Ça, c'est «Arba»


C’est un voyage d’une heure et quinze minutes qui file à la vitesse d’une très bonne chanson de Barbara – c’est dire, une performance inouïe d’audace et de dextérité, un hommage inattendu, oblique, qui déshabille la longue dame brune par son versant musical, c’est un spectacle d’une simplicité admirable, évidente, qu’éclairent des projections justes et discrètes, une joute instrumentale entre deux êtres-piano, amoureuse, tendue, ludique et légère aussi, majestueuse comme une plume de condor, c’est une création pure, aérienne, sans ego trip ni revendication, c’est une pièce puzzle, un numéro d’une folle imagination, un duel au soleil noir des obsessions barbaréennes, c’est la rencontre complice et flamboyante de deux artistes authentiques, Jeanne Cherhal et Bachar Mar-Khalifé, dont l’unique préoccupation est de servir une œuvre magnifique en lui étant digne. Mission accomplie. (Dernières représentations à la Philharmonie de Paris, les 24 et 25 novembre 2017.)

Baptiste Vignol
 
 

Daho démate


Comment avoir pu écrire (co-signer en réalité) de merveilleuses chansonnettes comme Tombé pour la France, Duel au soleil, Week-end à Rome, Épaule Tattoo, Des Heures hindoues, Paris le Flore, L’Enfer enfin, Ouverture, La Baie... et proposer après trente-cinq ans de carrière un disque aussi vain que BLITZ, informe, pénible et plein de fatigues (ne nous attardons pas sur la pochette porno-crade, risible et glauque)? Ici, l’idole des sexas semble se débattre dans l’ombre inerte d'un ex-dandy sentimental dont la voix suave savait, jadis, sourires en coin, à coups de refrains lumineux, charmer la France des discothèques. Mais la sève, en s’écoulant, emporte souvent avec elle le feu des enfants terribles. Textes vides et plats, musiques absentes, ou étouffées, voix molle… Faut-il avoir du ventre et les dents qui se déchaussent pour trouver cette chose-là sexy? Chronique d’un bide annoncé. 

Baptiste Vignol


Hexagone


Déjà le cinquième numéro d’Hexagone et ce trimestriel s’impose comme une revue aussi indispensable qu’elle est élégante et précieuse. Son rédacteur en chef, David Desreumeaux, accomplit un travail ahurissant d’analyse, d’entretiens, de critique, hors frontières et convenances, qu’une maquette soignée rend tout de go séduisant. Hexagone donc, comme le titre d’un brulot fameux, pour donner un portrait fidèle de ce qu’est la chanson française à l’heure où certains trouvent encore très chic de la réduire à Julien Doré, Étienne Daho ou Bertrand Cantat. Les amoureux de la chose chantée possèdent enfin une revue de fond tenue par des gens passionnés qui connaissent leur sujet jusqu’au cœur des couplets. Se souvenir de Véronique Pestel et rappeler qu’elle est de celles qui trouvent en francophonie depuis vingt-cinq ans un public fidèle et attentif à la richesse d’une tradition qui n’a de leçon à recevoir de personne. Tel est le champ d’Hexagone qui consacre à la chanteuse rousse jadis honorée par un Grand Prix de l'Académie Charles Cros un passionnant entretien illustré par de fort jolies photos. Mais l’on trouvera également au fil de ces 170 pages des articles consacrés à Carmen Maria Vega, BabX, Francesca Solleville, Askehoug, Jacques Canetti, Amélie-les-Crayons, Gérald Genty, Jacques Bertin… Un certain écho de la chanson qui ne mise pas tout sur la qualité de son brushing et cet air forcément maussade qui la pousse dans les télé-crochets à grimacer des refrains comme si elle avait la colique.

Baptiste Vignol


Le fleuve Solaar


Une heure avec Solaar (et deux minutes en rab). Après dix ans de silence. Claude MC collectionne les standards depuis ses premiers raps, en 1990 : Bouge de là, La Concubine de l’hémoglobine, Qui sème le vent récolte le tempo, Caroline, Nouveau western, Victime de la mode, Les temps changent, Solaar pleure… Assez pour nourrir sa légende. Avec ce huitième album, le poète qui ne s'émousse pas vient d'ajouter un carré d'as au fil d’une œuvre mastodontesque: Les Mirabelles, où Solaar anthropomorphise un village de la Marne en 1914; J.A.Z.Z., avec la chanteuse Maureen Angot dont la voix colle, oui, comme un « gum-chewi »; l’irradiant Aiwa, tube de « crème Solaar » aux courbes élyséennes (d’où l’emploi de l’adjectif « anacréontique » - une première dans la chanson française ?- pour suggérer le spectacle érotique qu’offrent les beach volleyeuses sur le sable blond de Rio); et Géopoétique, divagation royale rappellant ô combien Solaar demeure le king de la rime et de l’image inattendue (« On dit qu’en Colombie / Les hiboux deviennent chouettes dès lors qu’ils croisent une colombe bi »). Les ânes trouveront à redire.

Baptiste Vignol 


Julien Clerc Etc.


Le vingt-quatrième album de Julien Clerc s’intitule À NOS AMOURS, d’après un texte de Vincent Ravalec, l’un des plus fades du recueil, dont le titre rappelle forcément celui d'un disque de Kent sorti chez Barclay en 1990 qui contenait J’aime un pays, son premier succès populaire dans lequel il fustigeait, l’air de rien, la figure de Le Pen. Bizarre d’ailleurs que jamais, sauf erreur, Julien Clerc n’ait fait appel à l’ancien chanteur de Starshooter pour quelques paroles ciselées. Passons. À NOS AMOURS donc, joli CD plein de fougue, rondement enregistré, où domine Ma Colère, sur des mots de Maxime Le Forestier. Du grand Clerc, de toujours, après cinquante de carrière: « Roulée en boule, ma colère […] / Comme une chienne couchée par terre / Dormait / Un coup d’épingle dans l’orgueil / Un mot qu’il ne fallait pas dire / Ont suffi à lui faire ouvrir / Un œil. » Et l’on se plonge alors dans nos années lycée en songeant à ce qu’écrivait Chateaubriand dans le Tome 1 de ses «Mémoires»: « Je n’ai jamais vu un pareil regard; quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. » Pour l’anecdote, cette chanson règle un différent professionnel qui finit par empoisonner les relations qu’entretenaient Julien Clerc et Maxime Le Forestier avec leur ancien impresario, Bertrand de Labbey, qui s’occupait du premier depuis ses débuts en 1968 lorsque le futur créateur de l'agence VMA travaillait auprès de Gilbert Bécaud pour lequel il gérait les éditions Rideau rouge. D’où, probablement, le dernier mot du morceau: « Rideau! » La chanson La Plata composée sur un poème de Henry Jean-Marie Levet est une autre réussite, sur un dandy globe-trotter. Comme est attachante Jusqu’à la fin du monde parolée par Didier Barbelivien, qui aurait à coup sûr fait tilt, jadis. Opportune romance troussée par d'inlassables songwriters. Avec Carla Bruni, en revanche, Julien Clerc tourne en rond. C’est propre, lisse, prévisible, comme un top model. Quant à La mère évanouie de Vianney, elle ressemble à une vieille chanson secondaire de Gérard Berliner – paix à son âme.

Baptiste Vignol