Diane en son royaume


D’entrée, dès le premier couplet de la première chanson du quatorzième album-studio (MEILLEUR APRÈS) de Diane Dufresne, la voix, cette voix, sa voix, qui s’élève comme un flamant rose et flotte aux vents épais. Quarante-cinq ans après TIENS-TOÉ BIEN, J’ARRIVE, la Montréalaise continue de montrer à quel point chanter est un art. Cette femme-oiseau que certains nigauds résument encore au vieux succès J’ai rencontré l’homme de ma vie, ou bien à Starmania dont elle-même se souvient à peine, s’impose aujourd’hui comme la plus majestueuse des artistes de la chanson francophone. «On ne perd pas ses moyens en vieillissant, on les atteint. Il faut des décennies pour se réaliser entièrement» déclarait-elle dans son livre de souvenirs, «Mots de tête», paru en 2010. Diane Dufresne est unique en son genre. Folle. Diva. Rebelle. Elle est l'élégance ultime. Un éternel soleil levant. Après onze années de silence discographique, la voilà qui revient en France avec un album dense, suave («Tu dis que le bonheur a de jolies fesses / Qui se moquent éperdument de la tendresse / Mon ange»), sur le temps qui s'écoule («Le temps n’est qu’une histoire de passage…»), moderne et d’une lucidité implacable lorsqu'elle dépeint, accompagnée par des chants de baleines captés au large de l'île de Kauai, à Hawaii, la fin du monde (L’Arche) qui s'approche à grands pas. Le 5 décembre 2019, Diane Dufresne chantera à Pleyel, 252 rue du Faubourg Saint-Honoré. La salle est déjà pleine. Paris l’attend. Qui sait à quel point ses shows, qu'elle conçoit pendant des mois de réflexion, vous marquent à jamais. «Quand je fais des spectacles, ma disponibilité face aux spectateurs est sans bornes, c’est la moindre des politesses», souligne-t-elle. Et c’est en évoquant les inoubliables rendez-vous qu’elle et son public se sont donnés depuis quatre décennies que Diane Dufresne clôt le disque de son retour : « Vous êtes là et je veux / Que mon cœur en crève!» (Je me noue à vous). Celles et ceux qui ont acheté leurs billets savent déjà qu’ils vivront ce soir-là de fin d'automne le concert de l’année.

Baptiste Vignol


Lettre ouverte d'un lâche ordinaire à Adèle Haenel


Madame,
ce mardi 4 novembre 2019, accompagnée par la journaliste Marine Turchi, vous avez répondu aux questions d’Edwy Plenel sur Mediapart à propos des violences que vous avez subies, lorsque vous étiez une jeune adolescente, de la part du réalisateur Christophe Ruggia. Votre parole ce soir-là fut d’une force inédite. Une heure de vérité glaçante. Les mots manquent. Vous étiez d’une justesse. D’une précision. D’une tenue. D’une générosité. D’un courage. D’une clairvoyance. D’un engagement. D’une noblesse. Proprement exemplaires. Qui ont ensemble résonné comme un énorme coup de tonnerre. Après ce témoignage, rendu possible, comme vous l’avez magnifiquement souligné, par celles qui ont osé s’exprimer avant vous (nous pourrions remonter au texte de Lola Lafon et Peggy Sastre, « Les filles de rien et les hommes entre eux», paru le 21 juillet 2010 dans Libération à propos de Samantha Geimer), les accusations d'agressions sexuelles devraient s'enchainer et bouleverser le cours ordinaire – et machiste – des choses. La porte est grande ouverte. Même s’il se trouve encore quelques hussards ridicules pour flatter de vieux criminels répugnants. A ce sujet, votre mise au point sur Roman Polanski fut d’une netteté lumineuse. Pour mémoire, en mars 1977, à Los Angeles, Polanski s'est vu condamner pour avoir violé une enfant de treize ans. Sodomiser une fillette après l’avoir alcoolisée, est-ce un crime, oui ou non? Cette question n’a pas l’air d'obnubiler Jean Dujardin qui dimanche 3 novembre, sur le plateau de Michel Drucker, affirma tranquillement souhaiter à tous les acteurs de pouvoir travailler sous la direction de Polanski! Dans la foulée, l’inamovible animateur-star de France 2 crut bienvenu de saluer à l'antenne ce «jeune homme de 86 ans»… Il y en a qui n’ont vraiment pas honte de s'avilir sur un canapé. Mais votre témoignage, Madame, aura également servi à ce que certains hommes puissent se retrouver subitement face à leur lâcheté. En effet, vous écouter m’aura rappelé la tyrannie d’un présentateur de variétés, Pascal Sevran, dont je fus, entre 1996 et 1999, l’un des employés. M’est revenue comme un poison l'emprise sadique qu'il cultivait sur les jeunes figurants de son émission. Tout comme je me suis souvenu de l’humiliante intimidation qu’il pouvait exercer sur ses assistants auxquels il aimait répéter qu’ils «ne seraient rien sans lui» puisqu'il les avait «inventés», quand il ne les avait pas carrément «sortis du caniveau»… (Toujours la même panoplie d'arguments prévisibles, du «Je l’ai découverte» de Ruggia vous concernant au «Tu me dois tout» de Sevran à ses sbires...) Puis je me suis remémoré le triste défilé des garçons convoqués par Sevran dans sa loge calfeutrée les jours de tournage... Tout le monde savait au sein de l’équipe. Et personne ne disait rien. C’était comme ça. Ses collaborateurs laissaient faire. D’ailleurs, les victimes en question n’étaient-elles pas majeures, donc consentantes?… Surtout, il y avait tant d’argent en jeu. Un programme quotidien sur la deuxième chaine de télévision française, ça rapporte. Assez pour se taire en hauts lieux. Après vous avoir entendue, j’ai honte, vingt ans plus tard, de n'avoir pas réagi. Mais comme la foule soumise, j’avais choisi le camp du silence. Et puis un matin du mois de novembre 1999, après m’être reconnu dans chacune des pages du «Harcèlement moral» de Marie-France Hirigoyen, j'ai claqué la porte des bureaux de Sevran, écœuré par tant d’inhumanité quotidienne… Dans un récit publié en 2000 («Cette chanson que la télé assassine»), j’évoquais «les amabilités tactiles», la pression, les menaces, le chantage qui sont monnaie courante au sein des sociétés télévisuelles. En ayant pris soin cependant de ne point «trop» m’épancher. Même si j’avais à l'époque l’impression d'en dire tellement… Vous avoir écoutée m’interroge. Combien de milliers d’hommes se sont-ils ainsi tus depuis des décennies? Par confort, par égoïsme, peur ou simple indifférence. Combien de vies Sevran a-t-il fracassées en vingt ans de carrière, se sachant protégé par le silence de celles et ceux qui l'entouraient? Après le cinéma, l'univers nauséabond du PAF devrait se libérer. Le processus est en marche. Certaines figures du petit écran doivent donc commencer à chier mou. Un jour, Madame, grâce à vous, et grâce à celles qui vous ont précédée, les «porcs» de tous les milieux sociaux et professionnels n’oseront plus être des «porcs», puisqu’il n’y a pas de meilleur terme pour les qualifier. C'est à vous toutes que nous le devrons. Une question demeure néanmoins : le mot merci est-il assez vaste pour vous signifier notre gratitude?

Baptiste Vignol


Qui va là?


Son nom déjà, pour commencer : Alma Forrer, qui s'invite comme une promesse et semble couvrir quelque mystère. Il pourrait être celui d'une actrice hollywoodienne des années cinquante. D'une romancière oubliée de la Lost generation. D'une cartographe péruvienne ayant exploré les glaciers de l'Himalaya. D'une pionnière de l'aviation... Mais non. Il est celui d'une jeune Parisienne qui vint au monde quand Vanessa Paradis chantait Be my baby. C'était en 1993. Il y a vingt-six ans déjà. Et comme Vanessa Paradis dans ce tube de Lenny Kravitz, Alma Forrer chante les amours qui brûlent. Son premier album vient de sortir. L'ANNÉE DU LOUP. Il n'a rien d'un loupage. Sa voix d’eau claire est un manteau de brumes. Et ses chansons sont des soupirs, des abandons. Des SOS amor. « Ce qui compte, c’est pas la fin / C’est de tout claquer et de le faire super bien… » Comment mieux le dire autrement? Certains suivent leur instinct. Alma Forrer n'écoute que ses passions. Qu'elle dévoile sans baisser les yeux. « Moi, j’ai les crocs, bébé / Après j’sais pas pour toi… » Tout est là. Dans l’incertitude, l'écume. Et le sang qui palpite. Le miel, la sève, la chair. «La pulpe du soleil qui gicle entre mes doigts.» La pulpe du soleil qui gicle entre ses doigts... Ainsi s'achève L'ANNÉE DU LOUP, ce disque qui n'a rien d'almanach. Idéalement arrangées par l’anglais Ben Christophers, ces chansons boréales donnent aussi l’air étrange d’être tombées, phosphorescentes, d'un ciel polaire, mauve et tempétueux. Alma Forrer a du style, vraiment. Une voix de rêves. Et le nom d'une songwriter qui d'entrée se démarque.

Baptiste Vignol


Chanteuse à vif


Elle s'appelle Marie-Flore. Son disque est un manifeste, un coup de poing. La chanson n'est plus la même depuis qu’Héloïse Letissier a créé Christine and the Queens. Simple constat. Les femmes ont pris le pouvoir. Angèle, Clara Luciani, Aya Nakamura... Cet album en est un autre témoignage. BRAQUAGE porte bien son nom. Il dynamite la variété. Et enrichit un genre. A coup de chansons toxiques. Leur thème unique est la passion, la passion amoureuse, qui finit toujours par vous mettre KO. Ce qui frappe d’entrée, c’est la puissance d’expression de Marie-Flore. Au fil de ces douze chansons torrides, sombre et bizarres, elle enchaine, de sa voix trouble et sensuelle, les formules canons, avec une ironie provocante. «J'fais du hors-piste pour toi...» (Sur la pente). «Des mecs, j'm'en suis tapée, ouais / Mais maintenant tu d'vrais rentrer / A Paris m'arrimer...» (Bleu velours). «T'es qu'une chanson d'album pour moi...» (Derrick). «Moi, j'lui balance que je l'aime / Lui m'dit: “Chacun ses problèmes!”» (M'en veux pas). «Si tu veux me faire l'amour à domicile / C'est quand tu veux...» (Presqu'île). «Pour moi t'es qu'un détail / Une pipe de plus que j'taille...» (QCC). «T'es mon braquage mon ange / Tu tires et tout s'arrange...» (Braquage). Etc. etc. Qu’une artiste puise dans sa propre tristesse pour faire œuvre de création n’a rien de neuf, mais qu’elle s'exprime avec une impudeur aussi magnifique est un signe. Le signe d’un climat. D'une conquête. D'une libération. L'époque change. Et la chanson l'accompagne. Il y a du Gréco chez Marie-Flore, du Biolay, du Bashung et du Brigitte Fontaine. Un cocktail romantique. Quelque chose d'épineux. Qui semble provenir de la rue. Un dandysme postmoderne. De l'éloquence. Une poésie crucifère. Loin, très loin de la cuculisation généralisée.

Baptiste Vignol


L'Enivrante


Ce disque n’a rien d’une simple embellie saisonnière. Il saisit l’essence du temps qui passe et se profile, en un lent foudroiement. Il chante le feu des corps, des souvenirs et des adieux. Il rompt la glace des non-dits quand elle commence à se briser avec de sourds craquements. Il célèbre la vie qui jaillit. L’AN 40 est un vaisseau. Jeanne Cherhal, son capitaine. Après vingt ans de carrière, la chanteuse aux yeux verts s'y montre toutes voiles dehors. Telle une aventurière dont l’armure serait la musique. Son AN 40 est le recueil en dix fusées d’une Femme-envie. Sans tabous ni totems, elle explore tous les thèmes que sa curiosité attise, avec dans son écriture quelque chose d'instinctif, une approche féline. Ainsi peut-elle sans gaillardise dépeindre les ivresses de l’amour (Soixante-neuf), ses eaux vives, ses zigzag et ses divins emportements: «Je te veux comme un glacier millénaire / Tranquille et transparent / A l’opacité passagère / Quand tu te troubles un moment…» (L’Art d’aimer) L'AN 40 n’a rien d'un soleil qui se couche. C’est une aube nouvelle. C'est une anatomie des passions humaines. Un plumage fauve de chansons imbriquées. C'est une principauté. Qui déclare son indépendance. C'est un manteau d'esprits. Le tipi d'une Cheyenne ! En moins de quarante minutes, Jeanne Cherhal, de sa voix claire et sans-façon, cisèle les tourments, les peines et les éblouissements d’une créatrice à fleur de peau. Jamais personne n'avait chanté cet âge d'or avec une telle poésie. L'AN 40 fait déjà partie des très grands albums de la décennie.

Baptiste Vignol


Timeless songs




Après la sortie de MY PLACE en 1989 (réécouter This city, magnifique piano-voix…) et la tournée de feu qui l’escorta, des nuées de blancs-bec, emmitouflés dans leurs adolescences lycéennes, attendirent impatiemment que le mousquetaire suisse-allemand revienne avec un nouvel album. Ce fut ENGELBERG, lâché le 10 juin 1991, d’où jaillira l’«eichermania»… De leurs côtés, pendant ce temps, Daho (PARIS AILLEURS), Murat (CHEYENNE AUTUMN, LE MANTEAU DE PLUIE), MC Solaar (QUI SEME LE VENT RECOLTE LE TEMPO) ou les Rita Mitsouko (MARC ET ROBERT) sortaient des disques du tonnerre, éparpillant dans les étoiles des guirlandes de petits points d'or... Grande époque quand on y pense. Que Jane Birkin (AMOURS DES FEINTES), Bashung (OSEZ JOSEPHINE), Renaud (MARCHAND DE CAILLOUX), Véronique Sanson (SANS REGRETS), Laurent Voulzy (CACHE DERRIERE), Julien Clerc (UTILE), Alain Souchon (C’EST DEJA ÇA) et William Sheller (EN SOLITAIRE) magnifiaient, sans fléchir, droits et triomphants dans leur quarantaine. Au fond, ce virage des années 80-90 ne fut-il pas le dernier âge d’or de la chanson française? Trois décennies après avoir séduit la francophonie à coup d'envolées électriques, fiévreuses et romantiques (Sois patiente avec moi, Pas d’ami comme toi, Déjeuner en paix, Tu ne me dois rien), Stephan Eicher revient avec un disque d’une rare élégance. Un chanteur, c’est d’abord une voix. Un timbre. Ça n’est même que ça. Ceux qui s’en trouvent dépourvus, malgré leur talent, connaitront toujours des parcours parallèles, loin du grand public. Et la voix de Stephan Eicher a la douceur réconfortante des refuges, le charme des charpentes de grenier. Elle a trop consolé d’anges déchus pour qu’elle soit oubliée. HOMELESS SONGS abrite quatorze titres dont onze durent moins de trois minutes. Il passe vite. Mais mord instantanément. Une liqueur mordorée, suave et nuageuse. Hors-cadre. Débranchée. Avec Je n'attendrai pas, Stephan Eicher et son «parolier» Philippe Djian rappellent aussi, en deux minutes et neuf secondes d'émotion pure, qu'ils forment un tandem de toute première classe. « Que la justice intervienne / Qu'on soit démis de nos chaines / Que le ciel vire au lilas / Et que tu te lasses de moi / Je n'attendrai, n'attendrai... / Pas.» Les subtiles teintes du couchant dont Philippe Djian tamise aussi ses romans... Et qu'Eicher éclaire avec style... Et voix. Magique.

Baptiste Vignol


Ça alors!


Ceux qui l’ont adoré (le mot n’est pas trop fort) à ses débuts, pour la poésie moderne et mélancolique de ses folles complaintes, l’ont, pour nombre d’entre eux, perdu en même temps que le très grand public flanchait pour Louxor j’adore. L’éternel effet du balancier. Depuis, ses albums provoquaient chez ces premiers admirateurs un sourire flapi. Trop de pose, trop de laisser-aller dans l’auto-complaisance, jugeaient-ils. Tandis que ses fans éberlués par le succès triomphal de ROBOTS APRES TOUT (2005) s'éloignèrent lassés de ses guignolades, si l'on en croit la chute vertigineuse des ventes de ses disques... Ce matin, 20 septembre 2019, à 5h40, Matthieu Conquet sur France Inter a présenté en exclusivité Stone avec toi, premier single du prochain Katerine, CONFESSIONS, à paraitre le 8 novembre. D’entrée, le son ne fait pas bricolage et la voix du chanteur saisit. Comme avant. Mais surtout, une seule question, simplissime mais fondamentale, répétée au cœur du morceau: « Pourquoi ma main tient dans ta main et qu’elle se sent bien? », nous projette illico, comme en apesanteur, sur les rivages dorés de nos jeunes années quand Katerine incarnait un avenir! August Strindberg avait raison: il ne faut jamais désespérer.

Baptiste Vignol


Un chanteur au sommet



Un terrain en pente. Tel est le titre d'une nouvelle chanson dévoilée par Alain Souchon hier, mercredi onze septembre, sur l'antenne de France Inter. Quel auteur, quel musicien, quel artiste. De cette trempe-là, de cette importance, au regard de leurs œuvres, colossales, aptes à draper un pays de refrains éternels, nous n'avons plus chez nous que Francis Cabrel, Véronique Sanson, Jean-Jacques Goldman, Anne Sylvestre, William Sheller, Jean-Louis Murat et Renaud. Complainte méditative, d'amère contemplation, chantée sur un air de comptine, Un terrain en pente évoquera aussi, dans sa perfection poétique, le souvenir de Guy Béart. Cela devrait en faire rire certains, mais ils n'y connaissent rien.

De mon belvédère
Je regarde la France
Avec ses lumières
Ses souffrances
J'vois au bord de l'Eure
Une usine qu'on vend
Et des hommes qui pleurent
Devant...

Immense. Légère. Poignante. Subtile. Sobre. Humaine. Narquoise. Délicate. Nuageuse. Aussi douce qu'une plume. Quand l'art de la simplicité confine au génie. Un quart de siècle après Foule sentimentale, Souchon remet ça. Il dit tout. Faut voir comme. Et l'on reste sans voix.

Baptiste Vignol


Les sœurs Boulay se déploient


Il aura suffi d’une chanson, d’une seule, Âme fifties, pour qu’Alain Souchon, en évoquant les années N&B d’une société qui bourgeonnait, rappelle à ses apôtres, et sans forcer son talent, qu’il demeure, en 2019, le patron. De l’autre côté de l’Atlantique, au Québec, deux sœurs, debout dans leur époque, dépeignent avec une finesse «souchonnante» le crépuscule apocalyptique d’une décennie en flammes. Car LA MORT DES ETOILES de Mélanie et Stéphanie Boulay s’impose comme le premier grand disque francophone post #MeToo et #GretaThunberg ! « Que restera-t-il de nous après nous ? » « S’il vous plait quelqu’un, faites quelque chose » « Si la fin du monde est derrière le hublot » « Vous étiez jeunes avant nous, votre feu a tout brûlé » « On m’a trouvée trop ronde, je me suis faite ovale » « Il me voulait bouche fermée ou dans le lit à dire “Encore” » « J’aime les poings qui défendent des vies »… Chansons de femmes. De femmes en colère (comment ne pas voir l'empreinte d'Anne Sylvestre?). Dont l'écho est irrésistible, donc. Chansons terriennes. De quête. Et d'inquiétudes. Que la poésie, l’équation nord-américaine des musiques, l’envol des refrains, la sensualité des arrangements, la beauté des souffles et des respirations, l’indicible souplesse de l’interprétation, l’harmonie féérique des voix, l’émoi des chœurs, cœur battant, purgent de tout fatalisme. Enfin, trois merveilles d’amour pur subliment cet album étincelant: Bateaux (« Nos dos comme des mâtures, / Nos corps comme des bateaux / Nous sommes force de la nature / Nous irons où il fait beau »), Les plants de fraises (« Le ciel était doux comme du lait / J’aimais ton cœur comme de la braise ») et Léonard que Mélanie a écrite pour son petit garçon sur les «paupières» duquel elle voit quand il dort «deux fenêtres où regarder…». C’est l’espérance folle des Sœurs Boulay qui rend modernes et captivantes leurs chansons.

Baptiste Vignol


Alma Forrer


« Entrée maladroite au milieu de la piste / Et celui que j’aimais déjà se désiste…» (Conquistadors) Les chansons romantiques d’Alma Forrer possèdent le charme incendiaire des premiers succès d'Etienne Daho, période POP SATORI. Ce serait gentil pour nos oreilles que les radios s'en rendent compte. Le 21 mai 2019, sur la scène de La Maroquinerie, la chanteuse fit une apparition pour accompagner à la guitare Baptiste W. Hamon. Ceux qui ne la connaissaient pas découvrirent une jeune femme à la présence indéniable, avec quelque chose dans son être de sensuel et d’animal dont elle donne l’air d’ignorer les effets. Une nonchalance dandy. «J’ai le diable au corps / Si tout s’effondre je suis d’accord / Je marche sur l’or / D’une rêverie...» On se souvient aussi que ce soir-là, parmi les musiciens du plus américanophile des songwriters français, elle irradiait comme un soleil à travers des mailles de brumes. D'une voix d'art et d'essai, dont le souffle clair imprime l'atmosphère, Alma Forrer propose sur SOLSTICE quatre balades mystérieuses, spleenétiques, envoutantes et sentimentales… « Je suis le secret espoir d’une passion violente...» (Je suis) Chansons d’une héroïne qui sait toucher les garçons. Album annoncé pour l'automne.

Baptiste Vignol


Alma Forrer et Baptiste W. Hamon le 21 mai 2019 à la Maroquinerie



Bloody Mary


SOLEIL, SOLEIL BLEU, son deuxième album, est à ce jour le plus beau de l’année. Son écriture au couteau, sa peinture au scalpel des émois amoureux, des déchirures éternelles, des chagrins dont on ne veut pas se défaire, auraient même, parait-il, pour certaines chansons, séduite Annie Ernaux. Ses musiques sont des mélopées qu’un soleil du Kansas empourpre en déclinant. Quant à la voix de Baptiste W. Hamon, elle couve une netteté aznavourienne. Ceux qui l’ont découvert à La Maroquinerie le 21 mai dernier ont eu le sentiment de vivre une soirée exceptionnelle, neuve, à part dans le monde désormais plaintif de la variété masculine. L’aisance américaine de Baptiste W. Hamon est une aubaine. Enfin un mec qui, parce qu’il chevauche seul son domaine  – et qu'il domine son sujet – pourrait se joindre à l’armada sauvage des Angèle, Aya Nakamura et Clara Luciani qui, sans prévenir personne, a mis en quelques mois la main sur la chanson française. En attendant la prochaine canicule, Baptiste W. Hamon vient de dégainer un clip, celui de Bloody Mary réalisé par l’hyper inventif Romain Winkler. Aussi torride et pimenté que le sont ses chansons. Avec ce grain d’humour qu’on lui trouve sur scène. Un pur cocktail. En playlist sur Inter.

Baptiste Vignol


Une étonnante clarté


« La corde à linge de mes cils / Pesante de gouttes à sécher… » (Ta fille) Dès la première plage de ce disque sorti en novembre 2018, Stéphanie Boulay impose sa poésie. Depuis combien d’années n’avait-on pas chanté la solitude avec autant de délicatesse? «Maman, tu sais, t’as fait ta fille / Pleine de défauts à cacher / Pleine de bobos à guérir…» Voilà une chanson rare. Aussi pure qu’un soleil naissant lorsqu’il couvre les champs d’une marée de clarté douce. Dans la chanson suivante, Des histoires qui ne seront jamais finies, la Québécoise parle du souvenir indélébile de certaines rencontres, lorsqu’elles se fixent en nous comme sur une plaque photographique. Le piège, troisième titre du CD, évoquant la nuit blanche et torride d’une passion citadine aussitôt éteinte (« J’espère que tu me pardonneras »), tandis que Je pourrai plus jamais zoome sur le chambardement que constitue l'arrivée d'un enfant dans nos vies de mères (et de pères) : «Ça me prendra du courage / Pour apprendre à être mieux que moi / A laisser passer les mirages / Et à m’oublier pour une fois». Les musiques automnales de Stéphanie Boulay possèdent l'indicible charme des folles complaintes qui floconnent et prennent la pâleur frissonnante d'une aube limpide. Sa voix regorge de frôlements doux. Et ses mots soulèvent la poussière en providentielles volutes. Rien d'étonnant alors à sentir sa poitrine se gonfler d’un sanglot long qui monte. Avec Printemps, l'auteure-compositrice-interprète s’inscrit parmi les sorcières de son temps, faisant de la solidarité féminine – « cette sororité que je vis encore davantage depuis #metoo » (Paroles et Musiques, 1er novembre 2018) – le cœur de ce recueil: « On sera douces comme le printemps / On sera vibrantes comme le dégel / On arrachera la peau du serpent / A la fois vulnérables et immortelles »… Les huit chansons cristallines de CE QUE JE TE DONNE NE DISPARAIT PAS luisent d'un reflet symbolique et bizarre. Comme chez Verlaine, l’atmosphère y est de perle et la mer d’or fané.

Baptiste Vignol


Cette chanson qui vapote


L'Huma du 24 mai 2019 parlait du quatrième disque de Renan Luce comme d'un «grand album sentimental». Le Parisien du 25 y voyait un chef-d'œuvre. Le JDD du 26 évoquait un CD «magnifique». Paris-Match, le 29, saluant un recueil «délicat et essentiel»! Bon. Désolé de casser l'ambiance mais le nouveau Renan Luce s'écoute en onze minutes puisqu'il compte onze chansons et qu'il faut avoir du temps à perdre pour s'attarder plus de soixante secondes sur ces aimables rengaines truffées de mots que plus personne n'emploie: «ce baiser tantôt», «nos vilaines tours», «communément» (fallait le placer celui-là dans une chanson), «enguirlande», «batifole», «meunier»... De l'inconvénient de ne pas être relu... Renan Luce, pourtant, en toute modestie, affirme dans Le Parisien «partager avec Renaud la même passion de la minutie de l'écriture.» Bien. L'«écriture» du «chansonnier» ainsi que l'appelle Paris-Match n'est pas déplaisante, elle colle à ses mélodies de tiède consommation. Mais elle n'a rien à voir avec la plume de Renaud qui fit dans la poésie avec la réserve que cela suppose, le brillant des formules, le charme — et l'élégance — de l'allusion... Reste l'interprétation. Quand on s'entoure d'un orchestre symphonique, mieux vaut avoir une voix d'airain pour ne pas être englouti par les vagues de violons, de cuivres, de hautbois. Le tout fait donc un disque qui vapote, lisse et complaisant, vaguement opportuniste. Jamais drôle ni cru. Ces qualités indispensables qui ont toujours fait le génie de Renaud justement.

Baptiste Vignol


Vaisselle cassée


Elle a du style, la nouvelle chanson de La Grande Sophie. Touchante, subtile, originale. L’album dont elle est extraite ne sortira que le 13 septembre. Mais ce single donne envie ! Mission réussie donc avant de découvrir les autres titres qui composeront CET INSTANT, leurs thèmes, leurs couleurs. Bien sûr les fans devront attendre que passe l’été 2019, ses canicules et ses orages. Jamais les semaines ne leur sembleront plus longues. Alors ils réécouteront mille fois Une vie pour tromper leur impatience… Comme un baume rafraichissant. Sauf qu'ils savent déjà tout, ou presque, du prochain disque de Sophie. Puisque Valérie Lehoux dans Télérama a dévoilé ce qu’il sera! Avait-on déjà lu critique détailler l'intrigue d’un roman six mois avant sa parution? L’écrivain serait ravi. Ou révéler l'histoire d’un film, six mois avant sa projection? Le cinéaste verrait ainsi son travail bazardé, puisque la valeur d’une œuvre repose aussi sur le mystère qui l’entoure jusqu’à ce qu'elle soit enfin dévoilée, au grand public. La chanson n’est qu’un art mineur, prétendait Serge Gainsbourg. Cela doit donc autoriser que puisse être éventé ce qui fait la richesse secrète d’un disque, six mois avant sa livraison. Comme si l’industrie musicale avait besoin de ça. A l’ère du streaming et du tout gratuit, s'offrir un CD demeure un acte d’amour, et de curiosité. Qu’il faudrait protéger. Sinon, à quoi bon dépenser quinze euros pour dix chansons « inédites » dont la presse a déjà tout ébruité, et qu’on peut écouter sur Deezer pour des clopinettes?

Baptiste Vignol


Seule au monde


Elle fut celle qui, unique. La voix des années 70. Femme orage au piano. Vibrato sidéral. Pour ses cinquante ans de carrière, France 3 lui a consacré sa soirée du 26 avril 2019. La grande variété était là, dans sa grande variété. « Quand elle est arrivée au Québec en 1972, rappela Robert Charlebois qui venait d’interpréter Vancouver, c’était une bombe anatomique. Une blonde vraiment solaire. On avait déjà vu des filles au piano, on avait vu Barbara… Mais dans le rock, on n’avait jamais vu une auteur-compositeur-instrumentiste. Elle avait la main droite de Keith Jarrett, la main gauche d’Elton John! Et les deux mains ensemble, ça faisait comme un Jerry Lee Lewis féminin. » Presque effacée, assise face à la scène, elle donnait l’air de redécouvrir ses trésors chantés par d'autres. Un sourire ici, un sourcillement par là. Tout était sage, cadré, joli. Et puis une Tefnout apparut, Chris, déesse de la pluie, revisitant Rien que de l’eau. Alors l'arène jubila. L’hommage se muait en offrande. Comme une ultime révérence. Cette Révérence que Véronique Sanson offrit seule au piano. «J'entends au fond de moi / Une petite voix qui sourd et gronde / Que je suis seule au monde »… Majestueuse. Bouleversante. Elle restera celle qui, musique.

Baptiste Vignol


Tout juste bon à garder les oies...



Qu’a-t-il donc fait? De l’œil à une gamine? Tenu des propos xénophobes? Cogné sa compagne? Fui le fisc? Déshérité ses enfants? L'Internet s’indigne et tend sa toile. «Murat ! Ta tête on l’aura.» En deux coups de fourchette, avec son bon sens agricole, le vacher de la chanson française a simplement déploré qu'un «rockeur» disparu ait pu, pendant cinquante ans, abrutir les foules (ce que l'essentiel de la «critique» pense). L’air est pur aux confins du Cézallier. A mille mètres d’altitude, les mots s’ouvrent, se libèrent. Ils ont le destin des nuages qui mouchettent le paysage et lui donnent de la profondeur. Murat, depuis son fief, a toujours brocardé les puissants, infiniment plus riches, plus forts, plus aimables, plus souriants et plus présentables que lui. Avec cette ironie vache dans la voix que le papier n’imprime pas. C’est sa bravoure. Qu’il met flamberge au vent, sans masque ni hypocrisie, avec le panache de l'orgueil. Et merde au qu'en-dira-t-on. Toutes celles et ceux qui, à tort ou à raison, s’en montreront blessés ont la justice comme alliée. Murat le sait. Comme il sait bien qu’on ne piétine pas les « héros français »! Le bougre. Ecoutez-le, en 2010 : «Moi, je ne respecte quasiment rien, j'aime le paradoxe, j'adore la contradiction, j'adore la provoc, j'aime déborder et j'aime être instinctif. Si on fait tout ça, il vaut mieux dégager car l'époque n'est pas faite pour ça. L'époque déteste l'instinct, déteste le paradoxe, déteste l'immoralité, et déteste la franchise surtout. On ne peut plus être franc. La franchise devient presque un acte de délinquance. Ça ne me plait pas du tout.» Tout était déjà dit. Alors ces gens qui s'émeuvent...

Baptiste Vignol


Ce vache de chanteur


A lire les veinards qui l'ont vu à Bourges ce 19 avril 2019, Jean-Louis Murat était là « pour en découdre ». Banni du festival depuis des lustres, pour incompatibilité d'humeur («Je sais que l'institution m'a dans le pif, alors oui, je suis tricard au Printemps de Bourges, aux Francofolies, mais bon, on s'y fait...», déclarait-il déjà en 2013), une mise au point s'imposait dans Le Berry républicain: «Le milieu du show business est effroyable. Il y a une hiérarchie, des baronnies qui sèment la terreur partout. Après, mon absolu dans ce métier, ce n'est pas de vendre un max de disques. Ce qui m'intéresse c'est d'avoir une discographie qui se tienne...» Qu’attendre d’autre de la part d’un condottiere? Revenu en odeur de sainteté, Murat fit donc le job, vendredi, au théâtre Jacques Cœur. Les vidéos circulant sur la prestation du «Johnny Frenchman» montrent à quel point l'animal, dans son auvergnate sobriété, le cul posé sur un tabouret, est un musicien fabuleux. INNAMORATO, son nouvel album live, est sorti ce même jour. Cette voix, la vache. Non mais cette voix! Et ses courbes serpentantes... La plus belle de la chanson française, on le sait. Mais quand même. Fut-elle jamais aussi joueuse et souveraine? Langue de lave (Il neige, et son sifflement d’oiseau…). Qui s’écoule en cascades lentes (Marguerite de Valois). Gronde, rougeoie (Les jours du jaguar). Surgit en fontaines (Gazoline). Et subjugue illico (Je me souviens, a capella, balancée tout en nonchalance). «Je me souviens de matins passés hors de France…» Depuis six samedis sur son site, Murat le provincial «remonte la rivière en tenue de peau-rouge » et poste des chroniques musicales inspirées par la colère des gilets jaunes. Etrange, mais nul autre chanteur, pas un, ne se sera montré chambardé par cette fièvre… Jadis, Ferré, Ferrat, Higelin, Anne Sylvestre, Lavilliers en auraient fait quelque chose, eux. Mais la chanson française aujourd'hui ronronne ou pleurniche. Hormis Murat. Gilet #6, l'ultime épisode de ce feuilleton contemporain, a donc été noué ce 20 avril au piquet des bruyères. «Oh Manu, Manu, tu désoles même les lapins...» Sans doute faut-il l'avoir pioché, son lopin de terre, courbé, en bleu de travail, pour dégoter ce flash-là. Comme l’écrivait récemment Sophie Delassein pour chroniquer JIMY, le premier EP d'Aloïse Sauvage: «ça change de la petite pop électro» qui, sous des sobriquets cloches, enflamme la critique actuelle. Sauvages et sans pareils, Aloïse et Bergheaud. Quarante ans les séparent. Une étincelle.

Baptiste Vignol


6½ sur 6


Pas facile dirait-on de faire de la pop aujourd’hui sans geindre le cœur gros, les yeux pleins, sous d'épaisses et pâles nappes de cordes. Dans , les Innocent, sans décevoir, et fidèles à la réputation du groupe, aquarellent leurs nouvelles chansons de colorations lumineuses qui s'échappent des brumasses de l’époque. Quand la nuit tombe, premier titre de l’album, fait même partie de ces merveilles immédiates qui mettent tout le monde d’accord – et dont le binôme composé par JP Nataf et Jean-Christophe Urbain compte depuis trois décennies quelques prototypes indémodables: Jodie, L’Autre Finistère, Un homme extraordinaire, Colore, Un monde parfait… Mais Apache, sur ce disque, est un autre modèle remarquable de ce qu’une chanson diffuse quand elle vous touche avec rondeur, sans façon, et qu’elle passe, volante, la ronde des saisons. Si Les îles d’amnésie offrent une possibilité menaçante, Les Cascades s’écoule avec la douce aquosité d'une longue chevelure après le bain. « S’adorer dans les cascades! » Je prends. De quoi suis-je mort? enfin, ou bien encore Slow#1, rappelant l'altitude à laquelle évoluent ces deux songwriters lorsqu’ils voltigent ensemble… Dix chansons acrobatiques, donc, dont les lueurs vives papillonnent, chatoient, se diaphanéisent et miroitent dans la pénombre du quotidien. Mieux que très bien.

Baptiste Vignol


Cavalier solitaire


« Tu m'indiquais les vignes claires, c’était juillet / Le vin couvait son arôme... » Ainsi s'élance hors-mode le deuxième album de Baptiste W. Hamon, romanesque, mélodieux et terrien. SOLEIL, SOLEIL BLEU abrite neuf chansons obsédantes. D’attente, de saignements, de paysages immenses, indéfiniment élargis, de racines et de nostalgie, d’espérances inquiètes: «Et que ce pont nous tienne !» Des chansons d’illusions, de chimères, de prières incertaines. «Je voudrais tant que tu reviennes...» De captives aux yeux blonds. De rafales et d'ivresses, de consciences dévoilées: «Je ne me lasse plus d’être moi». Des chansons de canyons, d'une «vieille Ford sur le bas-côté», de désir et d'amour-baisers. De rage et de passions. Chansons sur le conflit qui tonne entre la fange des prolétaires et le royaume des dominants: «On est plein dans l'antichambre / On n'est pas loin d'être une armée...» Chansons de foudre, de robes pâles et d'âmes brisées; chansons d'hommes cabossés qui «jouent un vieux Dylan en ré». Chansons d'effervescence aussi (« Et tu trembles à mon sourire / Tu me questionnes / Et je tremble du tien...»). Chansons d’amitiés mortes et de joies en sursis. Il se passe quelque chose relevant de l'apesanteur quand on écoute SOLEIL, SOLEIL BLEU. Le sentiment d'être moins seul, d'avoir trouvé dans le réconfort westernien d'une voix sans manières la présence d'un ami. Comme un soleil qui se lève.

Baptiste Vignol


L'étoile du berger


Le 21 mars 2012, soit pile quarante ans jour pour jour après la sortie du 33 tours AMOUREUSE de Véronique Sanson, Jeanne Cherhal inventait en France ce qui deviendrait une mode: rejouer sur scène, sans filet, et en public, un album mythique, en conservant l’esprit et l’ordre des chansons. Cette création fut présentée au 104 à Paris, devant Véronique Sanson, et diffusée simultanément sur France Inter. Jeanne Cherhal donnant «Amoureuse» une ultime fois aux Francofolies de La Rochelle en juillet 2012. La grande idée. En effet, quelle plus belle révérence adresser aux princes, aux princesses, aux guides de la chanson française? Les Francos déclineront donc le concept en proposant d'autres renaissances éphémères: PLAY BLESSURES d’Alain Bashung par Gaëtan Roussel, LA NOTTE, LA NOTTE d’Etienne Daho par Julien Doré, MATRICE de Gérard Manset par Raphaël... Certains artistes allant même désormais jusqu’à reproduire live in extenso leurs anciens LP. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Le 27 mars 1989, Jean-Louis Murat, photographié par Jean-Loup Sieff, débarquait avec CHEYENNE AUTUMN, l’un des quatre ou cinq immenses disques de la décennie. Douze chansons idéales. Pour un univers parfaitement neuf. Qui ouvrait une fenêtre alléchante sur les années 90, annonçant en quelque sorte Dominique A, Autour de Lucie, Katerine, Holden ou Miossec... Alors, peut-on s’étonner qu’aucun hommage n’ait eu lieu pour honorer cet album fondateur? Non. Car le risque était grand que Jean-Louis Murat, toujours actif sur des landes à débroussailler, s’en moquât goulument, n’y trouvant aucune matière à se réjouir de quoi que ce fût. Ne chantait-il pas dans Paradis perdus : « Vois, ma quête est frénétique / J'ai le sommeil gorgé d’eau / Je rêve d'une musique / Pour tous les animaux… »? Un orpailleur. Un vrai. Sinon, LE MANTEAU DE PLUIE, deuxième château fort de sa discographie, serait dévoilé le 30 septembre 1991. Nostalghia.

Baptiste Vignol


«Je suis la flamme de ta peau brûlée»


Certaines chansons sont si fortes, si belles, si brulantes, qu’on se souvient toute sa vie du lieu où nous nous trouvions, de la personne avec qui nous étions, du temps qu'il faisait lorsqu’on les a découvertes. Parfois, cela se passe dans une salle de spectacle. Et l’on reste alors scotchés quelques secondes à son fauteuil avant d’essuyer une larme et de clamer son admiration. Ou bien alors à la radio, en voiture, et dans ces cas-là on se gare, pour retrouver ses esprits, après avoir baissé le volume du son. Mais le cadre de cette illumination peut être aussi celui d'un salon, chez des amis, d'un sous-sol canapé ou d'un paradis perdu par une nuit de pleines lunes… Ces chansons se glissent dans nos vies. Les étoilent. Elles sont inoubliables. Un duo vient de rejoindre cette constellation. Éclos sur internet grâce au label Entreprise qui s’est posé cette question toute bête, mais géniale: «Et si untel et unetelle faisaient de la musique ensemble, ça ressemblerait à quoi?» La chanson s’intitule Laka, «Pour toi» en français. Et tout y relève du prodige, du phénomène, du miracle. Les arrangements, d’une profondeur et d'un éclat inédits. L’ambiance, chevaleresque, comme un condensé de romantisme épique et d’énergie cosmique... La musique, orageuse et désenchantée. La poésie du texte français (« tu pourrais me boire en entier / Mais j’ai peur de te noyer d’amour…»), la chaleur envoutante de la langue arabe, et les voix climatiques de Fishbach et de Bachar Mar-Khalifé. Une chanson intimidante. Comme l’est souvent l'union de deux démons ou (si on n’aime pas les gros mots) la rencontre de deux natures. Car Fishbach et Mar-Khalifé tissent leur toile avec une fluidité captivante, hors de ligne. Ils chantent et jouent comme la mouette s'amuse avec le vent sur lequel elle se laisse planer sans jamais être emportée.

Baptiste Vignol



La fougue des Ogres


Malgré un très beau relais médiatique (Les Inrocks, Libé, Télérama, Marie-Claire) présentant BLEUE de Keren Ann comme l’événement musical du printemps, l'album sorti le 15 mars chez Polydor s’est écoulé en première semaine à 1651 exemplaires, se classant à la 39ème place du Top des ventes... Il en va souvent ainsi avec le public quand on lui tourne le dos, il passe son chemin. En revanche, AMOURS GRISES & COLERES ROUGES des Ogres de Barback s’est hissé incognito à la 23ème position (deuxième meilleure entrée de la semaine derrière Hubert-Félix Thiéfaine) avec 2424 CD! Car le nouvel ODB rugit d’airs chaleureux, citoyens, féministes, festifs et fraternels. Pas de riches soieries, d’intérieurs chics ni d'épais rideaux ici. Mais des fenêtres ouvertes sur la rue populaire avec des volets qui claquent au vent. Pour chanter le désir (Il y a ta bouche), les ruptures (P’tit cœur), affronter l’inceste (Hé papa), narrer la bêtise crasse et masculine de l'homme qui, depuis toujours, abaisse, jalouse, cogne et condamne celles dont il est pourtant le frère ou l’amant (Pas une femme). Un album qui se mouille. Un disque rock, donc, de mots et de tempêtes. Qui ne flanche jamais dans la vanité. Et qui donne le ton dès son morceau d’ouverture dont le titre, Pas ma haine, s’inspire du récit d'Antoine Leiris qui perdit son épouse au Bataclan. Une chanson juste, rageuse et grave pour dépeindre l’épouvantable vermine qui, bouffie d’ignorance, ira «toujours plus loin dans l’innommable» et refera «sauter la dynamite dans des cartables». Rénaldien à donf', le brulot, façon Triviale Poursuite. D’ailleurs, le troisième morceau d'AMOURS GRISES & COLERES ROUGES s’achève avec ce clin d’œil malicieux qui, parions-le, touchera l'ancienne étoile de la zone: «C’est une chanson pour dans deux mille ans / Quand les arrières enfants des enfants, enfants de mes petits enfants / Auront peine à croire qu’on ait dû attendre deux mille ans / Pour devenir tolérants… / Intelligents... / Bon enfant... / Et bienveillants… / Poil aux dents… / Renaud Séchan… » L'Apache, t’inquiète, la relève t'est digne.

Baptiste Vignol


Le sable blond du succès


«Il n’y a ni grâce, ni cœur, ni horizon» chante Keren Ann dans une de ses nouvelles chansons. Pour parler de son disque?... Pfff, c'est bête et méchant, pardon. Et ça fait mal de dire du mal quand on n'est soi-même pas fichu d'écrire le moindre couplet qui se tienne. Mais où sont, dans cet album, les textes qui transportent, émeuvent, interrogent? Où sont les musiques dévorantes? Les fulgurances qui mettent à nu? Les soubresauts, la chaleur? Les vagues d'émotion? Pas un éditeur, pas un D.A. chez Polydor pour souffler à l'artiste: « Fais gaffe, Keren, tu tournes en rond »? Car ces chansons bleues délavées mais douces comme du mohair s’égouttent longuement, sagement, mollement, et c’est hypnagogique... Sans doute est-ce l'ivresse sous-marine des abysses sentimentales que Keren Ann a souhaité révéler dans BLEUE. Mais l'album sous l'apparence d'un soupir uniforme s’étire dans un calme stagnant, lacustre et latent. Subitement pourtant, portée par un friselis de cordes dont on parierait presque qu'il fut arrangé par Jean-Claude Vannier, Keren Ann regrette : «On aurait pu finir échoués sur la plage» (Nager la nuit)… Là, cette image de deux corps échoués sur une plage éveilla le désir soudain de revoir «Tant qu’il y aura des hommes» avec Burt Lancaster et Deborah Kerr. La soirée sera top. Mais il faudra d'abord regagner le rivage et patienter jusqu’à la huitième plage du CD (beau duo diabolique avec le New Yorkais David Byrne écrit par Doriand) pour que l’onde se froisse à nouveau et qu’on s'étonne: «Tiens, une deuxième chanson!» Par les temps qui flottent aujourd'hui, pour qu’un disque échappe à l'écume des sorties sur Deezer et parvienne à trouver sa place sur le sable blond du succès, il faut que le public en tombe amoureux. Règle de base. Qu'il ait envie de l'acheter. Et ça commence par la pochette. Keren Ann s'y présente de dos. Quelle idée... Alors que tout désormais passe d'abord par les yeux.

Baptiste Vignol


Clarika, et tout de suite


Pourquoi écoute-t-on encore de la chanson française? Franchement? Pour ce que disent ses paroles. Pour la passion des mots. Pour le bien qu’ils procurent parfois. Parce que s’il fallait simplement se laisser porter par la musique, on se contenterait des Anglo-saxons! La magie, l’ampleur, la finesse des mélodies sur lesquelles la planète s'époumone et chavire se nichent chez les English tellement plus fortiches que nous à ce jeu-là. Si la chanson francophone touche celles et ceux qui la comprennent, c’est parce qu’elle est capable, par sa poésie, d’être un écho dans nos vies. Après quelques sorties discographiques d’artistes anecdotiques dont les textes approximatifs font un peu de peine ces dernières semaines (non, pas de noms), voici un album dense, accompli, écrit à la lisière du désespoir et qui rappelle combien Clarika n’a jamais cessé d’être en marge des courants, avec sa façon si particulière d’observer le monde (L'Azur, poignante) et nos tourments, de les dépeindre dans la banalité de leurs détails les plus anodins, auxquels personne ne prend jamais garde, mais qui brûlent et remuent quand on met le doigt dessus. Comme elle est réconfortante, douce et intelligente, la voix de Clarika. Et comme son écriture peut émouvoir lorsqu’elle est sertie avec soin par des musiques au diapason qui rappellent, dans leur ambition, un certain âge d’or de la chanson française. La lisière est une grande chanson d’ouverture, d’une femme qui renait et se dresse devant la ligne plate de ce qui lui reste à vivre. «Tout est devant, tout est derrière / Quand on est juste à la lisière / La mer est calme, le temps est clair / L’horizon aux deux bras offerts…» Venise, un bijou d’écriture – même si l’on aurait plus volontiers entendu dans ce duo la voix envoutante de Jean-Louis Murat, de Marc Lavoine ou de Francis Cabrel, voire même de Patrick Bruel, et c’eût alors été un succès de radio. Mais le point d’orgue du disque s'intitule Âme ma sœur âme. En découvrant ce trésor de poésie introspective, c’est le fantôme de Trenet qui nous revisite. (Pour certains, « C’est du Trenet! » est le compliment ultime.) Une folle complainte.

Baptiste Vignol


Vent de folie sur les Francos


Les Francofolies de La Réunion se tiennent début mars, à Saint-Pierre, dans le sud de l’île, à la fin de l’été austral, et l’on s’y rend en savates, dans le bruit des vagues qui cassent sur le lagon. L’affiche proposait cette année deux lauréates des dernières Victoires de la Musique décernées en février, ainsi qu'un phénomène de société comme on n’en avait plus connu depuis Stromae. L’occasion de voir en vrai ceux qu’on couronne à Paris. Clara Luciani ouvrit la soirée du vendredi. Faut-il rappeler qu’elle était inconnue il y a à peine un an? Son set débuta par une averse, grosse et tiède, comme on les aime sous les tropiques et qui doucha le public. « Ça vous arrive souvent? », demanda-t-elle alors qu’on astiquait la scène à grands coups de balais en caoutchouc. Spontanée, Clara Luciani est d’une élégance romantique. Jamais aguicheuse, elle ne fait pas durer les morceaux, ni ne se love dans les applaudissements. Elle enchaîne des chansons taillées pour la scène et maintient une tension fort rare en variété française. La bouteille d’eau qui se trouvait à ses pieds, jamais Clara ne s’en saisit. Elle avance. A pas chassés. Et clignote des épaules, qu'elle anime en les actionnant de bas en haut comme c’est son gimmick. Elle n’est jamais « gros doigt » (expression réunionnaise) dans son rapport au public. Et ne tombe pas dans le piège de la chanteuse qui laisse penser qu'elle pourrait être une bonne copine ou dans celui de la diva qui se la raconte un peu. Elle reste insaisissable, juste ce qu'il faut… En cultivant l’équilibre, le mystère. Son côté Gréco, sa touche Hardy, c’est clair. Juliette, Françoise, Clara, la constellation foudroie. Sur scène, la Provençale est accompagnée par quatre jeunes musiciens au plumage noir. Un bassiste au groove magnifique, Adrian Edeline. Un guitariste nerveux, Benjamin Porraz, dont le jeu incisif se nappe de saillies orageuses – et qui, gloire au ciel, ne grimace pas en se tordant sur le manche de son instrument. Un batteur, Julian Belle, parfaitement dans le ton et qui n’assomme pas les chansons. Un claviériste enfin, Alban Claudin, qui donne l’air, penché sur sa machine, de bricoler, de chercher des trésors ou de faire des expériences très compliquées… Cocktail capiteux.


Après une barquette de couscous, quelques bouchons, un sandwich pour s'alimenter pendant que Cali chantait Léo Ferré, le vaisseau de la belle jeunesse reprenait la mer avec Jeanne Added à la barre. L'époustouflante. Que fait-elle en terre créole avec ses chansons anglaises dans un festival censé promouvoir la francophonie? C’est vrai, la question se pose, mais se vide d’elle-même sitôt qu'elle apparait. Jeanne Added pourrait chanter en yaourt qu’elle serait fabuleuse. Dotée d’une voix exceptionnelle, elle danse et bouge avec une grâce ensorcelante. Qu’on nous donne le nom d’une rockeuse qui danse avec autant de style, de sensualité, guerrière parfois, et dont le naturel absolu la rend totalement captivante. Sur la piste d’un club à New York, à Bangkok, à Buenos-Aires ou à Saint-Pierre-de-la-Réunion, Jeanne Added bougerait ainsi, cela ne fait pas un pli. Ça se voit. Pas de chorégraphie ici – les heures de répètes ne se sentent pas. Tout est naturel, fluide, libre. Ça coule de source. Elle danse comme on skie hors piste. C’est long. C’est sexy. Et c’est fascinant. Dans d'admirables lumières de saison, pourpres, sous la Voie lactée... Aux claviers et aux chœurs, Narumi Herisson et Audrey Henry. A la batterie, Emiliano Turi. Un quatuor de classe mondiale. Show fascinant.

 (A l'école des fans de BigFlo & Oli)

Le lendemain, deux Toulousains super stars et frangins, l’air affable, ont fait joujou pendant deux heures et quart avec dix mille spectateurs au taquet. « A droite! » Et la marée humaine de faire trois pas à droite. « A gauche. » Foule aux ordres. « Les mains en l'air… Tout l’monde ! Même les riches au fond! » Et les VIP de se marrer, dans leur salon surélevé, en levant vaguement les bras. « On s’avance…» La marée monte. « Attention, pas trop! » « On recule. » La marée descend. « On se baisse… Allez, on se baisse, même les vieux! »… Et voilà dix mille personnes accroupies. « Levez-vous maintenant! » « Sautez » (Au salon VIP, qui tremblait sous les bonds de gamins au bord de l’hystérie, on entendit sourdre un petit « Euh, Furiani… ») Mais déjà BigFlo & Oli avaient hurlé: « Faites du bruiiiiiiit!!!! »… Et c’était reparti. Les deux idoles ont donc distribué leur bonne parole en enchainant sans vaciller des tubes repris en chœur par des milliers de gorges innocentes. Cette incroyable communion aura forcément touché celles et ceux qui, par on ne sait trop quel mystère, étaient passés à côté de leurs raps.
Avec l’arrivée des Clara Luciani, Angèle, Aya Nakamura, Chris et Jeanne Added, les leçons de BigFlo & Oli, une page de la variété made in France est en train de doucement se refermer sur une génération de dinosaures dont la gloire parait aujourd’hui bien fanée… La chanson germe encore.

Baptiste Vignol