Les 10 plus beaux disques de l'année

1. L'AN 40 - Jeanne Cherhal


L'AN 40 n'a rien d'un soleil qui se couche. C'est une aube nouvelle. Une anatomie des passions humaines. Un plumage fauve de chansons imbriquées. C'est une principauté. Qui déclare son indépendance. Le tipi d'une Cheyenne. En moins de quarante minutes, la chanteuse aux yeux verts cisèle les tourments, les peines et les éblouissements d'une créatrice à fleur de peau. Jamais personne n'avait chanté cet âge avec une telle intensité. Sacré disque de l'année francophone par L'Obs et Télérama, L'AN 40 fait partie des très grands albums de la décennie.


2. SOLEIL, SOLEIL BLEU - Baptiste W. Hamon


Avec son deuxième LP, Baptiste W. Hamon propose dix chansons de foudre, de robes pâles et d'âmes brisées. Des chansons d'hommes cabossés qui «jouent un vieux Dylan en ré». Des chansons d'effervescence aussi. D'amitiés mortes et de joies en sursis. Il se passe quelque chose relevant de l'apesanteur quand on écoute SOLEIL, SOLEIL BLEU. Le sentiment d'être moins seul, d'avoir trouvé dans le réconfort westernien d'une voix sans manières la présence d'un ami. Comme un soleil qui se lève.


3. À TERRE ! - O


L'éclat des chœurs féminins, les refrains fougueux qui giclent, s'embrasent et décollent, les couplets qui chaloupent. La réalisation audacieuse (et sophistiquée), les arrangements soigneux (mais truculents). Les variations chevaleresques, les chansons qui se brisent, tombent en avalanche, rebondissent et scintillent en phosphorescences ironiques. Olivier Marguerit est un pur songwriter. Son disque est une leçon pop.


4. LA MORT DES ETOILES - Les sœurs Boulay


Sorti le 3 septembre 2019, LA MORT DES ÉTOILES restera comme le premier grand disque francophone post #MeToo et #GretaThunberg. Treize chansons de femmes. De femmes en colère – dont l'écho porte loin puisque la colère des femmes sauvera le monde. Chansons terriennes. De quête. Et d'inquiétudes. Que la poésie, l'équation nord-américaine des musiques (Stéphanie et Mélanie Boulay sont québécoises), la sensualité des arrangements, l'indicible souplesse de l'interprétation, purgent de tout fatalisme.


5. HOMELESS SONGS - Stephan Eicher


Un chanteur, c'est d'abord une voix. Un timbre. Ça n'est même que ça. Ceux qui s'en trouvent dépourvus, malgré leur talent, connaitront toujours des parcours parallèles, loin du grand public. Et la voix de Stephan Eicher a la douceur réconfortante des refuges, le charme des charpentes de grenier. Avec Prisonnière et Je n'attendrai pas, l'Helvète et «son» parolier Philippe Djian rappellent qu'ils forment un tandem d'élite. Qui n'a rien à envier aux divins binômes de la chanson française, Plante/Aznavour, Lanzmann/Dutronc, Roda-Gil/Clerc, Souchon/Voulzy, Daho/Turboust.


6. BRAQUAGE - Marie-Flore


Attention tristesse. Qu'une artiste puise dans son propre chagrin pour faire œuvre de création n'a rien de neuf, mais qu'elle s'exprime avec une impudeur aussi magnifique est un signe. Le signe d'un climat. D'une conquête. D'une libération. L'époque change. Et la chanson l'accompagne. Il y a quelque chose d'épineux chez Marie-Flore. Un cocktail romantique. Qui semble provenir de la rue. Une poésie crucifère. Loin, très loin de la cuculisation généralisée.


7. PERSONA - Bertrand Belin


Si le génie était gage de succès, Bertrand Belin serait une star. Sixième album de sa discographie, PERSONA est son meilleur, le plus abouti. L'auteur, fidèle à ses lacis, nous attire dans des forêts obscures peuplées de rêves, d'épouvantes et de nostalgies. De ces artistes qui ne transigent pas ni ne font de l'œil au public, Bertrand Belin n'est pas un animal de foire.


8. L'ANNEE DU LOUP - Alma Forrer


Sa voix d'eau claire est un manteau de brumes. Et ses chansons sont des soupirs, des abandons. Des SOS Amor. «Ce qui compte, c'est pas la fin / C'est de tout claquer et de le faire super bien...» Comment mieux le dire autrement? Certains suivent leur instinct. Alma Forrer n'écoute que ses passions. Qu'elle dévoile sans baisser les yeux. A rendre dingos les garçons.


9. 6½ - Les Innocents


Conformes à la réputation du groupe, JP Nataf et Jean-Christophe Urbain aquarellent leurs nouvelles chansons de colorations lumineuses qui s'échappent des brumasses de l'époque. Dix prototypes indémodables dont les couleurs vives papillonnent, chatoient, se diaphanéisent et miroitent dans la pénombre du quotidien. Un feu d'artifice.


10. ÂMES FIFTIES - Alain Souchon


Difficile de ne pas être déçu en découvrant le dernier Souchon. Trop de musiques passe-partout (pas assez de Laurent Voulzy). Pourtant, deux merveilles suffisent à faire de ce disque le top 10 de l'année: Âmes fifties d'abord, qui vaut bien des documentaires sur la France de René Coty. Un terrain en pente ensuite, sur la France des années 2010: immense, poignante, subtile, sobre, humaine, narquoise, délicate et nuageuse. Quand l'art de la simplicité confine au génie. Un quart de siècle après Foule sentimentale, Souchon remet ça. Il dit tout. Faut voir comme. Et l'on reste sans voix.

Baptiste Vignol



Riquiqui


Dans L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger, Holden Caulfield, le narrateur, dit: « Mon rêve, c’est un livre qu’on n’arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain, et on lui téléphonerait à chaque fois qu’on en aurait envie. » Ne sommes-nous pas quelques millions à l'avoir eu, ce rêve, après avoir découvert certains disques? L’impression bizarre qu’ils ne s’adressaient qu’à nous. Depuis, les voix d’Alain Bashung, de Barbara, d’Alain Souchon, de Jane Birkin sont devenues les nôtres. En écoutant PANORAMA de Vincent Delerm, nulle envie de lui passer un coup de fil! Le genre du gentil garçon qu’on laisse à ses admiratrices en bonnet de bain. Il y a trop de « cœurs qui tombent en panne » dans les chansons molles de Vincent Delerm, trop «de larmes aux yeux, le cœur se décrochant», trop de sentimentalisme bêta («juste sentir mon cœur qui bat…»), trop de précisions gros doigt («…et ressentir une émotion»). Trop «d’enfance au bout du couloir», trop de «patinoires», ah, les patinoires… Trop de «couples allemands», trop de «melons coupés en deux» et «de yeux qui s’inondent» (chez Marie-Flore, ça donne «dans mes yeux, c’est l’automatique arrosage»…) Trop de tics vocaux, trop de cordes convenues, de musiques pâles, de pianos hésitants. Trop de chœurs vaguement enrhumés, trop de chansons parallèles, sans trouvailles d'expression… De la rengaine asexuée qui ne risque rien, parsemée de mièvre élégance, d’inquiétudes futiles, de mornes somnolences. Delerm sait-il que les amants mêlent à leurs caresses des morsures? Dolentement il chantonne «Je m’endors dans une ville nouvelle…» en nous endormant avec lui. «Les amours, les photographies, la vie passe et j’en fais partie» constate-t-il pour conclure. Tout passe, oui. Le temps, les cigognes, les trains de nuit. Les suppositoires aussi.

Baptiste Vignol


The Voice


Lundi 2 décembre 2019. Jean-Louis Murat chante au théâtre de la Madeleine, fort bel écrin de 700 places sis à deux pas de l’église où trois présidents de la République s’inclinèrent devant la dépouille de Johnny Hallyday, ce «héros français». 21 heures, les lumières s’éteignent. L’homme surgit sur la scène accompagné par ses deux musiciens. Fred Jimenez attrape sa basse, Stéphane Raynaud s’installe à la batterie et Murat se saisit d’une guitare douze cordes qu’il ne lâchera pas de la soirée. Le charisme ne s’est pas émoussé, tout en nonchalance. Cheveux longs, rasé de frais, pantalons et veste en blue jean, Murat n’a pas de temps à perdre. Il attaque aussitôt. Et c’est du costaud. Ça ondule, ça s’élève, ça tranche, ça groove sévère, ça vous capture, ça vous conquiert et ça vous recouvre le cœur, l'âme et le corps comme le lichen son rocher. Après une demie heure de blues taillé à la serpe, qu’un art poétique rend unique dans le paysage de la chanson française, Murat, chevelure humide, tombe la veste. «I’m still alive» assure son t-shirt. Alors, l'Auvergnat, de son timbre de miel, demande à Stéphane Raynaud: «Joue un truc pépère… Un truc vraiment pépère... On ne va pas réveiller Brigitte Macron!» Le palais de l’Elysée se trouve à portée. Ce sera son seul aparté. Pas de tatouage à la con sur ses bras de bêcheur, pas d'énormes bagouses aux doigts pour jouer les rockeurs, Murat n’a rien d’un roc, c’est un pays, irrigué de sources anciennes. C'est un maitre d’élégance et de sensualité. C'est un musicien exceptionnel doté d’une voix sans nulle autre pareille. Et c’est sur une version galactique de son dernier chef-d’œuvre en date, Je me souviens, qu’il quittera la Madeleine sans trémolos. Le génie de Murat rend péremptoire. Son pouvoir peut vous faire prétendre, sans qu’on n'en doute une seconde à l'instant où on l'affirme, qu’à côté de lui, tous les chanteurs français sont des nains. Tous. Ou presque. La vérité n'est pas loin.

Baptiste Vignol


Angèle au Zénith


Qu’elle fût entourée par les six danseuses qui l’accompagnent sur sa tournée triomphale (et qui ajoutent au show un fil quasi pictural) ou bien qu’elle chantât seule debout derrière son piano Rhodes devant six milles spectateurs, Angèle, avec une aisance désarmante, occupa, ce dimanche 1er décembre 2019, la scène gigantesque du Zénith que des éclairages sobres et limpides habillaient comme un décor de science fiction. Deux musiciens seulement, un batteur et un claviériste, assurèrent le job avec l'efficacité d’un groupe lancé au galop. Et les hits s’enchainèrent (La loi de Murphy, La thune, Perdus, Tout oublier, Flou, Je veux tes yeux – incroyable chapelet de succès qui figurent tous sur un seul disque, BROL, quand tellement d'autres «stars» ne comptent pas autant de tubes après trente ans de carrière...), repris par une foule en prière qui connait par cœur toutes les chansons de l’idole. Le Zénith parisien, dans ces cas-là d'intense communion, s’impose comme un temple idéal. Le vaisseau de mille espérances. Le cratère d’une liesse prometteuse. Avant Balance ton quoi, Angèle, d'une phrase, précise: «J’espère que cette chanson sera bientôt passée de mode.» Pas de discours ni de tribune. La grande force d’Angèle, rester simple, naturelle et concise, tout en ne cachant rien du vertige qu'elle éprouve face au phénomène qu'elle est devenu. «Être une star, c’est ne pas l’être » disait Charles Aznavour. CQFD.

Baptiste Vignol


«Je suis là pour chanter»


Il n’y en a que pour Clara Luciani (radios, télés, couvertures de magazine), et l’on voudrait que ça dure encore. Un beau documentaire sur son premier passage à l'Olympia a été mis en ligne le 18 novembre, réalisé par France.tv pour la collection Jump!. La chanteuse s'y montre d’une modestie, d’une élégance et d’une subtilité rafraichissantes. La voilà par ailleurs gratifiée d'une consécration pierre&gillesque dans le cadre de l’exposition «La fabrique d’une idole» (il y a moins d’un an, avant son sacre aux Victoires de la Musique, personne ou presque ne connaissait Clara Luciani). Enfin, une troisième édition de son premier album (déjà vendu à 150.000 exemplaires) vient de paraitre, enrichie de cinq titres impeccables. C’est ici qu’elle fascine. Dans sa propension à composer de très bonnes chansons. Puisqu'elle n'a pas oublié d’où elle vient (il fut long le chemin...), Clara Luciani rappelle humblement sur le site du Parisien: «Je suis là pour chanter.» Façon de dire: «Ne m'en demandez pas davantage». A l'instar de Barbara qui répondait à ses laudateurs: «Je fais des petits zinzins comme une autre fait des robes et c’est tout!» Pour Le Parisien encore, l’auteure-compositrice provençale confesse craindre que sa créativité ne s’émousse. Une chose est sûre: le moment n’est pas venu. Car Clara Luciani semble posséder la recette des refrains Superglu bien qu'elle donne l'air de ne pas en être consciente – ce qui la rend irrésistible. Après La Grenade (38 millions de vues sur Youtube à ce jour), La Baie (2M) et Nue (6M), voici donc l’imparable et puissante Ma sœur dont le clip a été dévoilé le vendredi 22 novembre, veille du jour où la sororité s’est déployée à l’appel de #NousToutes contre les violences faites aux femmes. «Ma sœur nous avons des cœurs siamois / Et chaque coup que je reçois / Ricoche et me frappe deux fois…» Quand les artistes pressentent l'époque, leurs mots deviennent parfois des slogans. Pour preuve: «Prends garde / Sous mon sein la grenade

Baptiste Vignol

C'est de l'eau, c'est du vent


Ce qu'il reste d'un succès? La musique, quand on a oublié les paroles. C'est pourtant grâce à leur impact, leur poésie, qu’une chanson accroche l'oreille du public et s’immisce dans son inconscient. Imperceptiblement. Comme la vague s’échoue sur la grève et s'imprègne en partie dans le sable avant le reflux... D’où l’intérêt d’être servi(e) par des auteurs capables, solides et inspirés. C’est avec un titre inédit, Vague à l’âme sœur, sorti à l’occasion d’une compilation (BEST OF & VARIATIONS), que Vanessa Paradis rappelle quelle formidable interprète elle peut être sitôt qu'on lui donne de quoi s'exprimer. Sur une musique de Mark Daumail, elle évoque (texte de Bertrand Belin) le destin des amours soudaines qui, soulevées par le souffle des vents, se balancent comme des hamacs avant de se briser en mille éclats d'écume. De magnifiques paragraphes sur la splendeur des vagues, qui vont, qui viennent, filles du large et des alizés, parsèment l'autobiographie de William Finnegan, «Jours barbares, une vie de surf» (Prix Pulitzer 2016). A ce moment du récit, l’action se déroule dans l’archipel des îles Yasawa aux Fidji: « Quand la marée culmina, il se passa un étrange phénomène. Le vent tomba et l’eau, déjà très limpide, devint encore plus transparente. Il était midi, et le soleil au zénith la rendait quasiment invisible. Un peu comme si nous flottions sur un coussin de néant, en suspension au-dessus du récif. On voyait le ciel, l’océan et le fond de la mer au travers. Et, quand j’en ai pris une et que je me suis levé sur ma planche, elle a disparu. C’était comme surfer sur l’air. La vague était si petite et si translucide que je ne parvenais pas à distinguer sa face des creux qui la précédaient ou la suivaient. Je devais surfer au jugé. C’était onirique. » Impossible de ne pas songer au livre de Finnegan en découvrant le clip onirique de Vague à l’âme sœur. La voix, les mots, la musique, l'image, tout concorde. Et la chanteuse rayonne telle une icône solitaire à la fureur tranquille. Sublime.

Baptiste Vignol


Chacun sa cup of tea


C'est le chanteur Philippe Katerine qui aurait dû incarner Elton John au cinéma. Mêmes traits (il suffit de regarder le portrait caravagesque de l’Anglais sur le 33 tours ELTON JOHN sorti en avril 1970), même bizarrerie vestimentaire, voix vaguement similaires et mêmes idolâtries (toutes proportions gardées, planétaire d’un côté, parisienne de l’autre). Tandis que Sir Elton accomplit une éléphantesque tournée d’adieu, le Vendéen césarisé émerveille la critique ébahie avec un dixième album qu'une loufoquerie réjouissante, Stone avec toi, bourrée d'images barbapapesques, a précédé de quelques semaines. Passons sur la pochette du disque, complètement débile et son fond rose jambon... CONFESSIONS est un long, très long déballage d’une vingtaine de petits tableaux dont trois tapent dans le mille: l’observationnel Malaise dans lequel « les gens sans oriflammes, les daltoniens de l’âme» (Les gens qui doutent, Anne Sylvestre) se reconnaitront, Bonhommes, sur les enfants du chanteur («Vous ne savez rien des migrants / Des guerres civiles au Soudan / Le Bataclan et Charlie»), et Madame de pour ce joli tercet peccamineux: « Peu m’importe la vie de bohème / Peu me chaut le pays post mortem / Tant que je vois l’homme que j’aime sur moi...» Le reste est parfois amusant – sans jamais toutefois parvenir à être drôle (Keskessékcetruc, sauvé par l’interprétation de Camille), parfois bien roulé mélodiquement (La converse avec vous), parfois d’inspiration «gilet jaune» (BB Panda et son croche-patte à Macron – pardon, son «tacle» faut-il dire aujourd’hui...), mais souvent monotone, voire un tantinet maniéré. Trop de cucul quéquette font plein de prouts mouillés. Et comme Katerine saute à pieds joints dans sa «zone de confort» (autre expression nunuche pour chroniqueurs BFM...), il en met forcément partout! N’empêche, CONFESSIONS serait pour certains l’album de l’année. Lol. C’est la zob génération qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez et s’enflamme pour un confetti. Impossible en revanche, cinquante ans après sa sortie, de se passer d'ELTON JOHN, ce chef-d'œuvre de folie.

Baptiste Vignol


Diane en son royaume


D’entrée, dès le premier couplet de la première chanson du quatorzième album-studio (MEILLEUR APRÈS) de Diane Dufresne, la voix, cette voix, sa voix, qui s’élève comme un flamant rose et flotte aux vents épais. Quarante-cinq ans après TIENS-TOÉ BIEN, J’ARRIVE, la Montréalaise continue de montrer à quel point chanter est un art. Cette femme-oiseau que certains nigauds résument encore au vieux succès J’ai rencontré l’homme de ma vie, ou bien à Starmania dont elle-même se souvient à peine, s’impose aujourd’hui comme la plus majestueuse des artistes de la chanson francophone. «On ne perd pas ses moyens en vieillissant, on les atteint. Il faut des décennies pour se réaliser entièrement» déclarait-elle dans son livre de souvenirs, «Mots de tête», paru en 2010. Diane Dufresne est unique en son genre. Folle. Diva. Rebelle. Elle est l'élégance ultime. Un éternel soleil levant. Après onze années de silence discographique, la voilà qui revient en France avec un album dense, suave («Tu dis que le bonheur a de jolies fesses / Qui se moquent éperdument de la tendresse / Mon ange»), sur le temps qui s'écoule («Le temps n’est qu’une histoire de passage…»), moderne et d’une lucidité implacable lorsqu'elle dépeint, accompagnée par des chants de baleines captés au large de l'île de Kauai, à Hawaii, la fin du monde (L’Arche) qui s'approche à grands pas. Le 5 décembre 2019, Diane Dufresne chantera à Pleyel, 252 rue du Faubourg Saint-Honoré. La salle est déjà pleine. Paris l’attend. Qui sait à quel point ses shows, qu'elle conçoit pendant des mois de réflexion, vous marquent à jamais. «Quand je fais des spectacles, ma disponibilité face aux spectateurs est sans bornes, c’est la moindre des politesses», souligne-t-elle. Et c’est en évoquant les inoubliables rendez-vous qu’elle et son public se sont donnés depuis quatre décennies que Diane Dufresne clôt le disque de son retour : « Vous êtes là et je veux / Que mon cœur en crève!» (Je me noue à vous). Celles et ceux qui ont acheté leurs billets savent déjà qu’ils vivront ce soir-là de fin d'automne le concert de l’année.

Baptiste Vignol


Lettre ouverte d'un lâche ordinaire à Adèle Haenel


Madame,
ce mardi 4 novembre 2019, accompagnée par la journaliste Marine Turchi, vous avez répondu aux questions d’Edwy Plenel sur Mediapart à propos des violences que vous avez subies, lorsque vous étiez une jeune adolescente, de la part du réalisateur Christophe Ruggia. Votre parole ce soir-là fut d’une force inédite. Une heure de vérité glaçante. Les mots manquent. Vous étiez d’une justesse. D’une précision. D’une tenue. D’une générosité. D’un courage. D’une clairvoyance. D’un engagement. D’une noblesse. Proprement exemplaires. Qui ont ensemble résonné comme un énorme coup de tonnerre. Après ce témoignage, rendu possible, comme vous l’avez magnifiquement souligné, par celles qui ont osé s’exprimer avant vous (nous pourrions remonter au texte de Lola Lafon et Peggy Sastre, « Les filles de rien et les hommes entre eux», paru le 21 juillet 2010 dans Libération à propos de Samantha Geimer), les accusations d'agressions sexuelles devraient s'enchainer et bouleverser le cours ordinaire – et machiste – des choses. La porte est grande ouverte. Même s’il se trouve encore quelques hussards ridicules pour flatter de vieux criminels répugnants. A ce sujet, votre mise au point sur Roman Polanski fut d’une netteté lumineuse. Pour mémoire, en mars 1977, à Los Angeles, Polanski s'est vu condamner pour avoir violé une enfant de treize ans. Sodomiser une fillette après l’avoir alcoolisée, est-ce un crime, oui ou non? Cette question n’a pas l’air d'obnubiler Jean Dujardin qui dimanche 3 novembre, sur le plateau de Michel Drucker, affirma tranquillement souhaiter à tous les acteurs de pouvoir travailler sous la direction de Polanski! Dans la foulée, l’inamovible animateur-star de France 2 crut bienvenu de saluer à l'antenne ce «jeune homme de 86 ans»… Il y en a qui n’ont vraiment pas honte de s'avilir sur un canapé. Mais votre témoignage, Madame, aura également servi à ce que certains hommes puissent se retrouver subitement face à leur lâcheté. En effet, vous écouter m’aura rappelé la tyrannie d’un présentateur de variétés, Pascal Sevran, dont je fus, entre 1996 et 1999, l’un des employés. M’est revenue comme un poison l'emprise sadique qu'il cultivait sur les jeunes figurants de son émission. Tout comme je me suis souvenu de l’humiliante intimidation qu’il pouvait exercer sur ses assistants auxquels il aimait répéter qu’ils «ne seraient rien sans lui» puisqu'il les avait «inventés», quand il ne les avait pas carrément «sortis du caniveau»… (Toujours la même panoplie d'arguments prévisibles, du «Je l’ai découverte» de Ruggia vous concernant au «Tu me dois tout» de Sevran à ses sbires...) Puis je me suis remémoré le triste défilé des garçons convoqués par Sevran dans sa loge calfeutrée les jours de tournage... Tout le monde savait au sein de l’équipe. Et personne ne disait rien. C’était comme ça. Ses collaborateurs laissaient faire. D’ailleurs, les victimes en question n’étaient-elles pas majeures, donc consentantes?… Surtout, il y avait tant d’argent en jeu. Un programme quotidien sur la deuxième chaine de télévision française, ça rapporte. Assez pour se taire en hauts lieux. Après vous avoir entendue, j’ai honte, vingt ans plus tard, de n'avoir pas réagi. Mais comme la foule soumise, j’avais choisi le camp du silence. Et puis un matin du mois de novembre 1999, après m’être reconnu dans chacune des pages du «Harcèlement moral» de Marie-France Hirigoyen, j'ai claqué la porte des bureaux de Sevran, écœuré par tant d’inhumanité quotidienne… Dans un récit publié en 2000 («Cette chanson que la télé assassine»), j’évoquais «les amabilités tactiles», la pression, les menaces, le chantage qui sont monnaie courante au sein des sociétés télévisuelles. En ayant pris soin cependant de ne point «trop» m’épancher. Même si j’avais à l'époque l’impression d'en dire tellement… Vous avoir écoutée m’interroge. Combien de milliers d’hommes se sont-ils ainsi tus depuis des décennies? Par confort, par égoïsme, peur ou simple indifférence. Combien de vies Sevran a-t-il fracassées en vingt ans de carrière, se sachant protégé par le silence de celles et ceux qui l'entouraient? Après le cinéma, l'univers nauséabond du PAF devrait se libérer. Le processus est en marche. Certaines figures du petit écran doivent donc commencer à chier mou. Un jour, Madame, grâce à vous, et grâce à celles qui vous ont précédée, les «porcs» de tous les milieux sociaux et professionnels n’oseront plus être des «porcs», puisqu’il n’y a pas de meilleur terme pour les qualifier. C'est à vous toutes que nous le devrons. Une question demeure néanmoins : le mot merci est-il assez vaste pour vous signifier notre gratitude?

Baptiste Vignol


Qui va là?


Son nom déjà, pour commencer : Alma Forrer, qui s'invite comme une promesse et semble couvrir quelque mystère. Il pourrait être celui d'une actrice hollywoodienne des années cinquante. D'une romancière oubliée de la Lost generation. D'une cartographe péruvienne ayant exploré les glaciers de l'Himalaya. D'une pionnière de l'aviation... Mais non. Il est celui d'une jeune Parisienne qui vint au monde quand Vanessa Paradis chantait Be my baby. C'était en 1993. Il y a vingt-six ans déjà. Et comme Vanessa Paradis dans ce tube de Lenny Kravitz, Alma Forrer chante les amours qui brûlent. Son premier album vient de sortir. L'ANNÉE DU LOUP. Il n'a rien d'un loupage. Sa voix d’eau claire est un manteau de brumes. Et ses chansons sont des soupirs, des abandons. Des SOS amor. « Ce qui compte, c’est pas la fin / C’est de tout claquer et de le faire super bien… » Comment mieux le dire autrement? Certains suivent leur instinct. Alma Forrer n'écoute que ses passions. Qu'elle dévoile sans baisser les yeux. « Moi, j’ai les crocs, bébé / Après j’sais pas pour toi… » Tout est là. Dans l’incertitude, l'écume. Et le sang qui palpite. Le miel, la sève, la chair. «La pulpe du soleil qui gicle entre mes doigts.» La pulpe du soleil qui gicle entre ses doigts... Ainsi s'achève L'ANNÉE DU LOUP, ce disque qui n'a rien d'almanach. Idéalement arrangées par l’anglais Ben Christophers, ces chansons boréales donnent aussi l’air étrange d’être tombées, phosphorescentes, d'un ciel polaire, mauve et tempétueux. Alma Forrer a du style, vraiment. Une voix de rêves. Et le nom d'une songwriter qui d'entrée se démarque.

Baptiste Vignol


Chanteuse à vif


Elle s'appelle Marie-Flore. Son disque est un manifeste, un coup de poing. La chanson n'est plus la même depuis qu’Héloïse Letissier a créé Christine and the Queens. Simple constat. Les femmes ont pris le pouvoir. Angèle, Clara Luciani, Aya Nakamura... Cet album en est un autre témoignage. BRAQUAGE porte bien son nom. Il dynamite la variété. Et enrichit un genre. A coup de chansons toxiques. Leur thème unique est la passion, la passion amoureuse, qui finit toujours par vous mettre KO. Ce qui frappe d’entrée, c’est la puissance d’expression de Marie-Flore. Au fil de ces douze chansons torrides, sombre et bizarres, elle enchaine, de sa voix trouble et sensuelle, les formules canons, avec une ironie provocante. «J'fais du hors-piste pour toi...» (Sur la pente). «Des mecs, j'm'en suis tapée, ouais / Mais maintenant tu d'vrais rentrer / A Paris m'arrimer...» (Bleu velours). «T'es qu'une chanson d'album pour moi...» (Derrick). «Moi, j'lui balance que je l'aime / Lui m'dit: “Chacun ses problèmes!”» (M'en veux pas). «Si tu veux me faire l'amour à domicile / C'est quand tu veux...» (Presqu'île). «Pour moi t'es qu'un détail / Une pipe de plus que j'taille...» (QCC). «T'es mon braquage mon ange / Tu tires et tout s'arrange...» (Braquage). Etc. etc. Qu’une artiste puise dans sa propre tristesse pour faire œuvre de création n’a rien de neuf, mais qu’elle s'exprime avec une impudeur aussi magnifique est un signe. Le signe d’un climat. D'une conquête. D'une libération. L'époque change. Et la chanson l'accompagne. Il y a du Gréco chez Marie-Flore, du Biolay, du Bashung et du Brigitte Fontaine. Un cocktail romantique. Quelque chose d'épineux. Qui semble provenir de la rue. Un dandysme postmoderne. De l'éloquence. Une poésie crucifère. Loin, très loin de la cuculisation généralisée.

Baptiste Vignol


L'Enivrante


Ce disque n’a rien d’une simple embellie saisonnière. Il saisit l’essence du temps qui passe et se profile, en un lent foudroiement. Il chante le feu des corps, des souvenirs et des adieux. Il rompt la glace des non-dits quand elle commence à se briser avec de sourds craquements. Il célèbre la vie qui jaillit. L’AN 40 est un vaisseau. Jeanne Cherhal, son capitaine. Après vingt ans de carrière, la chanteuse aux yeux verts s'y montre toutes voiles dehors. Telle une aventurière dont l’armure serait la musique. Son AN 40 est le recueil en dix fusées d’une Femme-envie. Sans tabous ni totems, elle explore tous les thèmes que sa curiosité attise, avec dans son écriture quelque chose d'instinctif, une approche féline. Ainsi peut-elle sans gaillardise dépeindre les ivresses de l’amour (Soixante-neuf), ses eaux vives, ses zigzag et ses divins emportements: «Je te veux comme un glacier millénaire / Tranquille et transparent / A l’opacité passagère / Quand tu te troubles un moment…» (L’Art d’aimer) L'AN 40 n’a rien d'un soleil qui se couche. C’est une aube nouvelle. C'est une anatomie des passions humaines. Un plumage fauve de chansons imbriquées. C'est une principauté. Qui déclare son indépendance. C'est un manteau d'esprits. Le tipi d'une Cheyenne ! En moins de quarante minutes, Jeanne Cherhal, de sa voix claire et sans-façon, cisèle les tourments, les peines et les éblouissements d’une créatrice à fleur de peau. Jamais personne n'avait chanté cet âge d'or avec une telle poésie. L'AN 40 fait déjà partie des très grands albums de la décennie.

Baptiste Vignol


Timeless songs




Après la sortie de MY PLACE en 1989 (réécouter This city, magnifique piano-voix…) et la tournée de feu qui l’escorta, des nuées de blancs-bec, emmitouflés dans leurs adolescences lycéennes, attendirent impatiemment que le mousquetaire suisse-allemand revienne avec un nouvel album. Ce fut ENGELBERG, lâché le 10 juin 1991, d’où jaillira l’«eichermania»… De leurs côtés, pendant ce temps, Daho (PARIS AILLEURS), Murat (CHEYENNE AUTUMN, LE MANTEAU DE PLUIE), MC Solaar (QUI SEME LE VENT RECOLTE LE TEMPO) ou les Rita Mitsouko (MARC ET ROBERT) sortaient des disques du tonnerre, éparpillant dans les étoiles des guirlandes de petits points d'or... Grande époque quand on y pense. Que Jane Birkin (AMOURS DES FEINTES), Bashung (OSEZ JOSEPHINE), Renaud (MARCHAND DE CAILLOUX), Véronique Sanson (SANS REGRETS), Laurent Voulzy (CACHE DERRIERE), Julien Clerc (UTILE), Alain Souchon (C’EST DEJA ÇA) et William Sheller (EN SOLITAIRE) magnifiaient, sans fléchir, droits et triomphants dans leur quarantaine. Au fond, ce virage des années 80-90 ne fut-il pas le dernier âge d’or de la chanson française? Trois décennies après avoir séduit la francophonie à coup d'envolées électriques, fiévreuses et romantiques (Sois patiente avec moi, Pas d’ami comme toi, Déjeuner en paix, Tu ne me dois rien), Stephan Eicher revient avec un disque d’une rare élégance. Un chanteur, c’est d’abord une voix. Un timbre. Ça n’est même que ça. Ceux qui s’en trouvent dépourvus, malgré leur talent, connaitront toujours des parcours parallèles, loin du grand public. Et la voix de Stephan Eicher a la douceur réconfortante des refuges, le charme des charpentes de grenier. Elle a trop consolé d’anges déchus pour qu’elle soit oubliée. HOMELESS SONGS abrite quatorze titres dont onze durent moins de trois minutes. Il passe vite. Mais mord instantanément. Une liqueur mordorée, suave et nuageuse. Hors-cadre. Débranchée. Avec Je n'attendrai pas, Stephan Eicher et son «parolier» Philippe Djian rappellent aussi, en deux minutes et neuf secondes d'émotion pure, qu'ils forment un tandem de toute première classe. « Que la justice intervienne / Qu'on soit démis de nos chaines / Que le ciel vire au lilas / Et que tu te lasses de moi / Je n'attendrai, n'attendrai... / Pas.» Les subtiles teintes du couchant dont Philippe Djian tamise aussi ses romans... Et qu'Eicher éclaire avec style... Et voix. Magique.

Baptiste Vignol


Ça alors!


Ceux qui l’ont adoré (le mot n’est pas trop fort) à ses débuts, pour la poésie moderne et mélancolique de ses folles complaintes, l’ont, pour nombre d’entre eux, perdu en même temps que le très grand public flanchait pour Louxor j’adore. L’éternel effet du balancier. Depuis, ses albums provoquaient chez ces premiers admirateurs un sourire flapi. Trop de pose, trop de laisser-aller dans l’auto-complaisance, jugeaient-ils. Tandis que ses fans éberlués par le succès triomphal de ROBOTS APRES TOUT (2005) s'éloignèrent lassés de ses guignolades, si l'on en croit la chute vertigineuse des ventes de ses disques... Ce matin, 20 septembre 2019, à 5h40, Matthieu Conquet sur France Inter a présenté en exclusivité Stone avec toi, premier single du prochain Katerine, CONFESSIONS, à paraitre le 8 novembre. D’entrée, le son ne fait pas bricolage et la voix du chanteur saisit. Comme avant. Mais surtout, une seule question, simplissime mais fondamentale, répétée au cœur du morceau: « Pourquoi ma main tient dans ta main et qu’elle se sent bien? », nous projette illico, comme en apesanteur, sur les rivages dorés de nos jeunes années quand Katerine incarnait un avenir! August Strindberg avait raison: il ne faut jamais désespérer.

Baptiste Vignol


Un chanteur au sommet



Un terrain en pente. Tel est le titre d'une nouvelle chanson dévoilée par Alain Souchon hier, mercredi onze septembre, sur l'antenne de France Inter. Quel auteur, quel musicien, quel artiste. De cette trempe-là, de cette importance, au regard de leurs œuvres, colossales, aptes à draper un pays de refrains éternels, nous n'avons plus chez nous que Francis Cabrel, Véronique Sanson, Jean-Jacques Goldman, Anne Sylvestre, William Sheller, Jean-Louis Murat et Renaud. Complainte méditative, d'amère contemplation, chantée sur un air de comptine, Un terrain en pente évoquera aussi, dans sa perfection poétique, le souvenir de Guy Béart. Cela devrait en faire rire certains, mais ils n'y connaissent rien.

De mon belvédère
Je regarde la France
Avec ses lumières
Ses souffrances
J'vois au bord de l'Eure
Une usine qu'on vend
Et des hommes qui pleurent
Devant...

Immense. Légère. Poignante. Subtile. Sobre. Humaine. Narquoise. Délicate. Nuageuse. Aussi douce qu'une plume. Quand l'art de la simplicité confine au génie. Un quart de siècle après Foule sentimentale, Souchon remet ça. Il dit tout. Faut voir comme. Et l'on reste sans voix.

Baptiste Vignol


Les sœurs Boulay se déploient


Il aura suffi d’une chanson, d’une seule, Âme fifties, pour qu’Alain Souchon, en évoquant les années N&B d’une société qui bourgeonnait, rappelle à ses apôtres, et sans forcer son talent, qu’il demeure, en 2019, le patron. De l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, deux sœurs, debout dans leur époque, dépeignent avec une finesse «souchonnante» le crépuscule apocalyptique d’une décennie en flammes. Car LA MORT DES ETOILES de Mélanie et Stéphanie Boulay s’impose comme le premier grand disque francophone post #MeToo et #GretaThunberg ! « Que restera-t-il de nous après nous ? » « S’il vous plait quelqu’un, faites quelque chose » « Si la fin du monde est derrière le hublot » « Vous étiez jeunes avant nous, votre feu a tout brûlé » « On m’a trouvée trop ronde, je me suis faite ovale » « Il me voulait bouche fermée ou dans le lit à dire “Encore” » « J’aime les poings qui défendent des vies »… Chansons de femmes. De femmes en colère (comment ne pas voir l'empreinte d'Anne Sylvestre?). Dont l'écho est irrésistible, donc. Chansons terriennes. De quête. Et d'inquiétudes. Que la poésie, l’équation nord-américaine des musiques, l’envol des refrains, la sensualité des arrangements, la beauté des souffles et des respirations, l’indicible souplesse de l’interprétation, l’harmonie féérique des voix, l’émoi des chœurs, cœur battant, purgent de tout fatalisme. Enfin, trois merveilles d’amour pur subliment cet album étincelant: Bateaux (« Nos dos comme des mâtures, / Nos corps comme des bateaux / Nous sommes force de la nature / Nous irons où il fait beau »), Les plants de fraises (« Le ciel était doux comme du lait / J’aimais ton cœur comme de la braise ») et Léonard que Mélanie a écrite pour son petit garçon sur les «paupières» duquel elle voit quand il dort «deux fenêtres où regarder…». C’est l’espérance folle des Sœurs Boulay qui rend modernes et captivantes leurs chansons.

Baptiste Vignol


Alma Forrer


« Entrée maladroite au milieu de la piste / Et celui que j’aimais déjà se désiste…» (Conquistadors) Les chansons romantiques d’Alma Forrer possèdent le charme incendiaire des premiers succès d'Etienne Daho, période POP SATORI. Ce serait gentil pour nos oreilles que les radios s'en rendent compte. Le 21 mai 2019, sur la scène de La Maroquinerie, la chanteuse fit une apparition pour accompagner à la guitare Baptiste W. Hamon. Ceux qui ne la connaissaient pas découvrirent une jeune femme à la présence indéniable, avec quelque chose dans son être de sensuel et d’animal dont elle donne l’air d’ignorer les effets. Une nonchalance dandy. «J’ai le diable au corps / Si tout s’effondre je suis d’accord / Je marche sur l’or / D’une rêverie...» On se souvient aussi que ce soir-là, parmi les musiciens du plus américanophile des songwriters français, elle irradiait comme un soleil à travers des mailles de brumes. D'une voix d'art et d'essai, dont le souffle clair imprime l'atmosphère, Alma Forrer propose sur SOLSTICE quatre balades mystérieuses, spleenétiques, envoutantes et sentimentales… « Je suis le secret espoir d’une passion violente...» (Je suis) Chansons d’une héroïne qui sait toucher les garçons. Album annoncé pour l'automne.

Baptiste Vignol


Alma Forrer et Baptiste W. Hamon le 21 mai 2019 à la Maroquinerie



Bloody Mary


SOLEIL, SOLEIL BLEU, son deuxième album, est à ce jour le plus beau de l’année. Son écriture au couteau, sa peinture au scalpel des émois amoureux, des déchirures éternelles, des chagrins dont on ne veut pas se défaire, auraient même, parait-il, pour certaines chansons, séduite Annie Ernaux. Ses musiques sont des mélopées qu’un soleil du Kansas empourpre en déclinant. Quant à la voix de Baptiste W. Hamon, elle couve une netteté aznavourienne. Ceux qui l’ont découvert à La Maroquinerie le 21 mai dernier ont eu le sentiment de vivre une soirée exceptionnelle, neuve, à part dans le monde désormais plaintif de la variété masculine. L’aisance américaine de Baptiste W. Hamon est une aubaine. Enfin un mec qui, parce qu’il chevauche seul son domaine  – et qu'il domine son sujet – pourrait se joindre à l’armada sauvage des Angèle, Aya Nakamura et Clara Luciani qui, sans prévenir personne, a mis en quelques mois la main sur la chanson française. En attendant la prochaine canicule, Baptiste W. Hamon vient de dégainer un clip, celui de Bloody Mary réalisé par l’hyper inventif Romain Winkler. Aussi torride et pimenté que le sont ses chansons. Avec ce grain d’humour qu’on lui trouve sur scène. Un pur cocktail. En playlist sur Inter.

Baptiste Vignol


Une étonnante clarté


« La corde à linge de mes cils / Pesante de gouttes à sécher… » (Ta fille) Dès la première plage de ce disque sorti en novembre 2018, Stéphanie Boulay impose sa poésie. Depuis combien d’années n’avait-on pas chanté la solitude avec autant de délicatesse? «Maman, tu sais, t’as fait ta fille / Pleine de défauts à cacher / Pleine de bobos à guérir…» Voilà une chanson rare. Aussi pure qu’un soleil naissant lorsqu’il couvre les champs d’une marée de clarté douce. Dans la chanson suivante, Des histoires qui ne seront jamais finies, la Québécoise parle du souvenir indélébile de certaines rencontres, lorsqu’elles se fixent en nous comme sur une plaque photographique. Le piège, troisième titre du CD, évoquant la nuit blanche et torride d’une passion citadine aussitôt éteinte (« J’espère que tu me pardonneras »), tandis que Je pourrai plus jamais zoome sur le chambardement que constitue l'arrivée d'un enfant dans nos vies de mères (et de pères) : «Ça me prendra du courage / Pour apprendre à être mieux que moi / A laisser passer les mirages / Et à m’oublier pour une fois». Les musiques automnales de Stéphanie Boulay possèdent l'indicible charme des folles complaintes qui floconnent et prennent la pâleur frissonnante d'une aube limpide. Sa voix regorge de frôlements doux. Et ses mots soulèvent la poussière en providentielles volutes. Rien d'étonnant alors à sentir sa poitrine se gonfler d’un sanglot long qui monte. Avec Printemps, l'auteure-compositrice-interprète s’inscrit parmi les sorcières de son temps, faisant de la solidarité féminine – « cette sororité que je vis encore davantage depuis #metoo » (Paroles et Musiques, 1er novembre 2018) – le cœur de ce recueil: « On sera douces comme le printemps / On sera vibrantes comme le dégel / On arrachera la peau du serpent / A la fois vulnérables et immortelles »… Les huit chansons cristallines de CE QUE JE TE DONNE NE DISPARAIT PAS luisent d'un reflet symbolique et bizarre. Comme chez Verlaine, l’atmosphère y est de perle et la mer d’or fané.

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Cette chanson qui vapote


L'Huma du 24 mai 2019 parlait du quatrième disque de Renan Luce comme d'un «grand album sentimental». Le Parisien du 25 y voyait un chef-d'œuvre. Le JDD du 26 évoquait un CD «magnifique». Paris-Match, le 29, saluant un recueil «délicat et essentiel»! Bon. Désolé de casser l'ambiance mais le nouveau Renan Luce s'écoute en onze minutes puisqu'il compte onze chansons et qu'il faut avoir du temps à perdre pour s'attarder plus de soixante secondes sur ces aimables rengaines truffées de mots que plus personne n'emploie: «ce baiser tantôt», «nos vilaines tours», «communément» (fallait le placer celui-là dans une chanson), «enguirlande», «batifole», «meunier»... De l'inconvénient de ne pas être relu... Renan Luce, pourtant, en toute modestie, affirme dans Le Parisien «partager avec Renaud la même passion de la minutie de l'écriture.» Bien. L'«écriture» du «chansonnier» ainsi que l'appelle Paris-Match n'est pas déplaisante, elle colle à ses mélodies de tiède consommation. Mais elle n'a rien à voir avec la plume de Renaud qui fit dans la poésie avec la réserve que cela suppose, le brillant des formules, le charme — et l'élégance — de l'allusion... Reste l'interprétation. Quand on s'entoure d'un orchestre symphonique, mieux vaut avoir une voix d'airain pour ne pas être englouti par les vagues de violons, de cuivres, de hautbois. Le tout fait donc un disque qui vapote, lisse et complaisant, vaguement opportuniste. Jamais drôle ni cru. Ces qualités indispensables qui ont toujours fait le génie de Renaud justement.

Baptiste Vignol


Vaisselle cassée


Elle a du style, la nouvelle chanson de La Grande Sophie. Touchante, subtile, originale. L’album dont elle est extraite ne sortira que le 13 septembre. Mais ce single donne envie ! Mission réussie donc avant de découvrir les autres titres qui composeront CET INSTANT, leurs thèmes, leurs couleurs. Bien sûr les fans devront attendre que passe l’été 2019, ses canicules et ses orages. Jamais les semaines ne leur sembleront plus longues. Alors ils réécouteront mille fois Une vie pour tromper leur impatience… Comme un baume rafraichissant. Sauf qu'ils savent déjà tout, ou presque, du prochain disque de Sophie. Puisque Valérie Lehoux dans Télérama a dévoilé ce qu’il sera! Avait-on déjà lu critique détailler l'intrigue d’un roman six mois avant sa parution? L’écrivain serait ravi. Ou révéler l'histoire d’un film, six mois avant sa projection? Le cinéaste verrait ainsi son travail bazardé, puisque la valeur d’une œuvre repose aussi sur le mystère qui l’entoure jusqu’à ce qu'elle soit enfin dévoilée, au grand public. La chanson n’est qu’un art mineur, prétendait Serge Gainsbourg. Cela doit donc autoriser que puisse être éventé ce qui fait la richesse secrète d’un disque, six mois avant sa livraison. Comme si l’industrie musicale avait besoin de ça. A l’ère du streaming et du tout gratuit, s'offrir un CD demeure un acte d’amour, et de curiosité. Qu’il faudrait protéger. Sinon, à quoi bon dépenser quinze euros pour dix chansons « inédites » dont la presse a déjà tout ébruité, et qu’on peut écouter sur Deezer pour des clopinettes?

Baptiste Vignol


Seule au monde


Elle fut celle qui, unique. La voix des années 70. Femme orage au piano. Vibrato sidéral. Pour ses cinquante ans de carrière, France 3 lui a consacré sa soirée du 26 avril 2019. La grande variété était là, dans sa grande variété. « Quand elle est arrivée au Québec en 1972, rappela Robert Charlebois qui venait d’interpréter Vancouver, c’était une bombe anatomique. Une blonde vraiment solaire. On avait déjà vu des filles au piano, on avait vu Barbara… Mais dans le rock, on n’avait jamais vu une auteur-compositeur-instrumentiste. Elle avait la main droite de Keith Jarrett, la main gauche d’Elton John! Et les deux mains ensemble, ça faisait comme un Jerry Lee Lewis féminin. » Presque effacée, assise face à la scène, elle donnait l’air de redécouvrir ses trésors chantés par d'autres. Un sourire ici, un sourcillement par là. Tout était sage, cadré, joli. Et puis une Tefnout apparut, Chris, déesse de la pluie, revisitant Rien que de l’eau. Alors l'arène jubila. L’hommage se muait en offrande. Comme une ultime révérence. Cette Révérence que Véronique Sanson offrit seule au piano. «J'entends au fond de moi / Une petite voix qui sourd et gronde / Que je suis seule au monde »… Majestueuse. Bouleversante. Elle restera celle qui, musique.

Baptiste Vignol