se brûler, de prendre le risque grisant de se faire démasquer (alors qu’en plongeant son inspiration dans un pot de confiture, la chanteuse n’a blessé ni volé personne) met à jour une créatrice qui ne fait que suivre avec malice les règles du jeu d’une époque dont elle est devenue, que ça plaise ou non, par la seule force de son univers, une reine. Pour clore le débat, la voilà, ce 16 août, qui revient avec 5 dollars, troisième extrait de son prochain album, comme un direct balancé à la face des trouble-fête et que les fans s’échangeront avec légèreté comme on lâche, dans nos sociétés d’abondance, un billet contre un peu de rêve.

Baptiste Vignol


Naturaliser James Corden, et vite!

(James Corden et son invité, chantant Let it be)

Le problème de la chanson française, de son avenir, n’est pas la qualité de ses auteurs, de ses compositeurs, de ses interprètes, c’est l’âge de ceux qui sont censés la promouvoir, aux yeux comme aux oreilles du grand public. Comment espérer que les kids du pays ne la trouvent pas ringarde, dépassée, poussiéreuse et bavarde lorsqu’elle est défendue par d'indéfectibles barbons obséquieux ou de jeunes quinquas vanneurs, le tif savamment décoiffé, qui s’écoutent – c’est le pire – davantage poser leurs questions qu’ils ne font attention aux réponses des artistes… Inutile de s'attarder sur la cérémonie des Victoires de la Musique, totem de la grand-messe la plus assommante qui soit. Place à la relève, enfin! Aux passionnés qui vibrent encore et connaissent leur sujet, son histoire, ses nouveautés. Une émission britannique fait un carton sur le Net depuis sa mise en ligne le 22 juin 2018 (100 millions de vues en un mois), avec pour invité Paul McCartney, ce génie absolu, ce dieu vivant, ce Mozart de la pop pour qui certains cinglés n’hésitent pas à se coltiner 24 heures de vol en bétaillère et prendre 12 heures de jetlag dans les cernes afin d'aller l’écouter en prière à Auckland, Nouvelle-Zélande. Voir McCartney live dans le plus beau pays de monde… Et mourir tranquille. Présenté depuis 2015 par James Corden, londonien de 39 ans, The late late show se déroule dans l’habitacle d’une voiture familiale. Tout bête. Corden est au volant et interviewe la star du jour avec une simplicité, une gaieté, une curiosité merveilleuses. Surtout, Corden connait à la perfection le répertoire de ceux qu’il interroge, ce qui permet évidemment des relances, des confidences et des moments de complicité rares et délicieux. Un peu de culture, d'écoute et d'humilité, voilà ce qui manque à nos animateurs, plus soucieux de leur image, et de leur coupe de cheveux, que de ce qu’ils pourraient tirer des artistes, s’ils s’oubliaient un peu.

Baptiste Vignol


La voie de Barbara


MAGNETIQUE est le titre de son sixième album. Il n’a rien de mensonger. Comme l’aimant, la voix de Barbara Carlotti attire invinciblement. Elle enchante, elle conquiert l'attention. Quant aux chants magnétiques que la Parisienne propose, ils ont la spontanéité et la bizarrerie des choses surréalistes. Ses divagations oniriques diffusent un fluide envoûtant, une influence mystérieuse, un rayonnement obsédant. Des gouttes de lumière qui descendent, ondulent et s’envolent. Pas facile d’évoquer l'univers languide, énigmatique, fantastique, insolite et osé dont la chanteuse, telle Philotès, se fait déesse au bord du vide. « Je cherche un goût de sable gris / De sperme, de sang et de vomi / Pour ne pas tout à fait mourir! » (Paradise Beach). Carlotti chante le plaisir. Elle l’étudie, s’y engouffre et le fait avec une sensualité dénuée de tout maniérisme. « Viens dans ma chambre que je t’explique / Je suis sûre que tu apprécieras » lance-t-elle, velours, dans Phénomène composite. Oh la promesse ! Inutile d'inspecter le livret du CD, pas d’adresse ni d’email pour répondre à l’invitation. Dans Voir les étoiles tomber, elle confie d’une voix lactée : « J’ai trop de feu, trop de violence, trop d’énergie, / Trop de désir, trop de peur / Et j’ai l’impression que si j’arrive pas / A canaliser tout ça / Je vais me consumer d’un coup / Mon cœur va lâcher… » Enfin, telle une cavalière aguerrie, elle détaille, dans La Beauté du geste, ses passe-temps intimes… « Moi j'aime les sports équestres !» L’inspiration méandrique de Barbara Carlotti fascine par son sens de l'oblique. Six ans après L’AMOUR, L'ARGENT, LE VENT (l'un des plus beaux disques de la décennie), la chanteuse, avec MAGNETIQUE, demeure au sommet de l’élégance française.

Baptiste Vignol


La blondeur des dunes


Apprendre dans Vanity Fair qu'Angèle serait « née » d'un featuring sur le morceau de son frère Roméo Elvis, J'ai vu, qui précéda les trois singles brodés d'or (La Loi de Murphy, Je veux tes yeux, La Thune) de la Bruxelloise. « Ma sœur a mis sa voix sur la prod, ça me calme / Papa écoute le son avec le sourire / Maman écoute le son avec le casque et le mal s'évapore... » Tenter d’imaginer la fierté de Marka, de leur mère… La voix d’Angèle semble venir de si loin… Un souffle chaud, une haleine caressante, qui vous enveloppe, vous apaise et se disperse dans l'air. Un message mystérieux porté par un invisible vent du sud qui pourlèche en les ciselant les dunes blondes et mouvantes du Sahara. Vague de frisson.

Baptiste Vignol

Zazie speede


Ne pas méjuger l’eau qui dort. Après deux saisons de professorat qui en auront déboussolé plus d’un, et quelques disques nébuleux, Zazie revient, allez hop, avec un single, Speed, qui s’impose comme un modèle du genre. Se méfier de la poudre, des compositions fusantes. En parlant à son cœur dont elle fait un personnage (« Je te sens battre au fond de moi / T'es pas tout neuf mais pas si vieux / Non, t'es flambant vieux »), ainsi que Jacques Brel s'adressait dans Mathilde à ses bras et ses mains (« Et vous mes mains, ne tremblez plus / Souv'nez-vous quand j'vous pleurais d'ssus… »), Zazie jaillit des abysses avec un hymne à l’amour éclatant de rage, de soif et de désir. Speed est une chanson volante. Elle agit comme une fusée, qui s’échauffe piane-piane, bouillonne, fend l’onde dans une gerbe d'écume, s’envole et finit sa course céleste avec incandescence. Que c’est beau une fusée qui illumine la nuit. Rarissimes sont les chansons françaises dont le tempo s'enflamme avec une telle évidence. Speed est un voyage. De trois minutes et trente secondes. Zazie n’a rien perdu de sa vélocité.

Baptiste Vignol


Angèle buzze


« Photo sur Insta' c’est obligé / Sinon au fond à quoi ça sert? / Si c’est même pas pour leur montrer... » En à peine huit mois (après La loi de Murphy et Je veux tes yeux), Angèle, qui n’a toujours pas sorti son premier disque, vient de balancer sa troisième bombe pop, et met la concurrence aux abois… « A quoi bon? / T'es tout seul devant ton écran / Tu penses à c'que vont penser les gens / Mais tu les laisses tous indifférents...» Magistral. Combien de chanteurs qui s’étalent sur «Insta'», s’inventent des looks de gonz loufoque alors qu’ils sont presque quinquas, s'autocitent en exemple, se présentent en anglais (l’impayable « songwriter » qu’on voit fleurir ici et là – t’écris des chansonnettes mec, c’est déjà ça, laisse le songwriting à Macca et Elliott Smith) ou bien publient leurs dessins à la con sous des averses de like en toc, se dandineront cet été, un verre de spritz à la main, sur cette nouvelle perle d’Angèle, aussi juteuse qu’une pêche blanche? Si La Thune et son clip tapent dans le mille, c’est parce que cette chanson sucrée regorge d’humour, de finesse et d’autocritique : «Au fond j’avoue que même moi / Je fais partie de ces gens-là / Rassurée quand les gens ils m’aiment… » Imparable. « Pourquoi Instagram rend triste? » demandait récemment le site Clique TV à deux médecins spécialistes des réseaux sociaux. « Je vais essayer de faire simple…, répond l’un d’eux. À chaque fois qu’on mange du chocolat, qu’on fait l’amour ou qu’on regarde un bon film, le cerveau sécrète de la dopamine (l’hormone du bonheur) qui provoque une sensation de bien-être. C’est la même chose avec Instagram. Le cerveau est programmé pour rechercher le plaisir, sauf que là, il se fait avoir. Le cerveau croit voir des choses qui lui font du bien, alors que ce qu’il voit ne le nourrit pas. Ce manque crée le sentiment de déprime. C’est comme une descente de drogue, un peu. » Cette plate-forme de l’autosatisfaction permanente qui vient d’atteindre le milliard d’utilisateurs aura tout de même inspiré à la plus désirable des jeunes chanteuses francophones une espièglerie pétillante dont la seule nocivité, au fond, sera de rendre ses fans définitivement accrocs. Un million de clics en trois jours.

Baptiste Vignol


Dandy moderne


La Reine Christine est de retour, les cheveux courts et le sourire sexy, armée d'un clip spectaculaire pour annoncer la sortie en septembre de son deuxième album qu’elle promet « plein de sueur ». Avec une discrétion dont devraient s’inspirer ses épigones sacrés stars médiatiques avant même que d’avoir été vedettes populaires, qui s’expriment à tout-va, distribuent les bons points et les satisfecit, tout en se glorifiant sans rougir d'aérer la chanson française, Chris avait disparu des radars. Où était-elle? Dans sa cave, dit-elle, pour écrire des chansons dont l’ampleur étouffe déjà la concurrence. Hier soir, au JT d’Anne-Sophie Lapix, elle édifiait son come-back. Délicate, simple, drôle, libre, humble et sensuelle dans sa chemise noire grande ouverte, laissant, telle une Jane B des temps présents, deviner la rondeur d'un sein pale. Si le romantisme ambigu d’Etienne Daho fit tomber la France des années 80, Chris, à l’échelle des cinq océans, fascine tout un monde plein de rêves dont l’Etoile polaire a pour nom Délivrance. Son secret? Sa différence? Être libre, authentique, sobre et mystérieuse. Française aussi ?

Baptiste Vignol

Pierre Schott l'échappé


GRINGO, ainsi s’intitule avec humour le nouvel et splendide album de Pierre Schott, alsacien jusqu’au bout des doigts qu’il a cornés par les cordes de sa guitare, ici une Heritage 535 version gaucher achetée à Houston – Texas chez Southpaw Guitars en 1995. Avec humour, donc, car le gringo est l’Américain des Etats-Unis ou, par extension, l’étranger non latin dans un pays hispanophone d’Amérique latine. Pas vraiment le profil de Pierrot. Mais le titre colle à merveille avec l’ambiance des dix nouvelles chansons, grasses et bluesy, du musicien. Sur la pochette, un vélo de course, posé contre un panneau indiquant l’arrivée au sommet du col du Cheval Mort. Rien d’hasardeux puisque Pierre Schott (ingénieur du son à la ville) sillonne depuis des années les départementales et puise dans les lacets des monts qu'il escalade une inspiration de haut vol. Au bout de la terre ouvre le CD : « Sur le grand plateau / Je suis parti tôt / Vent sous la semelle, / Laissant les séquelles… » Rimes parfaites (c’est le cas dans tous les morceaux) et textes d’une palette réjouissante: « Il y a des phénomène étranges, / Tu vois du rouge avant l’orange, / Parmi des coloris divers, / Parfois des yeux sont verts l’été / Mais bleus l’hiver… » (Bleus l'hiver). Et tout est de cette finesse, en clins d’œil et mises en abîmes dédiés à la musique de Robert Johnson (Robert chantait) que vénère Schott et dont il est, autant le dire, sous nos cieux, le meilleur commis-voyageur. « C’est dans des coins abandonnés / Dont les habitants sont morts, / Qu’on me surprend à sillonner / Parmi la faune et la flore… » chante-t-il encore dans Chemin de France, l’un des bijoux qu’abrite ce recueil superbement mis en pages où l’on voit passer des nuages et couler des rivières mais aussi  « des filles dénudées qui enchainent les longueurs »! Qu’un artiste de cette qualité dégaine dans son coin un disque aussi lumineux démontre à quel point les labels sont aujourd’hui définitivement largués, pas loin de la voiture-balai. Mais cela n'est pas le sujet.

Baptiste Vignol


Du neuf, enfin


Depuis l’avènement de Christine and the Queens en 2014, quelques amazones atomiques (Juliette Armanet, Fishback, Cléa Vincent, Calypso Valois...) surfent sur le succès d'une vague pop qui aère les ondes françaises. «Le monde est bleu comme elles» pourrait d'ailleurs souligner Etienne Daho dont le mythique 33 tours WEEK-END A ROME sortit le 3 mars 1984, un jour avant la naissance de Juliette Armanet. Toutes ont du charme et l’envie d’en découdre, mais toutes s’enroulent hélas dans une musique hyper (donc trop) référencée. Avec SAINTE-VICTOIRE, son premier album, Clara Luciani, 25 ans, se distingue en déroulant des chansons neuves et ondulantes, intelligibles (ce qui fait un bien fou), fougueuses, élégiaques aussi («Je pense aux fleurs et c’est bête / Mais j’envie leur beauté muette »), où l’on sent poindre le souffle d’une inspiration haletante. Une aubaine quand Françoise Hardy brise cinq années de silence avec un disque dégoulinant de solos et de chœurs assassins (bravo Erick Benzi, producteur de 9 titres sur 12) où l'unique rayon de soleil, Au large, est l'œuvre de La Grande Sophie à qui l’égérie des yéyés aurait du confier l'entière réalisation de PERSONNE D'AUTRE.

Baptiste Vignol


Robert au grand galop


« J’aime ça quand les concerts durent une heure et demie. Quatre-vingt-dix minutes, c’est idéal. Cent, c’est généreux. Plus, c’est prétentieux.» Robert Charlebois s’est montré chevaleresque, hier, 7 avril 2018, dans un Grand Rex plein comme un œuf. Le show (car c’est de cela qu’il s’agit) de Charlie Wood (ainsi que le surnomme son ami David McNeil), était parfait, voisinant l’heure quarante. Un demi-siècle maintenant que Charlebois chante, imposant encore à ceux qui le découvrent (ils étaient nombreux hier soir à lever le bras lorsqu’il demanda aux spectateurs qui le voyaient pour la première fois de se manifester) une leçon qu’on pourrait qualifier d'expérience scénique. En vérité, aucun chanteur français ne possède cette irrésistible énergie, ce sens de la scène et ces dons de musicien accompli (Charlebois passe du piano à la guitare) qui rappellent l’aisance d'un McCartney. En forme olympique, drôle, affable (« Vous allez avoir du rock, et vous saignerez du nez, Mesdames », prévint-il Anne Hidalgo et Brigitte Nyssen, présentes dans la salle), Robert fêtait hier le quarante-et-unième anniversaire, jour pour jour, de son mariage avec Laurence, l'occasion de lui dédier Les ondesQuand j’entends cette chanson-là sur les ondes / Du bout du monde j’téléphone à ma blonde... »), précédée d’un laïus à se tordre de rire. En gros: « Nous nous sommes mariés à Las Vegas en 1977, et depuis un an, ça se passe très bien. Si je chante encore, à mon âge, c’est parce qu’elle dépense trop, ma blonde. Sans quoi, je serais à la retraite depuis quinze ans. » Les ondes étant aussi le seul titre méconnu du spectacle, les succès, sans faiblir, tombant comme la neige sur le Mont-Royal en janvier: Je reviendrai à Montréal, Les talons hauts, Ordinaire, Dolorès, Conception, Le mur du son, Satisfaction!, Mon pays, Fu Man Chu, Avril sur Mars, Entr’deux joints, J’t’aime comme un fou et Lindberg pour laquelle Louise Forestier rejoignit son vieux complice sur scène: ovation... En fin de concert, Charlebois, seul au piano, les cheveux trempés, une serviette de bain autour du cou, rendit un hommage d’une sobriété émouvante à Jacques Higelin, soufflant simplement pour lancer Ne pleure pas si tu m'aimes: «Comment dire qu’on l'aime à quelqu’un qui est parti? Hier, j’ai perdu un copain… » Le choix du mot copain plutôt que celui d’ami, si galvaudé dans ce milieu de faux-culs, résume toute l’intelligence et l'humilité du Québécois dont on peut d’ailleurs affirmer qu’Higelin était probablement dans sa folie l’artiste le plus proche. C’est avec J’veux d’l'amour, « Puis tout de suite! / Pas tantôt / Pas t’à l’heure / Te suite, te suite, te suite! », que ce géant de la chanson francophone, l’un des derniers de cet acabit, termina ses retrouvailles parisiennes devant un public chauffé à blanc qui longtemps refusa de quitter la salle.

Baptiste Vignol


Pas très loin de l'issue



On l’avait retrouvé vers la fin de l’été 2017 sur une vidéo plutôt honteuse et postée par ses soins où, dans un bar de l’Isle-sur-la-Sorgue, il massacrait au piano Mistral gagnant devant un Renaud qui, par politesse sans doute, simulait l'endormissement plutôt que d’avoir à s'enfuir en courant… Et puis on était tombé quelques mois plus tard sur sa nouvelle et très mauvaise chanson, Feu de joie, qu’il vint, gai comme un pinson, présenter à la télévision, la coupe étrange et dansant mal, devant des musiciens un peu gênés quand même. Hier, 30 mars 2018, Bénabar a donc enfin sorti le huitième album de sa discographie. Qu’en dire? Qu’il commence ainsi: « Les aiguilles de la montre / Ne tournent que dans un sens… » Bien vu, Bébène, mais ça fait des siècles que ça dure. « Quand on la remonte / C’est encore pour qu’elle avance. » Ça va, ça rime à peu près, même si c’est pas carré. «C’est le début de la suite » enchaine-il sur-le-champ, et nous sommes déjà las. Alors que le morceau n’a pas commencé depuis trente secondes. « Le passé, c’est le passé, / On n’y peut rien changer », souligne-t-il encore... Et cette chanson résume l'album tout entier, vain, vide et pesant. Avec La petite vendeuse, Bénabar n’est qu’une ombre vague et futile de Pierre Perret, avec Chauffard, il singe Renaud, avec Le destin, il fait du sous-Duteil, avec Marathonien, il trouve le moyen d’évoquer les vertus du jogging - Robert Charlebois s'y était déjà attaqué, avec classe, lui, dans J’t’aime comme un fou! Mais Bénabar est là, qui fait tout comme les autres en moins bien. Ce disque hors de prix (15€99) si l’on considère sa piètre qualité, Bénabar l’achève avec Ça ne sert à rien une chanson. Alors pourquoi en écrit-il?

Baptiste Vignol

Lady héroïne


Etape de sa tournée mondiale (elle sera ce soir à Londres et se produisait avant-hier à Zurich, avant d’aller au Japon la semaine prochaine), Charlotte Gainsbourg chantait ce mercredi 28 mars à Paris, dans cet écrin qu’est La Cigale. Une heure et quart d'intensité, et pas une minute de plus, sans que rien ne manque au rendez-vous. Leçon de concert. De chant, de nonchalance, de grâce, d’éclats mythiques, de transe et d’émotion pure (pics sur Lying with you, Kate, Charlotte for ever et Lemon Incest). Que symbolise cette poignée de secondes absolument divines où, sur Deadly Valentine, alors que SebastiAn a rejoint les musiciens (excellents et tous vêtus de t-shirt blancs recouverts d’une veste en jean), Charlotte s’avance et s’adosse, les mains dans les poches, au cadre en néon qui fait office de décor, pour regarder, presque alanguie, la foule en liesse de ses admirateurs qui sont aussi trente années de sa vie. Sous les yeux de Jane B. Et les hurlements du public. Souvenir for ever.

Baptiste Vignol

Qu'il marche à l'ombre



«Pendant ce temps à Istres la Censure est en marche», s'indigne Bertrand Cantat sur Facebook, déplorant que plusieurs concerts de sa tournée soient annulés suite aux pressions exercées par des citoyens en colère. Connait-il seulement l’acception du mot « censure », cet homme pour qui l'amour se clame à coups de poing? « Action de reprendre, de critiquer les paroles, les actions, les ouvrages de quelqu’un. » Donc, oui, la censure est en marche, et pourvu que ça dure. A quoi s’attendait-il en sortant un nouveau disque en décembre 2017 ? S’imaginait-il, la tête farcie par sa mégalomanie maladive, qu’à l’image des Inrocks, tous les médias du pays le traiteraient en héros romantique? Qu’il pourrait reprendre sa carrière, comme si de rien n’était? Parader de ville en ville, jouer les rockeurs humanistes... Et, tiens, pourquoi pas, se pointer un jour, plein de morgue, aux Victoires de la Musique afin d’y être honoré comme il l'était jadis lorsque, grand donneur de leçons, un an avant de tuer Marie Trintignant, ce révolutionnaire de pacotille concluait ainsi sa missive, lue à voix haute – et avec quel contentement de soi – au président d’Universal, Jean-Marie Messier: « Sache que si tes pilules sont trop amères, tu trouveras d’autres que nous pour les faire passer […] et que si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on est décidément pas du même monde. » Bertrand Cantat veut chanter, c’est son droit, dit-il, et se faire applaudir. C’est aussi celui des Français de crier plus fort que lui, pour qu’il se taise. Et marche à l’ombre.

Baptiste Vignol

Ce talent qui saute aux yeux


Parmi toutes les promesses qui depuis quelques mois affolent la chanson française, la plus fascinante, et de loin, vit en Belgique. Son prénom est Angèle. Et n'a que 22 ans. Sans se prendre pour la petite-nièce de Véronique Sanson ni vouer une fascination pour les synthés à la mode Balavoine, cette blonde bruxelloise a déboulé par le Net fin 2017, remettant à l’heure du temps qui passe la variété «cool» et moderne qui raconte, et c’est pas plus mal, des choses intelligibles. Après l’impeccable clip de La Loi de Murphy (six millions de clics) qui fit l’effet d’un vol de cigognes aux becs rouges sur une zone pavillonnaire où l’on n'entendait en sourdine, derrière les fenêtres embuées des chambres d'adolescents, qu'Amir ou Soprano, Angèle revient, sans l'appui d'aucune maison de disques, avec Je veux tes yeux, bien partie pour être portée par les mêmes courants chauds et rendre dingos les patrons de labels parisiens. « Connecté en ligne, mais pas à moi / J’attends ton signe, j’crois qu’y’en a pas / J’ai vu qu’t’as vu, tu réponds pas / Alors j’attends, toujours j’attends / Qu’enfin il sonne, ce son latent… » Chanson d’époque, sur un flirt virtuel, idéalement filmée par la réalisatrice Charlotte Abramow, 25 ans tout juste, dont Angèle est une muse. La relève, quoi. Et l’occasion d'observer en gros plans, sur un tempo arabesque, des yeux «blue lagoon» et châtaigne, des yeux noir pétrole et fougère (les plus beaux), yeux mer orageuse et noisette, auxquels la bouche cerise d’Angèle Van Laeken semble donner la berlue.

Baptiste Vignol

Saint Cloclo


Quarante ans que Claude François, la plus grande star de la chanson française des années 70, s’est éteint, foudroyé par sa maniaquerie. Il n’avait que 39 ans, et comptait, en seize ans de carrière à peine, quinze albums et quelques 300 chansons, dont une trentaine de tubes. Plus qu’aucun autre chanteur de cette époque, Claude François demeure, quoi qu’en pensent ceux qui trouvent très chic de le détester, à la pointe de l’actualité puisque trois ou quatre de ses succès sont encore joués dans les discothèques de province et viennent égayer tous les mariages du pays. « La lumière du phare d'Alexandrie / Fait naufrager les papillons de ma jeunesse… » Depuis le 11 mars 1978 (ce jour-là, le soleil brillait sur Paris), tous les dix ans, des millions de Français fêtent Cloclo, à l’unisson. D’ailleurs, le phénomène se prolongera tant que ne seront pas morts ceux qui l’ont connu de son vivant, vu danser à la télévision, Roi-Soleil parmi ses Clodettes, virevoltant dans des chorégraphies plus que parfaites. Nul n’a jamais fait aussi léché depuis.
Mais cet anniversaire semble aujourd’hui être l’occasion pour certains, qui ont pourtant déjà tout dit (au premier rang desquels Fabien Lecœuvre qui, boudiné dans son costume bleu, la chemise trop ouverte, donne toujours l’air de sortir de chez le coiffeur), de forcer sur la ficelle. Au point d'en devenir grotesque. Obligeant même certains intimes de l’artiste à s’indigner. On apprend donc ici que Claude François ne serait pas mort dans sa baignoire mais assis sur un tabouret, incapable de parler, tétanisé, cherchant encore, car c’était plus fort que lui, n’est-ce pas, à donner un ordre à Kathleen, sa fiancée… On apprend là que le chanteur, dont l’attirance pour les adolescentes ne faisait aucun mystère puisqu’il s’en expliquait lui-même à la télévision dans des déclarations ahurissantes, mais d’une autre époque, eut, en 1976, une fille avec une fan belge de quinze ans, qui lui avait juré d’en avoir dix-huit. Et l'on apprend également qu’une gamine ayant, à l’âge de 14 ans et demi, fait la «playmate» pour le patron de Podium, se souvient maintenant avoir craint, cet après-midi-là, d’être la proie de son Dieu, dont elle deviendra la danseuse… « Claude a été très correct. Il m’a seule­ment demandé si je voulais être Clodette, j’ai accepté et je suis restée jusqu’à sa mort. » Alors ? La mémoire a ses mystères, et des résurgences opportunes.

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C’est avec une rigueur électrique, au plus près des chansons de l’idole, de sa passion folle pour la musique américaine, que l'ouvrage «Claude François – je reviendrai comme d’habitude» (Gründ) survole en détail et sans complaisance l’abondante discographie, à la lumière du témoignage de personnalités proches du showman auxquelles on n’avait peu jusqu’ici, parfois jamais, donné la parole: l’écrivain Gilbert Sinoué, l’arrangeur Jean-Pierre Sabar, les paroliers Frank Thomas (Le téléphone pleure) et Jean-Michel Rivat (Je viens dîner ce soir, Le chanteur malheureux), Jeff Barnel, l’une de ses premières signatures chez Flèche, l’amie Dani, le complice Jean-Marie Périer, la chanteuse Patricia Carli qu’il embaucha comme directrice artistique, le compositeur et frère d'armes Jean-Pierre Bourtayre… Richement illustré de belles photographies rares, ce livre de 320 pages puise ses informations dans les interviews données par la star à Denise Glaser, Pierre Tchernia, Philippe Bouvard ou Michel Drucker, de février 1963 à mars 1978, et dans quelques biographies captivantes signées par son épouse Janette Woollacott («Claude François, les années oubliées»), par Isabelle Forêt («Claude François, nos enfants et moi»), par sa compagne finlandaise Sofia Kiukkonen («Ma vie avec Claude François»), par sa sœur Josette Martin («Claude, l’histoire d’une revanche»), par son éclairagiste Félix Bussy («Sur la route avec Claude François») et par son habilleuse Sylvie Mathurin («Un amour absolu»). Claude François, au plus près de sa vérité, donc. Sans vouloir faire parler un mort. Ni le juger. A tout prix.

Baptiste Vignol



Duo de goût


Jeunes gens presqu'amoureux, filez au premier vide-grenier, munissez-vous d’un vieux radio-cd pour découvrir, quand les beaux jours seront là, l'album PIQUE-NIQUE sur une nappe étendue dans un pré, ou dans une clairière en forêt. Ce disque est un marche-pied. Écrites et composées par la Suédoise Johanna Wedin et l’ultra-brillant Jean Felzine (Mustang), vous y trouverez douze slow-rocks enflammés (la voix de Johanna, son léger accent du grand nord) qui ne tournent pas autour du pot de confiture. Chanter, baiser, boire et mangerNous sommes deux âmes esseulées / Que n’apaisent que ces activités: / Chanter, baiser, boire et manger »), Les eaux clairesOh j’ai joui si fort! »), IdiotL’amour se cache dans des soupirs, / Il ne faut jamais trop en dire »), Nez, lèvres et menton (« Je n’étais pas la plus sex de la fac d’éco… »), entre autres, ont l'éclat vif des chansons que Jacques Duvall écrivait au scalpel pour Lio quand elle n'avait pas vingt ans et qu’elle était la plus belle chanteuse du monde. Et puis, en septième position, se terre une pépite, Un jour de plus un jour de moins, qui nous raconte en 3 minutes et 46 secondes ce qu'est parfois la déchirure de tomber amoureux d’un(e) autre, « Ces jeux stupides, ces nuits sans fin, / C’est toujours à ça que je pense... » Des romances nerveuses, comme le chantait Alister, que l’on sent vite écrites, ce qui vaut mieux que de la variété bavarde, ou du slam sentimentaliste...

Baptiste Vignol

Trésor d’émotion


Si l’on a pu passer à côté de ses précédents disques pour de mauvaises raisons sans doute (chantés en anglais, encensés avant de paraitre du seul fait de son vénérable patronyme), REST, le premier album « français » de Charlotte Gainsbourg, scintille du charme inattendu d’un bijou rose chair et noir. Drapée d'harmonieuses boucles musicales conçues par SebastiAn, l’écriture de Charlotte Gainsbourg recèle tant de droiture et de liberté, de faculté à se livrer, qu’elle lui permet, en un seul disque, et trois immenses chansons, d’intégrer le club très select des reines de la variété française. 
Souvenons-nous de cet échange dans Charlotte forever, ce duo qui fit scandale à sa sortie en 1986 (« Petit papa j’ai peur / De goûter ta saveur… ») lorsque l'adolescente avait à peine la quinzaine.
« Serge Gainsbourg — Charlotte...
Chœurs — Charlotte forever... 
Charlotte Gainsbourg — De moi tu es l’auteur... » 
Ce à quoi l’auguste paternel répliquait, fouettard: « — Charlotte... Es-tu à la hauteur ? ».
Désormais, la réponse ne fait aucun doute. Car l’amour d’une fille pour son père n’avait jamais été chanté avec tant de vérité crue que dans Lying with you, ce chef-d'œuvre de provocation où la jeune femme découvre le corps sans vie de son géniteur : «Ta jambe nue sortait du drap / Sans pudeur et le sang froid / Au coin de la bouche, une trainée / Tu n'aurais pas aimé / J'étais allongée contre toi / J'ai pris ce droit, sans foi...» Dans Kate, Charlotte s’adresse à sa grande sœur et c’est d’une mélancolie pure, belle à pleurer. Avec I’m a lie enfin, elle s’adonne à l’autoportrait, sans fard ni secret espoir de séduire: « Je bois mon embarras / Dans la cuvette des chiottes… ». 
Charlotte Gainsbourg n’écrit ni ne chante pour parader. Dans une solitude d’encre, elle semble ici avoir exprimé ce qu’elle est, sans obscurités ni tics. Et cette impudeur foudroyante change un peu, il faut dire, de la cuculisation généralisée.

Baptiste Vignol