Immortel


Après L’IMPRUDENCE paru en octobre 2002, Alain Bashung, au fil de diverses sessions en studio, enregistra une trentaine de chansons pour ébaucher ce qui serait son dernier album, BLEU PETROLE, sorti le 24 mars 2008. Bien entendu, par la force des choses, la majorité de ces maquettes fut écartée. Les onze qui se trouvent sur le disque étant l’œuvre de Gaetan Roussel, Gérard Manset, Joseph D’Anvers et Armand Melies, Bashung ne cosignant que trois musiques. Dix ans plus tard, un « nouvel » Alain Bashung vient de tomber du ciel, arrangé par Edith Fambuena, une proche du chanteur puisqu’elle avait œuvré sur FANTAISIE MILITAIRE (1998) et L’IMPRUDENCE. Que faut-il penser, sur le principe, d’un projet qui prend corps neuf années après la mort de son interprète? La question s’est déjà posée après la sortie chez Barclay de cinq chansons enregistrées par Jacques Brel en même temps que celles qui figurent sur le 33 tours bleu ciel des Marquises mais dont Brel avait précisé qu’il ne souhaitait pas qu’elles paraissent un jour… Forcément, ça crée un malaise. Mais voilà, EN AMONT, commercialisé le 23 novembre 2018, et vendu une semaine après sa sortie à 30 000 exemplaires, propose parmi ses onze titres inédits cinq dignes d’évoluer à leur guise dans les eaux denses et lustrales du fleuve Bashung. Alors ça crée de l'émotion. Car l’on ne peut qu’être frappé par la voix magnétique d'Alain Bashung hissant dans son Olympe personnel Immortels de Dominique A. Avec La Mariée des roseaux et Nos âmes à l’abri, composées par Bashung sur de formidables textes de Doriand, on sait avoir ajouté deux chansons d’amour et de dépit au chapelet de nos préférées. Si l’on comprend bien les raisons pour lesquels l’ancien rockeur avait choisi de ne pas garder Elle me dit les mêmes mots, dont les paroles très borisbergmaniennes, et trop narratives sans doute pour lui plaire encore complétement, sont de Daniel Darc, difficile de ne pas l'adopter. Enfin, « Montevideo », qui semble avoir été écrite pour Johnny Hallyday, rappelle en 3’10 que Mickaël Furnon est un vrai songwriter, sous-estimé. Si le reste pêche en longueurs, poses et redites, EN AMONT s’ajoute aux grands disques d’un artiste dont l’audace était le drapeau. Son écho flottera longtemps.

Baptiste Vignol


Du soleil au néant


Nombreux doivent être encore les Français nés au virage des années De Gaulle/Pompidou qui ont gardé en mémoire les heures planantes à écouter sur leur platine CD le disque KÂMÂ SUTRÂ qu'un Michel Polnareff Royal-Monceauïsé sortit le 23 février 1990, quelques mois après être revenu sur terre, parachuté par Goodbye Marilou, ce chef-d'œuvre inspiré, sans que cela ne froisse quiconque, par le Concerto pour piano n°2 de Serguei Rachmaninov. Seuls les compositeurs de génie peuvent puiser chez les grands Romantiques sans qu’on ne les accuse de quoi que ce soit; Gainsbourg l’avait bien compris. Car Polnareff n’avait alors de comptes à rendre à personne. Sous quelle étoile suis-je né?, Love me please, love me, L’amour avec toi, Le Bal des Laze, Qui a tué Grand-Maman?, L'Homme qui pleurait des larmes de verre, Lettre à France brillaient pour lui au firmament. On se repassait donc KÂMÂ SUTRÂ avec l’envie folle de découvrir, pour ceux qui ne la connaissaient pas, l’œuvre complète du musicien, saisissant à quel point, un quart de siècle auparavant, celui qui ne se faisait pas encore appeler L’Amiral avait révolutionné la chanson française, l’emmenant vers des cieux qu’aucun vaisseau n’avait exploré. Une question se pose aujourd’hui : que pensera la jeunesse qui, poussée par on ne sait trop quelle curiosité, jettera (peut-être) une oreille sur ENFIN !, l'effarante bouse de Michel Polnareff chue dans une froide indifférence le 30 novembre 2018 après vingt-huit années de constipation créatrice? Qu’on peut ne plus être rien du tout après avoir été immense.

Baptiste Vignol