Génération Louane


Vingt ans à peine. Et déjà les six lettres de son prénom semblent pouvoir incarner la chanson populaire des trois ou quatre prochains quinquennats. Un premier album de diamant, un César au cinoche, des clips qui buzzent sans lasser… Louane, tombée du ciel sur un plateau de télévision, explose les scores des filles et des fils de qui ont, à peine lancés, la presse parisienne dans les poches. Sa chance? Son sourire naturel, derrière lequel elle s’excuserait presque d’être là. L’air de faire son âge aussi, sans jouer un personnage – les grandes interprètes sont celles qui se font remarquer en ne cherchant pas à l'être, du coup on ne voit qu’elles. Et cette voix fabuleuse, facile, chaude et sans manière, qui lui permet par exemple de reprendre « Mon enfance » de Barbara avec une impénétrabilité inouïe. Son dernier titre en date, premier single d’un nouvel album à venir, est l’un des vrais tubes de l’été. « On était beau, souvent / Quand on souriait pour rien / On s’aimait trop / Pour s’aimer bien… » Tous les ados s’y retrouvent et chanteront encore son refrain après les vacances d'été, quand les amours de plages auront jauni et tomberont comme des feuilles mortes. Car c’est une chanson réussie (écrite par Thomas Caruso et Aron Ottignon), qui d’un vers, un seul, signe sa profondeur, lorsque la narratrice, en trois mots, exprime plus que son désespoir, son mépris d’elle-même! «Sur toutes les routes je pense à toi / Si je m’écoute je pense à toi / L’ombre d’un doute, je pense à toi / JE ME DÉGOUTE»… Un succès qui chante juste. Comme l'étoile qui le porte.

Baptiste Vignol

Grande dame


Isabelle Aubret. Sa voix séraphique, comme l’écrit Alister pour parler, dans Schnock, de son interprétation de la chanson C’est ainsi que les choses arrivent, musique de Michel Colombier, texte de Charles Aznavour, dans le générique final d’Un flic de Jean-Pierre Melville. Voix d’ange ou de sirène, scandaleusement ignorée par les tenants du bon goût qui, n’ayant jamais écouté CASA FORTE, son 33 tours culte de 1971 dans lequel elle s’abandonnait au souffle de la bossa brésilienne, n’ont qu’Édith Piaf, Juliette Gréco et Nana Mouskouri à la bouche pour évoquer les immenses interprètes féminines de la chanson francophone. 

CASA FORTE

Et pourtant, Isabelle Aubret, quelle carrière! Trente et quelques disques pour servir avec amour et suavité Aragon, Ferrat, Brel, Mouloudji ou Michel Legrand... Son dernier album, ALLONS ENFANTS, date de septembre 2016. C’est un bijou. Taillé sur mesure par Claude Lemesle aux paroles, Jean-Pierre Bourtayre et Roland Vincent aux musiques (ces trois-là s’y connaissent en succès populaires, parfaits et indémodables), mais aussi par Michel Rivard, Georges Chelon et Jean-Max Rivière, l’homme qui écrivit La Madrague pour Bardot, Il suffirait de presque rien pour Reggiani, L’Amitié pour Françoise Hardy. Dix-huit chansons le composent, pleines de sens, de larmes et d’émotion, de nostalgie souriante et d’espérance folle: « Il faut vivre d’amour, d’amitié, de défaites, / Donner à perte d’âme, éclater de passion / Pour que l’on puisse écrire à la fin de la fête / Quelque chose a changé pendant que nous passions »… Mais ce qui marque d'abord, c’est la voix claire d’Isabelle, son sourire qu’on devine et ses pensées qui s'entendent derrière chaque phrase de chaque chanson. La marque des très grand(e)s.

Baptiste Vignol

Voix rare


Paul Morand disait dans «Bains de mer» que l’eau bleue des Açores était douce comme un ongle. La voix d’Eskelina, elle, aurait la douceur de l’ivoire chauffé au soleil. Capable, quand elle s'envole de chasser les nuages. Le deuxième album de la Suédoise contient treize jolies chansons bien carrées. Légères (L’emmerdeuse), coquines (Les Trois garçons), aigres-douces (Le cèdre) ou mélancoliques (Charlie Townsend), elles ne sont pas du dernier cri mais charment instantanément grâce au timbre d'Eskelina dont l’accent fait l’empreinte et leur donne cette clarté, unique en France, blonde, franche et sensuelle. Précieuse voix qu’il ne faut point camper sur des sentiers trop balisés, mais laisser aller pour qu’elle se déploie. Alors quand la jeune femme interprète Quelqu’un comme toi, seul titre du disque portant sa signature, on devine aussitôt que c'est dans les choses de l’amour, chantées à la guitare, que se dressera son bonheur. Et le nôtre.

Baptiste Vignol


Les élans de Circé



Sur la pochette de FEMME LOUVE (signée Charles Hilbey) une déesse en cheveux, Lilith, prêtresse des plaisirs charnels, maintient ouverte sans frayeur et de ses doigts délicats la gueule d'une femelle sauvage, les oreilles baissées, le regard soumis et les crocs énormes. Voici le deuxième album de Circé Deslandes, et ceux qui avaient eu vent du premier, ŒSTROGENÈSE, l'attendaient en se demandant vers quel sous-bois mystérieux, humide et moussu, elle pourrait aujourd'hui nous entrainer. Onze contes composent cette échappée fredonnés d'une voix douce qui semble goûter chaque syllabe comme on croque dans un fruit mûr. Circé Deslandes n'a pas la reconnaissance que ses audaces et son talent méritent. Elle est pourtant la chanteuse française la plus poético-fertilo-dingue et neuve des années récentes. L'écouter, c'est partir en plongée, équipé d'un scaphandrier, au cœur d'une féminité mise à nue. «Je caresse les astres rouges / Et les soleils mouillés / Dans les algues folles / De ma psyché…» Ses chansons crues, hors format, conçues avec Mathieu Calmelet, ne rappellent personne. Jamais elles ne passeront à la radio. Trop intelligentes. Trop écrites. Trop légères. Trop politiques. Trop dérangeantes. Ce qui n'est que gâchis quand on voit l'artiste sur scène, impérieuse, dans des vidéos. Il faut donc sans tarder s'immerger dans sa musique bleu marine avant qu'un jour, elle ne décide de se tourner vers la littérature, qui, moins pudibonde, lui ouvrira grand les bras.

Baptiste Vignol


Comme un cadeau tombé du ciel


C'est une «Whispering production» précise le très beau clip tourné par Juan Sebastian Torales. Un projet qui porte bien son nom puisqu'on y découvre Fred Métayer chuchoter La Chanson de Prévert de Serge Gainsbourg. Ce qui est presque toujours risible, et navrant, avec les reprises qu'on nous sert à la télévision, dans les émissions comme The Voice ou La Nouvelle Star, c'est que les candidats au succès n'ont jamais l'âge ni les épaules pour reprendre les standards que la production leur impose et qu'immanquablement ils abiment à coups de gueulantes sirupeuses devant des coaches qui, puisqu'ils sont payés pour ça, feignent l'émotion, debout, au bord des larmes. Du grand guignol. Fred Métayer démontre ici ce que c'est que de se glisser dans un chef-d'œuvre comme dans une veste de soie, avec délicatesse, et légèreté. Écoutez-le s'emparer des paroles, entendez son jeu de guitare, regardez-le, avec sa gueule d'acteur, de héros mycénien, échapper à tous les tics gainsbourriens, pour délivrer, sans frime aucune, la plus belle version du standard depuis celle de son créateur. Bizarre alors qu'avec un tel talent, Fred Métayer, qui pourrait chanter du Springsteen en français sans que ça ne fâche personne, ne soit pas harcelé par les directeurs artistiques.

Baptiste Vignol


Complètement à la rue


Il y a des chanteurs qui traversent la vie comme les hommes politiques en restant à l’abri du froid, de la faim et des sombres réalités du turbin quotidien. Voilà qui pourrait expliquer que certains trouvent très amusante l'idée de dormir sur un canapé dans la rue. Mais un beau canapé alors, pour ne pas salir le joli stylisme à la mode. On voit que le quartier est populaire. Et le chanteur pense l'être encore. Malgré ses semelles immaculées qui démontrent à quel point il est hors-sol... Il ne restait qu’à convoquer un photographe pour relancer la collection «Clochards» que John Galliano avait conçue pour Dior. Clic, clac. Et le tour est joué! De quoi sourire à pleines dents. C'est consternant, moche et triste à pleurer. Une question demeure: comment une élucubration pareille peut-elle se concrétiser sans que personne, à un moment, ne dise: «Stop!» ? Proches, entourage professionnel, patron de label… En vérité, les artistes qui ont trop embrassé le pouvoir, ça ose tout et c’est même à ça qu’on les reconnait.

Baptiste Vignol


Biolay met le frein à main


Un an à peine après son précédent album, PALERMO HOLLYWOOD, sorti en avril 2016, dont Biolay défendit avec panache les couleurs argentines sur les planches de la salle Pleyel, le tombeur est de retour, avec VOLVER, sur la pochette duquel il se présente amaigri, rajeuni, costumé tel un ministre en marche et coiffé comme un enfant de chœur. Seize chansons composent le CD. C'est six de trop, notamment celles où le chanteur rappouille... Au verso, l'emballage précise: «Palermo Hollywood Volume 2». Est-ce à dire que les morceaux qui se trouvent ici furent écartés du précédent? On peut hélas le penser. Si «Biolay bande encore» titrait un billet consacré à la sombre sensualité de PALERMO HOLLYWOOD, celui-ci s'appellera «Biolay met le frein à main» comme il s'en vante lui-même dans ¡Encore Encore! où, s'inspirant vaguement de Je t'aime moi non plus, il tente, si l'on en croit les applaudissements qui revêtent cette forfanterie, de se faire passer pour un étalon: «Même si la mer se retire / Moi je rentre et je sors / Un peu encore / Je rentre et je sors / Je mets le frein à main / Le frein moteur / J'accélère / Je sens battre ton cœur». Grotesque. Sous la plume fatiguée d'un Gainsbarre en fin de course, ce texte aurait fini chiffonné au fond d'une corbeille à papier avant même d'être terminé... Les plages se succèdent ensuite, à marée basse, et l'on aimerait pouvoir souffler au compositeur: «Les musiques, Benjamin. Les musiques d'abord!», tant VOLVER en manque, tant l'artiste se caricature, ce qui n'est pas bon signe. Et puis, comme souvent avec l'énergumène, BB dégaine la perle, on en compte deux ici, qui mettent tout le monde d'accord: La Mémoire et Sur la comète. Alors on pense: «Putain, le talent...» Et l'on se souvient d'un vieux duo de Gainsbourg avec Catherine Deneuve, et de son titre, qui, en le détournant quelque peu, demanderait, comme une prière, au futur coach de La Nouvelle Star: «Souviens-toi de ne pas t'oublier.»

Baptiste Vignol