Comme un cadeau tombé du ciel


C'est une «Whispering production» précise le très beau clip tourné par Juan Sebastian Torales. Un projet qui porte bien son nom puisqu'on y découvre Fred Métayer chuchoter La Chanson de Prévert de Serge Gainsbourg. Ce qui est presque toujours risible, et navrant, avec les reprises qu'on nous sert à la télévision, dans les émissions comme The Voice ou La Nouvelle Star, c'est que les candidats au succès n'ont jamais l'âge ni les épaules pour reprendre les standards que la production leur impose et qu'immanquablement ils abiment à coups de gueulantes sirupeuses devant des coaches qui, puisqu'ils sont payés pour ça, feignent l'émotion, debout, au bord des larmes. Du grand guignol. Fred Métayer démontre ici ce que c'est que de se glisser dans un chef-d'œuvre comme dans une veste de soie, avec délicatesse, et légèreté. Écoutez-le s'emparer des paroles, entendez son jeu de guitare, regardez-le, avec sa gueule d'acteur, de héros mycénien, échapper à tous les tics gainsbourriens, pour délivrer, sans frime aucune, la plus belle version du standard depuis celle de son créateur. Bizarre alors qu'avec un tel talent, Fred Métayer, qui pourrait chanter du Springsteen en français sans que ça ne fâche personne, ne soit pas harcelé par les directeurs artistiques.

Baptiste Vignol


Complètement à la rue


Il y a des chanteurs qui traversent la vie comme les hommes politiques en restant à l’abri du froid, de la faim et des sombres réalités du turbin quotidien. Voilà qui pourrait expliquer que certains trouvent très amusante l'idée de dormir sur un canapé dans la rue. Mais un beau canapé alors, pour ne pas salir le joli stylisme à la mode. On voit que le quartier est populaire. Et le chanteur pense l'être encore. Malgré ses semelles immaculées qui démontrent à quel point il est hors-sol... Il ne restait qu’à convoquer un photographe pour relancer la collection «Clochards» que John Galliano avait conçue pour Dior. Clic, clac. Et le tour est joué! De quoi sourire à pleines dents. C'est consternant, moche et triste à pleurer. Une question demeure: comment une élucubration pareille peut-elle se concrétiser sans que personne, à un moment, ne dise: «Stop!» ? Proches, entourage professionnel, patron de label… En vérité, les artistes qui ont trop embrassé le pouvoir, ça ose tout et c’est même à ça qu’on les reconnait.

Baptiste Vignol


Biolay met le frein à main


Un an à peine après son précédent album, PALERMO HOLLYWOOD, sorti en avril 2016, dont Biolay défendit avec panache les couleurs argentines sur les planches de la salle Pleyel, le tombeur est de retour, avec VOLVER, sur la pochette duquel il se présente amaigri, rajeuni, costumé tel un ministre en marche et coiffé comme un enfant de chœur. Seize chansons composent le CD. C'est six de trop, notamment celles où le chanteur rappouille... Au verso, l'emballage précise: «Palermo Hollywood Volume 2». Est-ce à dire que les morceaux qui se trouvent ici furent écartés du précédent? On peut hélas le penser. Si «Biolay bande encore» titrait un billet consacré à la sombre sensualité de PALERMO HOLLYWOOD, celui-ci s'appellera «Biolay met le frein à main» comme il s'en vante lui-même dans ¡Encore Encore! où, s'inspirant vaguement de Je t'aime moi non plus, il tente, si l'on en croit les applaudissements qui revêtent cette forfanterie, de se faire passer pour un étalon: «Même si la mer se retire / Moi je rentre et je sors / Un peu encore / Je rentre et je sors / Je mets le frein à main / Le frein moteur / J'accélère / Je sens battre ton cœur». Grotesque. Sous la plume fatiguée d'un Gainsbarre en fin de course, ce texte aurait fini chiffonné au fond d'une corbeille à papier avant même d'être terminé... Les plages se succèdent ensuite, à marée basse, et l'on aimerait pouvoir souffler au compositeur: «Les musiques, Benjamin. Les musiques d'abord!», tant VOLVER en manque, tant l'artiste se caricature, ce qui n'est pas bon signe. Et puis, comme souvent avec l'énergumène, BB dégaine la perle, on en compte deux ici, qui mettent tout le monde d'accord: La Mémoire et Sur la comète. Alors on pense: «Putain, le talent...» Et l'on se souvient d'un vieux duo de Gainsbourg avec Catherine Deneuve, et de son titre, qui, en le détournant quelque peu, demanderait, comme une prière, au futur coach de La Nouvelle Star: «Souviens-toi de ne pas t'oublier.»

Baptiste Vignol

Pour l'amour d'elle


Quelques mois après le formidable hommage d'un ogre à son amie (GÉRARD DEPARDIEU CHANTE BARBARA), ce sont maintenant treize femmes qui, vingt ans après son envol, saluent (sous la direction musicale de l'immense Édith Fambuena) celle qui symbolise la chanson féminine à son zénith. Zazie, jolie surprise, ouvre donc le bal, pertinente et rageuse (voilà ce qu'on attend d'elle), en reprenant La solitude. Viennent ensuite Jeanne Cherhal, émouvante, juste et délicate dans sa version de Nantes, Julie Fuchs qui, de sa voix céleste, sublime Gottingen et Dani, la fatale («Qu'on m'amène ce jeune homme…»), inattendue mais parfaite dans le cadre ombrageux de ce bijou instantané que demeure l'épatante Si la photo est bonne. Une entame exemplaire qu'Angélique Kidjo, aussi scintillante qu'une étoile, africanise en s'attaquant au nervalien Soleil noir! Brillant. Si Nolwenn Leroy (Dis, quand reviendras-tu?) chante comme chantent celles qui gagnent des télés-crochet, la voix farcie de chantilly, Louane, à sa manière, unique, presque détachée, s'approprie Mon enfance, allumant même ici des feux insoupçonnés. Quant à l'actrice Virginie Ledoyen, elle fait plus qu'étonner avec Cet enfant-là, elle émerveille. Mais alors, pense-t-on, qui donc a pu se risquer à chanter L'Aigle noir, l'autre chef-d'œuvre tragique, avec Nantes, de la Longue dame brune? L'aiglon Juliette Armanet. Il existe des standards vertigineux dans lesquels il vaut mieux ne pas trop se lancer quand on n'est pas (encore) un as de la voltige... Et l'on regrette ici les absences de Catherine Ringer et de la Grande Sophie. Par-delà trois ou quatre trous d'air, voilà donc le tribut, le gage d'admiration, d'amour à Barbara qu'il faut se procurer. Tout autre, s'il s'en trouve, paraitra bien pâlot.

Baptiste Vignol

Redécouverte


Guatémaltèque de naissance, Carmen Maria Vega, victime d'un trafic d'enfants, a toujours vécu en France, adoptée par des parents lyonnais. Après avoir au cours de ces dernières années remonté le fil de ses origines, et son lot de souffrances, la chanteuse aux yeux de jaguar, dont on avait pu remarquer le caractère, la gouaille et les talents de meneuse dans la comédie musicale «Mistinguett, les Années folles», a prié des auteurs et des compositeurs (parmi lesquels Mathias Malzieu, Zaza Fournier, Belle du Berry, Chet, Jean-Pierre Pilot…) de mettre en musique sa quête d'identité. Car la jeune femme, et c'est le signe de son intelligence, a l'humilité des grands interprètes : évitant de se prendre pour ce qu'elle n'est pas, une parolière, une mélodiste, elle donne corps, et avec quelle félinité, d'une voix douce et profonde comme un pelage fauve, aux textes qu'elle se choisit. Son nouvel et quatrième album compte une douzaine de chansons tempétueuses et impolies, dont deux absolument parfaites, ce qui n'est pas rien. La première, Santa Maria, rappellera «Les Conquérants» d'Heredia. «Départ du navire sous les astres dorés / J'entame le voyage sur l'océan déployé…» Écrite par Baptiste W. Hamon sur une partition d'Alma Forrer, cette complainte phosphorescente ne met pas les pieds dans le plat mais peint de biais le retour au pays de l'enfant déracinée, ivre d'un rêve héroïque et brutal. Quant à la seconde, Aigre-doux, elle est l'œuvre du crack Jean Felzine dont on reconnait illico le style rétro rock, ce qui jamais ne nuit au propos. Ce slow parfait, la chanteuse le sublime et l'on voudrait le danser dans ses bras. Muchas gracias señorita.

Baptiste Vignol


Entre deux tours



«On a les dirigeants qu'on mérite, / On se les coltine en mode repeat / Drôle de vie qu'on mène : / Métro, boulot, problèmes» (Je singe le monkey),  «Pardon pour le monde qu'on vous lègue, / Pardon pour les mers un peu deg', / Y avait pas de poubelle à la ronde ! / Pardon pour les plages qu'on bétonne, / Pardon pour les baleines qu'on harponne, / Fallait bien des cosmétiques pour nos blondes…» (Toujours plus con), «J'aurais pu végéter / Jusqu'à devenir une ombre / Mais j'ai préféré finir et te dédier / Cette chanson qu'à ton attention / J'ai nommée “La joie de rompre”» (La joie de rompre), «Je t'emmènerais bien en lune de miel aux Canaries, / Je t'offrirais carrément la lune si j'étais Qatari» (Je t'aime low cost), «Si j'étais le chérubin d'Higelin / Ou d'Jacques Dutronc, j'aurais le bras long, / Si Johnny m'avait donné le sein, / Si Chedid était mon daron, / J'aurais des comités de soutien / Dans leurs cérémonies bidon…» (Fils de), «T'es comme le formica / Au milieu des eighties / Plus personne ne veut de toi / Tous les garçons te squeezent…» (Accroche-toi), «À quoi bon viser l'évasion / Quand tu pèses une tonne de chagrin? / Je reste au ras du béton / Lourd et triste comme un parpaing» (Rien ne sert de courir), «Il ne possède rien du tout, / C'est dire comme il est blindé / Contre le sort, les à-coups, / Quand on n'a rien, faut avouer / Qu'on est tranquille et surtout / Qu'on ne craint pas d'être fauché / C'est sa richesse, son atout, / Il est le branleur parfait» (Le branleur parfait). Des textes carrés qui dépeignent l'époque sur des musiques barrées, rock et pas baroques, Archimède avec MÉHARI survole le salmigondis des fanas de Dutronc, de Renaud, d'Oasis. Et tout ça fait un disque d'enfer (leur quatrième), plein de singles, d'humour et de sens. Comme d'hab.

Baptiste Vignol


Entendre encore Danielle Darrieux


Elle chantait fort joliment, Danielle Darrieux, et mieux que ça. Aussi naturellement que son charme piquant illuminait le grand écran. D'ailleurs, de toutes les véritables stars du cinéma français qui possèdent une discographie digne de ce nom (elle fut Grand Prix de l'Académie Charles Cros en 1960), Danielle Darrieux est celle qui, avec Vanessa Paradis, chantait le plus juste. Elle est pourtant celle dont on a oublié les chansons, qu'elle choisissait avec tact. Trenet, Bécaud, Lemarque, Rivgauche et Nougaro, les tandems Nyel-Verlor, Marnay-Stern, Cour-Popp et Vaucaire-Dumont lui permettront d'atteindre la grâce d'une Gréco blonde. En 1968, l'héroïne de «Marie-Octobre» sortit chez RCA un 33 tours de collection parce qu'il contient notamment quelques bijoux de Roland Arlay, celui-là qui, en 1966, chantait Catherine pour Deneuve. Vol 349, ce chef-d'œuvre évoquant une rencontre en Afrique équatoriale, le temps d'une escale… L'immense Black Street Blues sur une femme «mise en cage» par l'industriel dont elle est la maitresse. «Et parce que la cage est dorée / Voilà, tu te crois quitte…» L'enverra-t-elle valser? Suspens. L'impeccable et mauve Venise en a tant vu bien sûr. Comme au théâtre aussi qu'elle enregistre avant Cora Vaucaire. Mademoiselle Danielle Darrieux fête son siècle d'existence aujourd'hui 1er mai 2017. Si sa filmographie a l'éclat du diamant (Litvak, Decoin, Autant-Lara, Ophuls, Mankiewicz, Duvivier, Demy, Téchiné, Sautet, Ozon), ses chansons intrigantes, câlines, espiègles, ont gardé intact le parfum de leur époque. Voilà leur classe. Indélébile.

Baptiste Vignol