Le parterre et le paradis


Il faut zieuter W9 et ses clips qui tournent en rond pour tomber sur la plus belle chanson de l'été : L'Envers du paradis. Une chanson lumineuse qu'aurait pu chanter Étienne Daho période POUR NOS VIES MARTIENNES (1988) et qui dès lors aurait fait l'unanimité. Sauf qu'à la place du dandy de la variété, et l'on y perd rien au change, l'interprète s'appelle Jenifer. Jenifer Bartoli, niçoise de naissance, dont on s'est tant moquée parce qu'elle fut la première à gagner Star Académy, qu'on n'a jamais voulu prendre au sérieux, s'avère ici, sous son visage inca, d'une justesse miraculeuse.
À découvrir cette vidéo où, invitée sur NRJ par Nikos Aliagas (qui ne trouve rien de plus malin que de jouer au photographe, ce désir imbécile de toujours vouloir se distinguer...), Jenifer, devant un parterre trop assis de fans paparazzi, interprète en direct et sans faire de tralalas L'Envers du paradis, les yeux fermés, toute seule avec sa chanson. L'essentiel n'est pas d'avoir des émotions, ce qui est à la portée de chacun, mais de les provoquer, ce qui est un art. L'éclosion d'une artiste est toujours un moment délicieux.

Baptiste Vignol


L'autoportrait d'Allain Leprest


Non, Allain Leprest n'était pas Rimbaud comme on peut le lire ici ou là. Telle comparaison, facile et surfaite, l'aurait d'ailleurs énervé, lui qui l'avait chanté, le poète (Rimbaud), sur une musique de Francis Lai: "Y en a qui diront qu'ça fait plus coquet,/ Quand on a tout dit, d'partir avant les/ Ratures/ Que d'dans comme dehors, on reste sur Terre/ Qu'après tout, on n'a qu'l'âge de ses artères/ Arthur/ T'avoueras quand même qu'c'est pas des manières/ D'partir en laissant la moitié d'un verre/ D'absinthe/ Et pis d'enfanter une génération/ En laissant la mère, sans rien, sans pognon/ Enceinte."
Allain Leprest était plus simplement un grandiose parolier doublé d'un interprète à fleur de peau pour lequel avaient composé Richard Galliano, Romain Didier, Jean Ferrat, Gilbert Laffaille, Kent, Gérard Pierron, Yves Duteil, Étienne Goupil, etc., mais dont les disques, hélas, pêchaient par une réalisation pâlichonne. J'avais eu la chance de l'approcher en 1996 sur le plateau de La Chance aux chansons où je venais d'être embauché. Pascal Sevran, malgré d'insupportables tares, aimait assez la ritournelle pour être le seul homme de télévision à tendre un micro à Leprest. L'occasion de constater qu'en 96, certains disaient déjà d'Allain Leprest qu'il était "le plus grand de sa génération". (Leprest chante, parle et c'est ici) Les soi-disant "spécialistes" de la chanson qui ne lui ont jamais consacré de portrait sont sans excuse et devraient rendre leur tablier.
Alors que quinze ans plus tard, par courrier, je lui demandai quelles étaient ses dix chansons préférées, celles qu'il aurait aimé écrire en somme, voilà ce qu'il me répondait - ces deux pages, toutes d'humilité, faisant peut-être son plus authentique portrait.


(Cliquer sur l'image pour zoomer)

Il n'avait que 57 ans et encore probablement des dizaines de couplets dans la manche. La mort d'Allain Leprest est donc une perte tragique pour la chanson française.

Baptiste Vignol

Benjamin Locoge, décidément


Dans un entretien paru dans Paris Match (du 4 au 10 août 2011), Eddy Mitchell explique avoir été le premier chanteur français au début des années 70 à glisser dans ses couplets des thèmes sociaux ordinaires tandis qu'un Chuck Berry par exemple, et depuis fort longtemps, «parlait dans ses chansons aussi bien d'histoires de cul, de bagnoles que de choses de tous les jours. En France, il n'y avait rien dans ce genre-là.». Forcément, et sans vouloir contredire le crooner, on pense à Michel Delpech qui se singularisait par la même approche textuelle. Benjamin Locoge, lui, qui visiblement veut toujours avoir le dernier mot, mais ne semble pas connaître le répertoire de Delpech, nuance mal à propos:
-Il y avait Étienne Roda-Gil...
Et pourquoi pas Michel Jourdan*, Benjamin?
Ce bon Locoge serait-il donc le seul à décrypter dans les textes du parolier de Julien Clerc et d'Angelo Branduardi une lecture sociétale propre aux seventies?
Par ailleurs, Mitchell clôt l'entretien avec ce constat adressé aux patrons de labels : «Les disques faits dans les caves, franchement, ça n'a jamais fait rêver. Les maisons de disques sont devenues frileuses. Pour elles aujourd'hui, moins un disque coûte cher, meilleur il est. Mais elles ont tort car, pour avoir de la création, il faut du pognon. C'est aussi simple que ça.»

*Michel Jourdan, auteur de l'essentiel des succès de Mike Brant.

Vous avez dit «Franco»Folies?


Sur son blog, Norbert Gabriel s'émeut que le festival des Francos ait programmé pour la soirée du 14 juillet 2011 place Saint-Jean d'Acre des artistes chantant en anglais. Bien sûr on pourrait aisément se dire qu'il vaut toujours mieux écouter Revolver, Yodelice ou Izia massacrer la langue de McCartney que Zaz ou Christophe Maé miauler en français... Mais Vincent Baguian qui voit juste rectifie : «Ça devient du vol d'avoir pour nom "Francofolies", ils n'ont qu'à s'appeler "Les Folies de la Rochelle"! Il en est de même des chanteurs français que de la condition féminine. L'égalité existera quand on admettra des incompétents à des postes enviés.» C'est bien vu, et à lire ici puisque certains débats qui pourraient paraître d'arrière-garde méritent d'être tenus.

Avec un B comme Baguian


Dans Voici (du 6 au 12 août 2011), Fabienne Hauchart, pourtant critique avisée de la variété, interroge Colonel Reyel, dont trois morceaux affichent 120 millions de vues sur internet! «Tu as beaucoup de détracteurs concernant tes paroles, notamment Vincent Baguian, l'un des paroliers de Florent Pagny, qui écrit que tu as "l'analyse d'un bulot"» s'amuse la journaliste. Oui, Fabienne, sauf que Vincent Baguian (qui a consacré ici-même un article lumineux sur Aurélie, l'un des tubes du dit Colonel) n'est pas que le parolier d'un titre de Florent Pagny - et d'une quinzaine de chansons de Mozart, l'Opéra rock -, il est d'abord l'auteur-compositeur de trois albums honorés par l'Académie Charles Cros. Dès lors, que le Colonel réponde «je suis flatté qu'il me connaisse mais moi, je ne connais pas ce monsieur» n'est guère étonnant.

L comme


À la lettre L de l'alphabet de la variété française, il y a légion de chanteuses à initiale et prénoms. L, Lise, Loane, Luce... Laquelle louer? L, pour son admirable et ferréenne Petite ? Loane, dont les 4 premiers titres du deuxième album LE LENDEMAIN (On s'en fout, Boby, Rien de commun, Parfum de fille) laissent penser à qui le découvre qu'il tient là l'un des disques pop de l'année? Luce? Qu'il faudra bien écouter, tôt ou tard... Ou Lise, vocalement la plus «facile» comme on dit d'un tennisman quand il transpire le talent? Une chanson de Lise à s'offrir en priorité? La vénéneuse C'est doux. «C'est vrai que c'est pas triste/ De suivre le jeu de pistes/ De tes veines sous la peau...» Aurait-on gagné là une héritière de Barbara?

Oh! Les beaux titres


Comme l'on prénomme un enfant, les poèmes, livres et chansons reçoivent un nom, qu'on appelle, noblesse oblige, titre. C'est important un titre. Réussi, il sera comme une porte qu'on a envie d'ouvrir, une invite, une œillade. Tout commence par le titre. Brassens, Trenet, Brel, Barbara, Renaud, Souchon en sont des spécialistes. Rayon littérature, Françoise Sagan en était une orfèvre qui les piochait dans l'œuvre d'Éluard («Adieu tristesse/ Bonjour tristesse/ Tu es inscrite dans les lignes du plafond...» La Vie immédiate; «Et je la vois et je la perds et je subis/ Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide...» Vivre ici), de Racine («Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous/ Seigneur, que tant de mers me séparent de vous...» Bérénice, acte V, scène 4), de Baudelaire («J'aime les nuages... les nuages qui passent... Là-bas... Là-bas... les merveilleux nuages...» L'étranger) et avait fait de sa bibliographie une poésie.
La liste des titres du prochain Jean-Louis Murat dévoilée le 25 juillet 2011 par Libération (Les rouges souliers, La lettre de la Pampa, Le champion espagnol, Il faut vendre les prés, Haut Arverne, Je voudrais me perdre de vue, Sans pitié pour le cheval, Rémi est mort ainsi, etc.) met l'eau à la bouche. Le chevalier Murat serait-il vraiment de retour? Réponse en octobre.

Reprendre Enrico


Question titres, Benjamin Biolay n'est pas un cave non plus. Son dernier album sorti dans la foulée du film de Katia Lewkowicz «Pourquoi tu pleures?» dans lequel le chanteur se révèle être le nouvel Yves Montand, aussi crédible en studio qu'à l'écran, n'est pas qu'une parenthèse dans sa discographie. Il contient quelques chansons originales qu'un Murat, qu'un Miossec n'auraient pas reniées (Pas la forme; Le bonheur, mon cul; L'amour à mes pieds). Agaçant Biolay, trop «facile» et bluffant quand il reprend Macias (Reste-moi fidèle) et Dario "Cole" Moreno (C'est magnifique). Au fait, qu'en pense Benjamin Locoge?

Baptiste Vignol

Bleu Baer

Quand on l’interroge, Julien Baer ne s’éparpille pas. À questions longues, réponses millimétrées. Auteur depuis 1997 de quatre albums indispensables quoi qu’incompréhensiblement méconnus, celui que certains considèrent que “le plus doué de tous les songwriters français ayant franchi la porte d’un studio au cours des quinze dernières années” (Ch.Conte, Les Inrockuptibles) répond ici à quelques questions naïves nées pendant l’écoute des 16 chansons regroupées sur la compilation au titre éloquent DRÔLE DE SITUATION 1997-2011.


Dans le livret documenté de votre “best of”, vous expliquez que Le monde s’écroule (1997) est votre première chanson écrite en français. Y en aurait-il eu d’autres avant celle-là, écrites “en étranger” comme disait Pascal Sevran?

Julien Baer - J’avais placé une petite annonce dans un magazine pour expatriés anglophones à Paris. Là, j’avais rencontré deux paroliers anglais et composé quelques chansons avec eux. J’étais rempli du secret espoir d’un tube mondial !

Que sont devenues ces chansons?

- Rien !

Ce qui frappe dans vos chansons, c’est la référence au voyage, à cette fameuse soif du “partir” qu’évoquait souvent Jacques Brel dans ses interviews. “Je mets le cap vers l’éternel été/ Un bâteau m’emmène…” (Le monde s’écroule); “Je suis souvent loin d’ici / Je vais où me mène la vie / Mais qu’importe les pays…” (Marie pense à moi); “J’ai quitté le sud pour le nord/ Juste histoire de changer de décor” (Écrit à la main); “Chemins de pierres où le passeur me guide…” (Cherchell) Autant de titres qui évoquent le voyage, plus à la manière d’un Nicolas Peyrac période 75-79 ou de l’Yves Simon de J’ai rêvé New-York que de l’aventurier Bernard Lavilliers, encore que Cherchell ait un côté tragique et baroudeur…

- Tragique, je crois que oui. Baroudeur ? Je ne m’en rends pas compte… Je pense que la lassitude de soi même, sentiment que je ressens fréquemment, engendre l’idée récurrente de se quitter.


Et pourtant vous ne voyagez pas - si ce n’est pour enregistrer visiblement. Los Angeles, Londres, Bamako… En avez-vous vu davantage que les murs des studios? Vous relevez dans Juillet 66 le bleu de Monterey…

- En fait, j’évoque le festival de Monterrey en Californie "Monterrey pop" qui se déroula en 1967. D'où la phrase "Monterrey encore endormie qui se réveillera bientôt" puisque on est en juillet 66 ! J’avais vu des images de ce festival très éclectique où s’étaient produits, entre autres, Jefferson Airplane, les Who, Mamas and Papas, Otis Redding, Ravi Shankar et ça m’avait beaucoup marqué. La qualité musicale était incroyable, je trouvais aussi le "look" des gens magnifique !…
Oui, j’en vois davantage que les studios d’enregistrement, et heureusement. Je suis souvent allé à Los Angeles et à chaque fois j’avais une auto de location, toujours décapotable! J’en ai profité d’abord pour explorer la ville elle-même, ensuite pour aller dans le désert, aussi pour me promener dans la Sierra Nevada et même aller à Las Vegas.
J’étais parti à Londres avec une Moto Guzzi V 65, très mauvaise machine qui tombait tout le temps en panne et que j’ai fini par donner (et non pas vendre) au jeune homme russe qui travaillait à la réception du petit hôtel où j’habitais.
À Bamako, après les enregistrements, je suis parti vers Djenné et son incroyable mosquée ainsi qu’au pays dogon.

Voyagez-vous léger?

- Oui car je n’enregistre pas de bagages à l’aéroport… Mais maintenant je ne prends plus l’avion, j’en ai peur.

Emmène-moi dans tes bagages en Juillet 66” dit le refrain de Juillet 66, avant d’évoquer “les succès d’Angleterre” et les hits “des Coopers”… En France, en juillet 66, Sinatra était #1 du hit parade avec Strangers in the night, Percy Sledge, #2 avec When a man loves a woman, The Beatles #3 avec Yellow Submarine, Polnareff #4 avec L’Amour avec toi et Bob Dylan #5 avec I want you. Votre préférée des cinq?

- J’aime beaucoup L’Amour avec toi qui a un côté médiéval, chanson de trouvère, avec cette phrase "il est des mots qu’on ne peut dire".
When a man loves a woman est poignant, la production est quasi inexistante, c’est juste ce fameux son Stax de Memphis, brut et vrai.
Strangers in the night est une très grande réussite, mélodie imparable, l’orchestre emmène tout ça comme l’énorme chaudière à vapeur d’un transatlantique. À l’époque de l’explosion de la musique dite "pop", Sinatra montre qu’il est encore là. Les paroles ont un côté définitif et biblique! Le changement de tonalité à la fin donne la chair de poule.

Sinon, question à la Nagui, plutôt Rolling Stones ou Beatles?

- Les deux évidemment ! Mais d’un point de vue objectif, il semble y avoir une grâce, une magie unique et une inventivité infinie chez les Beatles.


Côté chanson d’ici, on vous associe souvent à Yves Simon… Certains évoquent Gainsbourg, d’autres Pierre Vassiliu. Mais vous aimez également Enrico Macias ! Qu’est-ce qui vous plaît chez Macias?

- J’aime des centaines de chansons de centaines de chanteurs. Chez Macias, j’adore Les gens du nord et comme j’aime beaucoup la musique arabo-andalouse, je suis admiratif du joueur de oud qu’est Enrico Macias.

Dans le livret du CD, pour parler de l’enregistrement de Une femme seule, vos évoquez le batteur Hal Blaine, puis, pour Marie pense à moi, le batteur Ed Greene venu vous rejoindre en studio vêtu tel Björn Borg, puis, pour Cherchell, le batteur Jim Keltner dont vous admiriez “les Levi’s tex twill 517 non importés en France”. Dans Juillet 66 enfin, vous chantez “rêver souvent […] de batteurs en colère”. Vous jouez du piano, de l’harmonica, de la guitare. Quid de la batterie?

- Je ne joue malheureusement pas de batterie. Étant un vrai parisien né et élevé entre ces vingt arrondissements, je pense que le problème du voisinage a du contrarier beaucoup de vocations (pure spéculation).

Cultivez-vous pour autant une sorte de fascination pour les batteurs, ou n’est-ce qu’interprétation?

- Adolescent, j’étais fasciné par la batterie.


La rupture amoureuse, les amours non réciproques sont des thèmes qui hantent vos chansons (Ne te retourne pas, Une femme seule, Drôle de situation, Tant besoin de toi sur cette compilation). Mais on trouve également des questions plus sociétales, plus “ferréennes” en somme, presque engagées, sur la difficulté de vivre aujourd’hui à Paris quand on est un musicien par exemple, un peintre ou un écrivain (Écrit à la main, L’immobilier), sur le sentiment étouffant d’être incompris (Drôle de situation, Ulysse). Vous dites avoir été retourné par la découverte de Léo Ferré.

- Ferré et d’autres, vers vingt ans, après avoir été baigné de musique anglo-saxonne, j’ai ressenti de façon très forte l’impact des mots français. J’ai compris qu’ils nous touchaient directement, le chemin qu’ils prennent est une voie directe et rapide car nous sommes tous des mots, nous en somme habités et finalement nous ne sommes tout court qu’une langue maternelle (deuxième pure spéculation).

Le pouvoir des mots, celui d’en faire des images qui vous touchent et vous font parfois mieux comprendre la vie… Dans Le monde s’écroule, vous chantez “Le monde s’écroule/ Mais le monde c’est quoi?/ Juste une grosse boule qui roule sous nos pas/ La terre est ronde/ Mais la terre c’est quoi?/ Juste une seconde qui n’en finit pas.” Lumineux. Trenet aurait pu chanter ça! Un Trenet 1950 revenu d’Amérique du Sud. Fait-il partie de vos idoles, des chanteurs que vous reprenez; vous qui, dit-on, chantez parfois du Brassens ou du Jean Tranchant tard dans la nuit?

- Je n’ai pas d’idoles ! J’aime certaines des chansons de Trenet. Mais celui qui m’impressionne le plus, c’est Brassens! Il semble qu’il ait gardé une intégrité unique malgré son incroyable succès. Beaucoup de ses chansons sont des bijoux. Ce dont il parle me touche plus en général que l’univers de Trenet.


Pour revenir à Ferré, qui était ce Mr Baer qui cosigna avec lui La Chanson du Scaphandrier?

- C’est un temps que les "moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre"! Mon grand-père Louis Baer (né en 1886 et mort à 98 ans) avait un frère du nom de René Baer, ce dernier écrivait des textes et des poèmes. Il était juif et partit au début de la guerre à Monte Carlo pour fuir les Allemands. C’est là qu’il rencontra Ferré qui était monégasque.

Dans Roi de l’underground, dont vous expliquez ne pas trop savoir s’il s’agit d’un portrait du Christ, du baron de Lima ou de Jean-François Bizot, vous chantez “Elle est là […] en larmes déshabillée / Mais j’vous jure j’l’ai pas touchée / À peine regardée”. Clin d’œil au J’l’ai pas touchée de Christophe?

- J’avoue ne pas connaitre cette chanson et suis prêt à passer le test du détecteur de mensonges pour le prouver.


(Le pont bleu, J. Baer)

En même temps que paraît cette compilation, vous exposez vos photos galerie Chappe à Paris. Une demie-douzaine de vos clichés illustrent le CD, dont la pochette. Aucune de ces photographies n’est dans la pose, toutes paraissent avoir été prises à la volée, figeant un instant, “comme une seconde qui n’en finit pas”. Quelle importance ou quelle place tient la photographie dans votre quotidien?

- Je pratique la photo depuis peu de temps et j’y trouve un grand plaisir. Le processus de création d’une chanson est long et douloureux pour moi. Il faut d’abord l’écrire, paroles et musique, ça c’est encore un plaisir (presque...). Ensuite tout se complique, il faut l’enregistrer en studio. Quel studio? Où? À quelle heure? Avec quels musiciens? Il faut aussi enregistrer la voix qui sera définitive. Ensuite, pire encore, vient l’étape du mixage. Véritable torture pour moi. Rien de tout ça en photo. Photographier me donne des ailes !

Où a été prise la photo du cheval dans la brume?

- Près de Varengeville.

DRÔLE DE SITUATION contient deux chansons inédites aux titres énigmatiques, Delon et Comme Joeystarr, qui l’une comme l’autre auraient le potentiel du single inattendu. Avez-vous suffisamment de chansons pour un nouvel album?

- Oui. L’été dernier je suis resté à Paris et j'ai écrit assez de chansons pour enregistrer un nouveau disque.

Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez entendu une de vos chansons à la radio?

- C’était Le monde s’écroule, je ne me rappelle plus l’instant exact mais j’en ai ressenti un plaisir immense.

Vous n’allez jamais voir de concerts et refusez, comme Ferrat, Françoise Hardy ou Gérard Manset, de chanter sur scène.

- C’est vrai. J’ai l’impression qu’une fois qu’une chanson est enregistrée, c’est fini. La "chose" est dite. Que la répéter à l’infini serait mentir, jouer la comédie. Mais il n’est pas impossible que je change d’avis !

Et la natation dans tout ça? Il vous arrive, paraît-il, en Méditerranée, de nager vers le large jusqu’à voir les maisons sur la côte comme des miniatures.

- C’est vrai, je le fais le plus souvent possible ! À une époque je prenais chaque année mon dernier bain de mer le premier décembre près de Nice, au Cap-d’Ail ou à Eze Bord de Mer. L’eau y est normalement encore à 17 degrés. De quoi attaquer l’hiver avec des munitions.

(entretien Baptiste Vignol)

Reyel! Au rapport!

Par Vincent Baguian.



J’aimerais parler comme Fabrice Lucchini. Avoir sa verve, son talent d’improvisation, son style si particulier d’orateur qui élève ceux qui l’écoutent. Je suis jaloux. Il y a 1000 fois plus de talent et d’intelligence dans une envolée de Fabrice Lucchini que dans un texte de Colonel Reyel. J’ai découvert récemment ce... "chanteur" ? Et Aurélie, une de ses prétendues chansons. Quelle misère. Il faut n’avoir regardé que « Confessions Intimes » toute son existence et n’avoir jamais ouvert le moindre livre pour se limiter à de telles inepties balancées avec si peu d’esprit. On ne s’attaque pas à sujets aussi graves que l’avortement ou la maternité à 16 ans, quand on la capacité d’analyse d’un bulot. Mais il fallait déjà manquer de beaucoup de lucidité pour oser présenter des textes qui cumulent une telle indigence et une aussi criante pauvreté poétique. Évidement, certains m’opposeront que chacun a bien le droit de donner son avis et que le Colonel auto gradé est légitime à se faire écouter. Et là je réponds NON ! Il y a des avis inutiles. Il en est même d’absurdes, de dangereux, néfastes, révoltants. Ce Colonel n’a pas d’opinion, pas de raisonnement, il a peut-être un instinct et débite des mots dont il ignore le sens au service d’idées qui n’en sont pas. Il confond être de bonne foi et être compréhensif, du coup tout est faussé. Quand Fabrice Lucchini pourrait se permettre d’écrire comme il parle, Colonel Reyel ferait mieux de ne même pas oser parler comme il écrit. L’absence totale de point de vue, de décalage, d’images, d’inspiration, de travail, aurait suffit de la part d’un auteur censé à remiser ce texte, au pire dans un tiroir, au mieux dans une poubelle. Mais malheureusement ces absurdités sont à la fois produites, publiées et diffusées à l’envi sur nos ondes, déversant un flot de sottises dans l’esprit des auditeurs les plus perméables.
Bien entendu si l’enfant d’un programmateur télé ou radio, joli bobo citadin, tenait des propos équivalents dans le cadre familial, il est à parier qu’il se ferait expliquer la vie ou remonter sérieusement les bretelles. Mais polluer l’esprit d’enfants moins favorisés au nom de l’audimat et des bénéfices qui en découlent, j’en vois que cela ne dérange pas trop. Pour faire semblant de se rattraper, ces mêmes bobos, obéiront aux ordres de censure à l'encontre d’Orelsan parce qu’il est subversif, cru, décalé, incisif, provocateur et que cela s’entend. À côté, les perles insidieusement nauséabondes qu’enfile Reyel semblent inoffensives. C’est tout le contraire et le danger est là comme avec un poison incolore, inodore, intraçable qui s’insinue dans les neurones. Reyel et ses complices ne seront jamais inculpés d’avoir conforté une ado de 16 ans dans son désir d’enfant, alors qu’elle en est encore une et qu’elle ferait mieux de désirer un avenir. Trop occupés à compter leur pactole pour se soucier du sort d’Aurélie qu’ils auront aiguillé sur la mauvaise voie, cette bande d’irresponsables cherchera à réitérer le hold-up, quitte à faire d’autres victimes. Le second degré d’Orelsan est censuré malgré l’indéniable talent de ce trublion, à cause de mots grossiers qui choquent et d’idées qui provoquent, quand le degré Zéro du Colonel est plébiscité. Accepter que la parole des artistes devienne aussi outrageusement nuisible quand elle serait censée nous ouvrir des portes de salut, quelle perte incommensurable. Où sont tous ces maîtres de la chanson aux idées larges, belles, enivrantes, folles, sages, réfléchies, posées, nouvelles, ambitieuses, révolutionnaires, vives, libératrices et qui m’ont sauvé la vie ? S’il te plaît Pierre Desproges, reviens, y’a du boulot.

Vincent Baguian.


Aurélie
(Colonel Reyel)


Elle est en seconde dans un lycée de banlieue,
Sort avec un mec de son quartier depuis peu,
Il est comme elle aime c'est a dire un peu plus vieux,
Il a l'air amoureux, ils ont tout pour être heureux...

Elle l'a jamais fait elle attendait juste le bon gars,
Là elle se dit " bingo " ils sont seuls dans la Twingo,
Donc ça va swinguer, elle enlève son tanga
Et réussit le ace comme Tsonga

Oui mais voilà, neuf mois plus tard,
Il assume pas et se sauve comme un bâtard,
Elle a découvert qu'en fait il est fêtard,
Résultat elle se retrouve seule dans cette histoire.

[Refrain]
Aurélie n'a que 16 ans et elle attend un enfant,
Ses amis et ses parents lui conseillent l'avortement,
Elle n'est pas d'accord, elle voit les choses autrement,
Elle dit qu'elle se sent prête pour qu'on l'appelle "maman"
Celui-ci c'est,
Pour toutes les Aurélie,
Celles qui ont donné la vie
Pour toutes les Aurélie
Oy Mère à tout prix.

Je peux te dire que toute sa vie elle se rappellera,
Elle se rappellera le jour où elle l'annonça,
Où elle l'annonça à sa mère et son papa,
Elle annonça qu'elle était enceinte de 3 mois.
Elle ne s'attendait pas à ce qu'ils sautent de joie,
Mais elle espérait quand même qu'ils fassent preuve de bonne foi,
Le moins que l'on puisse dire c'est que se ne fut pas le cas
Et la galère commença...

[Refrain]

Elle a du construire très rapidement un foyer,
Faire face a ses responsabilités pour le loyer,
Trouver un travail coûte que coûte pour le payer,
Elle aura tout essayé...

Comme on dit dans les quartiers, elle s'est saignée,
Pour trouver quelqu'un qui veuille bien la renseigner,
Je crois qu'on n'est pas VIP comme Mathilde Seigner,
De ne pas lâcher l'affaire ça lui a enseigné, ooh

On a tous connu une fille dans le cas d'Aurélie,
Une pour qui grossesse est synonyme de délit,
Rejetée par ses amis mais surtout sa famille,
Qui n'acceptent pas qu'elle souhaite donner la vie,
Voila ce que je dirais si je devais donner mon avis,
Mettre un enfant au monde ne devrait pas être puni,
C'est la plus belle chose qui soit et si tu le nies,
C'est que tu n'as rien compris...

Ricet s'est barré

(Photo Baptiste Vignol)

"Au joli temps de nos guitares/ Aufray chantait Santiano/ Ricet La Servante du château/ C'était Perret, Sylvestre et Var..." Le temps de nos guitares figure sur SOLITAIRE (2008) de Georges Moustaki.
À l'occasion de la parution de CAUSES PERDUES ET MUSIQUES TROPICALES (2010), Bernard Lavilliers racontait dans le Monde à Véronique Mortaigne: "J'ai commencé dans les cabarets avec des types incroyables, Ricet Barrier [Bernard Lavilliers chante "Oh non, non, quelle audace/ Non, n'insistez pas Stanislas!" qu'il "aimerait reprendre"], Bobby Lapointe, Rufus, Romain Bouteille, Raymond Devos..." (Le Monde, 19/11/2010).
Il y a quelques années enfin, Renaud regrettait dans une interview ne jamais voir Ricet Barrier à la télévision...
Renaud, Moustaki, Lavilliers aimaient les chansons de Ricet, comme les aimaient également Julos Beaucarne, Jacques Brel, Michel Buhler, les Frères Jacques, Allain Leprest, Pierre Vassiliu, chansonniers-poètes inusables. Sans doute aimaient-ils aussi l'homme, le plus chaleureux qui soit.


En octobre 2010, Ricet rencontrait chez lui en Auvergne, dans sa ferme de Montaligère, Jeanne Cherhal montée sur les hauteurs du 63 pour le saluer. Au coin du feu de la vaste cheminée, Jeanne lui racontait sa tournée en cours avec les rockeurs de la Secte humaine, Ricet, sa récente - et sérieuse - hospitalisation : "Quelle rigolade !" soufflait-il; il avait voulu lui faire entendre l'une de ses chansons préférées, Louise de Thomas Fersen -Ricet avait pleuré en l'écoutant-, finissant par dire, au moment des au revoir, comme l'ultime conseil d'un vieux de la vieille à une jeune chanteuse (lui qui se gardait bien d'en donner, des conseils): "N'oublie pas, Jeanne, c'est toi la patronne!"
Ricet Barrier est mort. Impensable d'aligner ces quatre mots. Et pourtant. Il avait 78 ans.

Baptiste Vignol

Ci-joint, un joli portrait de Ricet Barrier signé Jacques Perciot:

"Mon vieux Ricet. Elle commencent déjà à nous manquer, tes bacchantes en balai de crin. Grâce à elles, te faire la bise, c’était un peu comme s’essuyer les pieds au seuil de ta maison de rêve. Après ça, on pouvait entrer dans ton chez toi, histoire de s’y nettoyer le cœur, la tête et tout le reste.
Tu ne nous a voulu que du bien mon vieux chafouin. On te l’a rendu aussi fort qu’on l’a pu. Pas assez, si ça se trouve, et c’est pour ça qu’on est inconsolables. On en fabrique plus des comme toi, on a dû péter le moule et ça fout bien les boules. Mes pauvres rimettes en « oule » me rappellent le « Elle est fraiche ma moule ! » de
La marchande de poisson. Fallait oser...
Suffisait pas d’oser, d’ailleurs : fallait, en plus, avoir l’élégance. L’élégance, c’était tout toi. Naturelle. Urbaine et paysanne à la fois. L’œil qui plisse, l’œil complice, la ridule majuscule et cette façon si singulière de prononcer les « S », ça aussi, c’était toi.
On sait bien qu’une guitare ça ressemble au ventre des femmes. Ça n’a jamais été aussi vrai que sous tes doigts, du Cheval d’or à l’Ancienne Belgique, du Théâtre de l’Étoile à ta thébaïde de Montaligère.
J’en connais qui doivent bien rigoler, en ce moment. Je pense, pêle-mêle, à Devos, Mireille, André Bellec, François Soubeyran, Yves Robert, Bernard Lelou, Lady Chatterlay, François Rabelais... Pas mal d’autres et même Barclay. Ne me dis pas que tu arrives là-haut les mains vides !
Dans ton havresac (en cuir et
made in Montaligère) tu as, évidemment, prévu la verveine «maison» et de quoi rincer tout ce joli monde d’une bonne vieille «patate» à ta façon.
Ta «patate», mon vieux Ricet ! C’est un genre de communard, pinard et crème de cassis entremêlés, qui vous allumait glotte et mirettes en un clin d’œil. A tel point que je n’ai jamais songé à te demander pourquoi tu appelais ça
«patate». Dans ta bouche, c’était une tellement magnifique évidence.
Toi qui fus prof de gym, of course (à ce propos : n’oublie pas de transmettre mes amitiés à Louki), je t’ai toujours vu prendre des notes. Éternel écolier, je te revois vider, avec délectation, le chargeur de ton stylographe à la moindre maxime, sentence, apophtegme, aphorisme ou métaphore qui t’avais échappé jusque-là.
Éternel escholier, tu nous a aussi troussé des couplets, mine de rien et en te marrant, fort pédagogiques. Rien qu’un exemple :
Les spermatozoïdes. C’est une chanson sur la vie, qui est un vrai miracle, un improbable cadeau dont il faut s’efforcer de faire quelque chose de chouette. Je pense sincèrement, et je suis pas le seul, que tu t’es pas trop planté à cet égard.
Je te rassure, mon vieux Ricet, je ne suis pas en train d’écrire ta nécro. Faudrait que tu sois vraiment mort pour ça. Et tes chansons sont increvables. Et comme elles te ressemblent comme un goutte d’eau, cette eau a encore le temps de passer sous les ponts de «Romilly-les-chaussettes», ta bourgade natale, avant qu’on ne t’enterre une fois pour toutes.
En attendant, quand même, sache que toutes nos pensées flottent vers ton Anne, ton helvète et adorable moitié. Tiens: puisque les lecteurs de ces pauvres lignes ont, peu ou prou, ton intégrale en bonne place dans leur discothèque, je les invite à se repasser
Le coucher hivernal des Barrier. Histoire de se marrer un bon coup. Si on pleure un tout petit peu, ma foi, on sait que tu ne nous en voudras pas.
À la revoyure, vieux ! Et, pour tout ce que tu nous laisses, je te cite : «
Mieux, ce serait pire ! »"

Parmi les étoiles


« Souviens-toi de ce nom "Elsie"/ Comm' du vent doux sur la toundra...»
Certaines chansons agissent comme des flèches de diamant, elles vous emportent et vous clouent le col à la voie lactée, vous laissant comme ça, planté-là, les pieds ballants, à vous demander depuis combien de lustres vous n'avez pas entendu quelque chose d'aussi troublant. Avec le temps (1970)? Dis, quand reviendras-tu? (1964)? La Chanson des vieux amants (1968)?... Allez savoir.
Moi, Elsie détient ce pouvoir boréal qui fige comme un coup de blizzard à 45 en-dessous de zéro. L'aveu d'une jeune Inuit au gars de la capitale qui, mission accomplie, s'en retourne chez lui à Montréal : « Paraît que ton contrat achève,/ Tu r'prends l'avion à ' fin du mois/ Écoute un peu, je serai brève/ Tu vas m'manquer, pas juste à moi. »
Une déclaration d'amour dont la douceur foudroie, avec en dedans du poil, des larmes, du sang, de la sueur et du sperme. Une complainte en fourrure taillée par deux guides québécois, Richard Desjardins pour les paroles et Pierre Lapointe pour la musique ; une chanson comme seul Jean-Louis Murat en France pourrait en écrire s'il s'en donnait seulement la peine. « Je veux te dire comment j'me sens,/ Je suis vraiment bien avec toi,/ T'es fin, t'es doux pis t'es vaillant,/ T'as un beau sexe, je l'veux pour moi. » Sur un piano d'une sobriété quasi-monacale, un texte à fleur de peau, et cette voix de velours d'Elisapie Isaac, chanteuse inuk dont le folk fait des ravages dans la Belle province.
À l'heure où la Chanson semble vouloir se trouver une nouvelle égérie, que ses commentateurs parisiens regardent par-dessus leurs épaules où penche l'aiguille de sa boussole...

Baptiste Vignol

Le clip de Moi, Elsie