Liverpuldien


L’envol des chœurs féminins, l'éclat mélodique, les refrains fougueux qui giclent, s’embrasent et décollent, les couplets qui chaloupent. La réalisation audacieuse (et sophistiquée), les arrangements soigneux (mais truculents), les variations chevaleresques. Les chansons qui se brisent, tombent en avalanche, rebondissent et scintillent en phosphorescences ironiques. La batterie de Sylvain Joasson qui ne casse jamais les oreilles ni ne «variétise» l'ensemble comme c’est une maladie dans la production française. Le saxo qui zèbre, la basse qui groove, l’interprétation qui captive, ardente et jette des clartés fantastiques. Les glissades féériques, soudaines, qui décoiffent et toujours débouchent sur une pochette-surprise… Olivier Marguerit est un pur songwriter. Il invente, évite le format classique de la ritournelle qui s’enlise de couplets mollassons en refrains prévisibles. Il propose des compositions flamboyantes, inattendues, dignes des trésors de Neil Finn et de Fyfe Dangerfield. Ce disque est une leçon, qui montre une chanson libérée, qui s'est extirpé de son canapé, a traversé son salon, ouvert la porte d’entrée et pieds nus tenté l'aventure. A TERRE ! est un disque rare sur le vertige amoureux, la dégringolade (En chute libre, ce bijou), la perte d’équilibre. Un disque fou. Renversant. «Accroche-toi mon chou, reste avec nous !»

Baptiste Vignol


Sous leur sein, la grenade


Ce qui est chouette aujourd’hui, c’est qu’avec internet, on peut regarder, en les survolant, les émissions qu’on n’a plus envie de se fader en direct parce que trop de longueurs, trop d'entre-soi, trop de mauvais goût, trop de gras, trop d’oublis, trop de sketchs pourris, trop de Daphné Burki. La 34ème édition des Victoires de la Musique était diffusée hier soir, vendredi 9 février. Et il fallait, selon le site de France•tv, 207 minutes pour engloutir cette plâtrée d'aligot. Merci bien… En un quart d’heure ce matin, souris à la main, d’un coup de balayage rapide, l’essentiel fut visionné en replay. Un quart d'heure à peine pour goûter trois tempéraments, trois natures, trois incandescences. Angèle, en anorak (24’25), Christine en Pierrot de Lune (58’00) et Clara Luciani (2h22’28), l’élégance française à son zénith (gestuelle, voix, regard, recul sur elle-même que paraphe son sourire…). Ces trois jeunes femmes sont l’avenir, cette promesse aux mains pleines. Elles sont le renouveau de l'air qu'on respire. Le feu qui flamboie. Elles montrent aussi, sans le vouloir bien sûr, combien Vanessa Paradis (42’00) et Etienne Daho (1h21’05) symbolisent désormais ce que fut la pop d'avant. Un truc qu’on a aimé, oui, mais qui, parfois, fane mal.

Baptiste Vignol


Le coup du boa


Si le génie était gage de succès, Bertrand Belin serait une star. Son sixième album, PERSONA, vient de sortir et c’est probablement le meilleur de sa discographie, le plus abouti, musicalement, où l'auteur, fidèle à ses lacis, nous attire dans des forêts obscures peuplées de rêves, d'épouvantes et de nostalgies. « La nuit je parle, je parle seul / Je te parle tout seul / Pour te dire des choses nouvelles… » (Choses nouvelles). Les gens pensent à Bashung lorsqu'ils tombent sur Belin, pour sa voix de boa, d'abord, qui étouffe sa proie, pour l'univers aussi, et ses percées labyrinthiques. Mais on aurait tort d'oublier la probable influence de Dick Annegarn, de Marcel Kanche ou de Rodolphe Burger, ces artistes qui ne transigent pas. Les nouvelles chansons de BB demeurent radicales, aiguisées, sibyllines : « On annonce un été de Canadair » chante-t-il dans Glissé redressé. Là, sur ce flash rimbaldien, c'est l'ombre de Ferré qui s’impose. Fermez les yeux un peu plus loin, écoutez Grand Duc (« Tous les enfants qui s’en vont de l’école / Les parents, leurs yeux flous / Je sens leurs parfums, je vois tout, j’entends tout… ») et vous verrez Léo. Sous les traits d'un guitar hero. Sitôt le disque lancé, nous voilà donc happés dans PERSONA, comme prisonniers d'un road movie qui roule, s'enroule, s'étire sans s’inquiéter de la norme. Alors, ces chansons dépourvues d'amarres, et pourtant bien ancrées dans le réel d'une France qui s'essouffle («J'ai glissé / Je n'ai plus de paix, de paye, de pays / Je n'ai plus de pain / M'en faire don»), finissent leur course en nous laissant pollinisés par tant d'opacité. De faconde mordorée. D'élégance tendue.

Baptiste Vignol


Ça raconte Maud


Rester calme, ne pas s’enflammer, éviter la critique idolâtre. DIVINE vole d’éloges en louanges. Faut-il se méfier du vent chaud? Tellement d'artistes ont connu ce bonheur provisoire avant de disparaitre corps et âmes. Mais là, quand même. En neuf chansons brèves (pas de remplissage ici) et 23 minutes d'élégance, Maud Lübeck dépeint avec une mélancolie magnifique les choses de l’amour quand il éclot, les feux du hasard, de la rencontre, les peurs que la passion inspire, ses promesses et ses inconnues, ses bonheurs indicibles, ses tendres plaintes, le vertige fou des sentiments… La cruauté, aussi, du silence que l'autre impose parfois, jusqu’à ce que vienne l’oubli, avant l'indifférence… «Prends soin de moi ou je meurs…» Autant de thèmes infinis, rabâchés, contre quoi le temps ne peut rien, mais auxquels Maud Lübeck ajoute de nouvelles fontaines d'eau douce. Car A deux et Ne me dis pas, autant qu'Amoureuse et L’Absente, sont d'inoubliables chansons comme on n'en avait plus entendues depuis très, très, très longtemps, aussi subtiles et chic que les perles éperdues qu'écrivait Gainsbourg pour Jane B. Voilà. La question n’est pas de savoir si DIVINE sera, comme on l'annonce déjà, l'un des grands disques de l'année, mais plutôt de se demander à quel point son opalescente pureté marquera la Chanson française. La réponse dans dix ans, quand il sera possible d'en mesurer l'influence.

Baptiste Vignol


Sous réserve que



De la chanson qui ondule, et dont la finesse étincelle, qui roucoule à son tempo, se dresse, se tourne, vous lance un regard fataliste et poursuit son chemin. De la chanson solaire qui, sans jamais en donner l’air, parvient à dépeindre l’époque, ses heures sombres, sa course folle, son arrogance, sa bêtise et ses rêves en toc... Alors qu’il neige enfin à Paris, en banlieue, comme dans tout le pays, ce 22 janvier 2019 – n’en déplaise aux présentateurs météo qui chaque matin, sur les chaines d'info, s’enchantent que les températures planent au-dessus des normales saisonnières (il y a des coups de pied au cul qui se perdent) –, alors, donc, que les gilets jaunes sur leurs ronds-points de misère n’ont pas fini d’en baver, que tant de zodiacs sombrent et que nos enfants vivront la disparition définitive de l’iguane bleu, de l'ours blanc et du dauphin rose de l'Amazone, Séverin balance une bossa d’actualité, d’espoirs vains, mais d’espérance, aux portes de l'enfer. «La seule chose qui ait du sens / C’est d’se barrer en vacances / Compter les vagues, se casser / Sous réserve que... y ait des vagues!». En effet, désormais, tout est dans la nuance. Le prochain album de Séverin, TRANSATLANTIQUE, est annoncé pour le 15 février. De quoi commencer l'année moins bêtement.

Baptiste Vignol


Ça sonne faux



Chanter avec des simagrées. Hululer. S’écouter soupirer. Et puis grimacer en fredonnant – cela s'entend !– comme le font souvent les guitaristes qui s'échinent sur leur instrument en plissant les yeux, le menton crispé et la bouche tordue, les traits du visage bizarrement contorsionnés par ce qui semble être une épouvantable souffrance... Etirer les syllabes aussi, comme si c’était sexy. Et piailler des rimes en plastique. En alignant des constats élastiques: « On s’aime pas trop mais on s’aime quand même… ». Le tout proprement satiné d'accords hyper léchés. –M– est de retour. Son premier single s’intitule Super chérie. Et c’est une supercherie. De la barbe à papa. Dont l'immature visée rase illico. Car comment la jeunesse séduite par la grâce magnétique d’une Angèle, ou d'une Clara Luciani, pourrait-elle succomber aux couinements ressassés d’un clown en perruque jaune moutarde? Ce costume, franchement... Etait-ce bien nécessaire? Quel embarras masque-t-il? Le malaise de s’être perdu dans un absurde affublement? Qu’est donc devenu le crack qui chantait Je dis aime ou Bonobo? Un zèbre? Un homme passe-partout? Mister mystère. Et l'on se prend à rêver pour rigoler d'un duo d'-M- et Julien Doré...

Baptiste Vignol



The french singer


The Guardian, The Independant et Clash magazine ont fait de CHRIS leur disque de l’année 2018. Pour The TimesGirlfriend est la plus belle chanson des douze mois écoulés. Faut-il encore évoquer les innombrables revues anglo-saxonnes qui ont honoré la fille aux cheveux courts, ou bien alors le New York Times qui l'a mise à sa Une? Héloïse Letissier vit à Paris. Elle mesure trois centimètres de plus qu'Edith Piaf et peut chanter en anglais. A l’instar d'Aznavour qui, au début des sixties, entama une carrière internationale en faisant traduire ses succès, la chanteuse explose les frontières. Une Nantaise, reine du monde? De quoi pouffer en sourdine... Mais la voilà qui triomphe ! Femme volcan. Un seul pays fait encore la fine bouche, le sien. Les Inrocks ayant même trouvé le moyen de ne pas placer CHRIS dans son top 50 (mais BROL d’Angèle n’y figure pas non plus…). Les 18 et 19 décembre derniers, la star donnait deux concerts à l’AccorHotels Arena, l’ancien Bercy. Show fabuleux. Contemporain, dépouillé, athlétique, théâtral, mordant, lumineux, pictural, féminin, animal, open et souriant. Quatre ans après la sortie de CHALEUR HUMAINE, Paris (qu’elle tutoie) l’aura redécouverte bouche bée. Dans la fosse, seul lieu de vérité, c’était soirs de marée : l'amour, le désir ondulaient. Ne pas louper la captation disponible sur le Net, on y voit, et c'est admirable, l’intensité que l'artiste met dans chaque seconde de sa performance. Ce qui se passe sur son visage quand elle ne chante pas est aussi remarquable que ce qu’elle dégage en chantant… Mais où diable cette jeune femme a-t-elle pu trouver la lumière pour éclore subitement en un avatar aussi rayonnant? Eprise de perfection, Chris invente. C’est une aventurière, qui salue ses idoles. Bien sûr West Side Story, bien sûr Beyoncé, bien sûr Michael Jackson… Mais on perçoit aussi dans la richesse de son personnage le soleil noir de Barbara pour sa folie douce et la justesse de ses apartés, le charisme d’Edith quand elle chante a capella, la fièvre de Diam's... Racines françaises. Au fan qui, le 19, lui tendit un gobelet de bière, Chris répondit, légère : « Je ne bois que de la tisane au thym ». L’éclat de son sourire, son air presque perdu après ses chansons les plus physiques laissent à penser que c’est dans la pureté de ses envolées, qu'elles soient vocales ou chorégraphiées, que Chris trouve son oxygène, sa raison de vivre. « Je suis votre dévouée » lança-t-elle avant de quitter la scène. Puis, en courant vers le noir : «C’était Christine and the Queens pour ton divertissement!» Grandiose.

Baptiste Vignol