Dandy moderne


La Reine Christine est de retour, les cheveux courts et le sourire sexy, armée d'un clip spectaculaire pour annoncer la sortie en septembre de son deuxième album qu’elle promet « plein de sueur ». Avec une discrétion dont devraient s’inspirer ses épigones sacrés stars médiatiques avant même que d’avoir été vedettes populaires, qui s’expriment à tout-va, distribuent les bons points et les satisfecit, tout en se glorifiant sans rougir d'aérer la chanson française, Chris avait disparu des radars. Où était-elle? Dans sa cave, dit-elle, pour écrire des chansons dont l’ampleur étouffe déjà la concurrence. Hier soir, au JT d’Anne-Sophie Lapix, elle édifiait son come-back. Délicate, simple, drôle, libre, humble et sensuelle dans sa chemise noire grande ouverte, laissant, telle une Jane B des temps présents, deviner la rondeur d'un sein pale. Si le romantisme ambigu d’Etienne Daho fit tomber la France des années 80, Chris, à l’échelle des cinq océans, fascine tout un monde plein de rêves dont l’Etoile polaire a pour nom Délivrance. Son secret? Sa différence? Être libre, authentique, sobre et mystérieuse. Française aussi ?

Baptiste Vignol

Pierre Schott l'échappé


GRINGO, ainsi s’intitule avec humour le nouvel et splendide album de Pierre Schott, alsacien jusqu’au bout des doigts qu’il a cornés par les cordes de sa guitare, ici une Heritage 535 version gaucher achetée à Houston – Texas chez Southpaw Guitars en 1995. Avec humour, donc, car le gringo est l’Américain des Etats-Unis ou, par extension, l’étranger non latin dans un pays hispanophone d’Amérique latine. Pas vraiment le profil de Pierrot. Mais le titre colle à merveille avec l’ambiance des dix nouvelles chansons, grasses et bluesy, du musicien. Sur la pochette, un vélo de course, posé contre un panneau indiquant l’arrivée au sommet du col du Cheval Mort. Rien d’hasardeux puisque Pierre Schott (ingénieur du son à la ville) sillonne depuis des années les départementales et puise dans les lacets des monts qu'il escalade une inspiration de haut vol. Au bout de la terre ouvre le CD : « Sur le grand plateau / Je suis parti tôt / Vent sous la semelle, / Laissant les séquelles… » Rimes parfaites (c’est le cas dans tous les morceaux) et textes d’une palette réjouissante: « Il y a des phénomène étranges, / Tu vois du rouge avant l’orange, / Parmi des coloris divers, / Parfois des yeux sont verts l’été / Mais bleus l’hiver… » (Bleus l'hiver). Et tout est de cette finesse, en clins d’œil et mises en abîmes dédiés à la musique de Robert Johnson (Robert chantait) que vénère Schott et dont il est, autant le dire, sous nos cieux, le meilleur commis-voyageur. « C’est dans des coins abandonnés / Dont les habitants sont morts, / Qu’on me surprend à sillonner / Parmi la faune et la flore… » chante-t-il encore dans Chemin de France, l’un des bijoux qu’abrite ce recueil superbement mis en pages où l’on voit passer des nuages et couler des rivières mais aussi  « des filles dénudées qui enchainent les longueurs »! Qu’un artiste de cette qualité dégaine dans son coin un disque aussi lumineux démontre à quel point les labels sont aujourd’hui définitivement largués, pas loin de la voiture-balai. Mais cela n'est pas le sujet.

Baptiste Vignol


Du neuf, enfin


Depuis l’avènement de Christine and the Queens en 2014, quelques amazones atomiques (Juliette Armanet, Fishback, Cléa Vincent, Calypso Valois...) surfent sur le succès d'une vague pop qui aère les ondes françaises. «Le monde est bleu comme elles» pourrait d'ailleurs souligner Etienne Daho dont le mythique 33 tours WEEK-END A ROME sortit le 3 mars 1984, un jour avant la naissance de Juliette Armanet. Toutes ont du charme et l’envie d’en découdre, mais toutes s’enroulent hélas dans une musique hyper (donc trop) référencée. Avec SAINTE-VICTOIRE, son premier album, Clara Luciani, 25 ans, se distingue en déroulant des chansons neuves et ondulantes, intelligibles (ce qui fait un bien fou), fougueuses, élégiaques aussi («Je pense aux fleurs et c’est bête / Mais j’envie leur beauté muette »), où l’on sent poindre le souffle d’une inspiration haletante. Une aubaine quand Françoise Hardy brise cinq années de silence avec un disque dégoulinant de solos et de chœurs assassins (bravo Erick Benzi, producteur de 9 titres sur 12) où l'unique rayon de soleil, Au large, est l'œuvre de La Grande Sophie à qui l’égérie des yéyés aurait du confier l'entière réalisation de PERSONNE D'AUTRE.

Baptiste Vignol


Robert au grand galop


« J’aime ça quand les concerts durent une heure et demie. Quatre-vingt-dix minutes, c’est idéal. Cent, c’est généreux. Plus, c’est prétentieux.» Robert Charlebois s’est montré chevaleresque, hier, 7 avril 2018, dans un Grand Rex plein comme un œuf. Le show (car c’est de cela qu’il s’agit) de Charlie Wood (ainsi que le surnomme son ami David McNeil), était parfait, voisinant l’heure quarante. Un demi-siècle maintenant que Charlebois chante, imposant encore à ceux qui le découvrent (ils étaient nombreux hier soir à lever le bras lorsqu’il demanda aux spectateurs qui le voyaient pour la première fois de se manifester) une leçon qu’on pourrait qualifier d'expérience scénique. En vérité, aucun chanteur français ne possède cette irrésistible énergie, ce sens de la scène et ces dons de musicien accompli (Charlebois passe du piano à la guitare) qui rappellent l’aisance d'un McCartney. En forme olympique, drôle, affable (« Vous allez avoir du rock, et vous saignerez du nez, Mesdames », prévint-il Anne Hidalgo et Brigitte Nyssen, présentes dans la salle), Robert fêtait hier le quarante-et-unième anniversaire, jour pour jour, de son mariage avec Laurence, l'occasion de lui dédier Les ondesQuand j’entends cette chanson-là sur les ondes / Du bout du monde j’téléphone à ma blonde... »), précédée d’un laïus à se tordre de rire. En gros: « Nous nous sommes mariés à Las Vegas en 1977, et depuis un an, ça se passe très bien. Si je chante encore, à mon âge, c’est parce qu’elle dépense trop, ma blonde. Sans quoi, je serais à la retraite depuis quinze ans. » Les ondes étant aussi le seul titre méconnu du spectacle, les succès, sans faiblir, tombant comme la neige sur le Mont-Royal en janvier: Je reviendrai à Montréal, Les talons hauts, Ordinaire, Dolorès, Conception, Le mur du son, Satisfaction!, Mon pays, Fu Man Chu, Avril sur Mars, Entr’deux joints, J’t’aime comme un fou et Lindberg pour laquelle Louise Forestier rejoignit son vieux complice sur scène: ovation... En fin de concert, Charlebois, seul au piano, les cheveux trempés, une serviette de bain autour du cou, rendit un hommage d’une sobriété émouvante à Jacques Higelin, soufflant simplement pour lancer Ne pleure pas si tu m'aimes: «Comment dire qu’on l'aime à quelqu’un qui est parti? Hier, j’ai perdu un copain… » Le choix du mot copain plutôt que celui d’ami, si galvaudé dans ce milieu de faux-culs, résume toute l’intelligence et l'humilité du Québécois dont on peut d’ailleurs affirmer qu’Higelin était probablement dans sa folie l’artiste le plus proche. C’est avec J’veux d’l'amour, « Puis tout de suite! / Pas tantôt / Pas t’à l’heure / Te suite, te suite, te suite! », que ce géant de la chanson francophone, l’un des derniers de cet acabit, termina ses retrouvailles parisiennes devant un public chauffé à blanc qui longtemps refusa de quitter la salle.

Baptiste Vignol


Pas très loin de l'issue



On l’avait retrouvé vers la fin de l’été 2017 sur une vidéo plutôt honteuse et postée par ses soins où, dans un bar de l’Isle-sur-la-Sorgue, il massacrait au piano Mistral gagnant devant un Renaud qui, par politesse sans doute, simulait l'endormissement plutôt que d’avoir à s'enfuir en courant… Et puis on était tombé quelques mois plus tard sur sa nouvelle et très mauvaise chanson, Feu de joie, qu’il vint, gai comme un pinson, présenter à la télévision, la coupe étrange et dansant mal, devant des musiciens un peu gênés quand même. Hier, 30 mars 2018, Bénabar a donc enfin sorti le huitième album de sa discographie. Qu’en dire? Qu’il commence ainsi: « Les aiguilles de la montre / Ne tournent que dans un sens… » Bien vu, Bébène, mais ça fait des siècles que ça dure. « Quand on la remonte / C’est encore pour qu’elle avance. » Ça va, ça rime à peu près, même si c’est pas carré. «C’est le début de la suite » enchaine-il sur-le-champ, et nous sommes déjà las. Alors que le morceau n’a pas commencé depuis trente secondes. « Le passé, c’est le passé, / On n’y peut rien changer », souligne-t-il encore... Et cette chanson résume l'album tout entier, vain, vide et pesant. Avec La petite vendeuse, Bénabar n’est qu’une ombre vague et futile de Pierre Perret, avec Chauffard, il singe Renaud, avec Le destin, il fait du sous-Duteil, avec Marathonien, il trouve le moyen d’évoquer les vertus du jogging - Robert Charlebois s'y était déjà attaqué, avec classe, lui, dans J’t’aime comme un fou! Mais Bénabar est là, qui fait tout comme les autres en moins bien. Ce disque hors de prix (15€99) si l’on considère sa piètre qualité, Bénabar l’achève avec Ça ne sert à rien une chanson. Alors pourquoi en écrit-il?

Baptiste Vignol

Lady héroïne


Etape de sa tournée mondiale (elle sera ce soir à Londres et se produisait avant-hier à Zurich, avant d’aller au Japon la semaine prochaine), Charlotte Gainsbourg chantait ce mercredi 28 mars à Paris, dans cet écrin qu’est La Cigale. Une heure et quart d'intensité, et pas une minute de plus, sans que rien ne manque au rendez-vous. Leçon de concert. De chant, de nonchalance, de grâce, d’éclats mythiques, de transe et d’émotion pure (pics sur Lying with you, Kate, Charlotte for ever et Lemon Incest). Que symbolise cette poignée de secondes absolument divines où, sur Deadly Valentine, alors que SebastiAn a rejoint les musiciens (excellents et tous vêtus de t-shirt blancs recouverts d’une veste en jean), Charlotte s’avance et s’adosse, les mains dans les poches, au cadre en néon qui fait office de décor, pour regarder, presque alanguie, la foule en liesse de ses admirateurs qui sont aussi trente années de sa vie. Sous les yeux de Jane B. Et les hurlements du public. Souvenir for ever.

Baptiste Vignol

Qu'il marche à l'ombre



«Pendant ce temps à Istres la Censure est en marche», s'indigne Bertrand Cantat sur Facebook, déplorant que plusieurs concerts de sa tournée soient annulés suite aux pressions exercées par des citoyens en colère. Connait-il seulement l’acception du mot « censure », cet homme pour qui l'amour se clame à coups de poing? « Action de reprendre, de critiquer les paroles, les actions, les ouvrages de quelqu’un. » Donc, oui, la censure est en marche, et pourvu que ça dure. A quoi s’attendait-il en sortant un nouveau disque en décembre 2017 ? S’imaginait-il, la tête farcie par sa mégalomanie maladive, qu’à l’image des Inrocks, tous les médias du pays le traiteraient en héros romantique? Qu’il pourrait reprendre sa carrière, comme si de rien n’était? Parader de ville en ville, jouer les rockeurs humanistes... Et, tiens, pourquoi pas, se pointer un jour, plein de morgue, aux Victoires de la Musique afin d’y être honoré comme il l'était jadis lorsque, grand donneur de leçons, un an avant de tuer Marie Trintignant, ce révolutionnaire de pacotille concluait ainsi sa missive, lue à voix haute – et avec quel contentement de soi – au président d’Universal, Jean-Marie Messier: « Sache que si tes pilules sont trop amères, tu trouveras d’autres que nous pour les faire passer […] et que si nous sommes tous embarqués sur la même planète, on est décidément pas du même monde. » Bertrand Cantat veut chanter, c’est son droit, dit-il, et se faire applaudir. C’est aussi celui des Français de crier plus fort que lui, pour qu’il se taise. Et marche à l’ombre.

Baptiste Vignol