Damien délébile?

Il vient de sortir un disque foudroyant, FLIRT. Un recueil de chansons foncièrement originales qui déstabilisent et peuvent susciter l'incompréhension tant elles lèvent le voile sur de nouveaux panoramas. Un disque hors norme violemment critiqué par certains journalistes qui - pour prendre la pose et paraître dans le coup ?- avaient porté aux nues le ronflant PHILIPPE KATERINE en 2010. Bizarre... «Un Chef-d'œuvre» disaient-ils, dont nul ne parle plus aujourd'hui. En revanche, il faut découvrir FLIRT car cet album sera cité comme une référence dans vingt ans. D'ici là, Damien répond à quelques questions naïves nées pendant l'écoute de ce disque miraculeux.


Sur la pochette de FLIRT, on vous voit faire un baisemain. S'agirait-il d'un disque mondain?
Damien - Pourquoi pas mais à la manière d'un dissident alors, car le baisemain mondain ne se pratique jamais en extérieur ni sur une jeune fille... Là, on bascule donc dans le domaine du flirt, sous l'égide d'une mise en scène religieuse. Règles et interdits, voilà un bon terreau pour la romance.
 
«C'était si fort / C't' aprèm' encor / Dis-moi, tu m'dragues ou quoi?» (Drague). Chanson d'ouverture et peinture parfaite de ce «tourbillon fragile» dont parlait un autre french lover, moustachu, Christophe, dans Le tourne-cœur. Christophe, ça vous les frise?
-Peinture... un terme seyant... en revanche je ne connais pas Le tourne-coeur de Christophe, je ne connais quasiment aucune de ses chansons à vrai dire, mais son style a un certain chien et ça, ça me moustache déjà.

Qui a réalisé le clip de Drague, avec cette vélocycliste aux fesses idéales? Tourné au mois d'août à l'aube pour les scènes extérieures dans Paris? Et pourquoi ce perroquet sur l'épaule?
-Je l'ai réalisé moi même, et tourné à l'aube en été oui... c'est la seule solution pour capter ces espaces vides, à moins de figer le temps ou de vivre dans le futur... dans une reproduction digitale de Paris par exemple. J'aime construire les plans comme on le faisait dans la peinture classique... L'imagerie est codée et offre une seconde lecture, chaque élément est à sa place et fait office de symbole.
Le perroquet sur mon épaule est un gris du Gabon, la race qui parle le mieux. La symbolique du perroquet est multiple : par exemple dans l'art chrétien occidental il fut souvent associé à la vierge Marie tandis qu'au Moyen Orient et en Inde, c'est le gardien de la vérité.


Dans Pourtant, deuxième chanson du disque, sur la montée du désir, vous évoquez ces «flux de salive», «ce sentiment bizarre» dont parlait également le chanteur de charme Jean-Louis Murat dans Sentiment nouveau. Jean-Louis Murat, ça vous... volcanise?
-Je ne connais pas la musique de Jean-Louis Murat et je comprend mal la définition de chanteur de charme ou de crooner. Si l'on peut les définir ainsi, j'aime Gainsbourg, Julien Clerc, John Lennon, Frank Sinatra... «Croon» signifie «murmurer», pourtant Sinatra gueule pas mal... alors? En tout cas, de façon générale, je pense qu'en chanson il faut séduire, on est pas là pour parler politique... Certes il faut quelques coups de fouet aussi pour amplifier la sensation de la caresse qui suit.

«C'est quand même plutôt rare d'aimer vraiment quelqu'un d'amour / On dit que c'est encore plus rare d'aimer cette personne toujours...» (Marie-Jeanne). Tel Homère dans «L'Iliade et l'odyssée», vous utilisez ici le vers à quatorze pieds qui donne, comme chacun sait, de l'ampleur au texte et de l'harmonie au chant. Homère, que Dante qualifiait de «Seigneur du chant». Homère, ça vous modèle?
-Homère a t-il vraiment existé?... Les paroles me viennent souvent en même temps que la musique... comme une envie de pisser et surtout lorsque je suis en mouvement, dans la rue par exemple. Parfois elles peuvent arriver avant la musique et vice et versa mais je n'ai pas de technique d'écriture fixe. Ce qui est certain c'est qu'il faut toujours chercher le feeling de l'instantanéité, même en différé, et cela ne doit pas non plus aller à l'encontre de la sophistication.

Impossible de ne pas songer à Marie-Jeanne de Joe Dassin, qui était, rappelons-le, un modèle d'adaptation signée Jean-Michel Rivat et Frank Thomas du standard de Bobbie Gentry Ode to Billie Joe. L'impressionnisme de la folk américaine des années 60, ça vous parle?
-J'écoute les grands classiques qui ont traversé le temps pour parvenir jusqu'à mes oreilles, mais surtout je préfère reprendre la route musicale là où se sont arrêtés mes proches aînés, à la façon d'un passage de relais. En tant qu'artiste je trouve cette démarche plus progressiste. Je suis né dans les années 80 et j'ai grandi avec des musiciens qui avaient déjà assimilé puis fait évoluer divers styles en les mélangeant à d'autres styles. Plutôt que de toujours retourner à la source et afin de poursuivre cette évolution, je suis assez adepte de l'idée de mélange de mélanges. Aussi je ne suis pas un fouilleur de raretés et je crois que pour être un musicien d'exception il faut - dans une certaine mesure - limiter sa culture musicale.


«J'ai récupéré ta salive au dos du timbre poste» (Timbre poste). Vous commencez ce bijou par «De ton pays / Tu m'as posté une lettre». Ok. Mais quel est donc ce pays où l'on peut encore acheter des timbres enduits de colle qu'il faut lécher avant de les coller sur une enveloppe? En France, les timbres sont maintenant autocollants... Et puis d'où vient cette fille qui prend la peine d'écrire encore à la plume à l'ère d'Internet?
-Je suis un metteur en scène alors la fille peut être d'un autre siècle, c'est une incarnation de l'éternel féminin. Aussi le romantisme de certains objets se perd mais la mode des timbres à lécher va revenir... Pour évoluer il faut être exhaustif puis, après une phase de recul, choisir la meilleure solution, qui ne s'avère donc pas forcément être la dernière en date; ce qui fait que nous vivons avec divers objets régressifs. La société comprendra que de produire un minimum d'efforts n'est finalement pas le top et que l'hygiène extrême est mauvaise pour la santé, et les timbres à lécher reviendront, mais les magnétoscopes VHS eux, non. Quoique.
Quant à internet, on en est encore aux balbutiements. C'est un outil formidable mais non optimisé, bordélique, chronophage et addictif. Le temps que tout ça se mette en place et pour leur bien être, de nombreuses personnes vont commencer à raccourcir leur temps de connection, désystématiser leur fréquentation des magasins virtuels et parfois écrire au stylo.

Alléchant d'imaginer sur Timbre poste un clip tout en langues féminines roses et appliquées, non?
-Eh oui, voilà pourquoi plusieurs couples se sont formés à la Poste.

«On s'est vus un jour puis on s'est embrassés toute la journée / J'veux l'faire encore!» (Renouveau). La violence de certaines critiques sur la naïveté crue de vos textes et l'apparente indolence de vos interprétations vous a-t-elle étonné? Au fond, les journalistes sont-ils les mieux placés pour juger du renouveau salutaire qu'insuffle parfois un chanteur dans la variété sclérosée?
-Les textes de FLIRT ne sont pas naïfs, ils sont purs, et mon interprétation n'est pas nonchalante mais très précise dans sa dissymétrie.  Me soumettre à la dictature de la voix 90 60 90 eût été de mauvais goût sur ce disque. Les rythmiques sont mécaniques et il fallait créer le contraste pour atteindre cette émotion particulière, ce charme erratique qui va avec le thème du disque.
Les journalistes qui critiquent sans comprendre sont des crétins, les mêmes qui disaient que Charlotte Gainsbourg chantait mal sur Lemon incest ou qu'Elli & jacno c'était de la merde (et que maintenant c'est cool).  Mais ça ne m'étonne pas du tout, le milieu de la critique musicale regorge d'amateurs incultes, de suiveurs peureux et de profiteurs flemmards. Les gens ayant un avis personnel, maîtrisant leur sujet, sont rares dans le métier. D'un autre côté, j'ai reçu pas mal d'éloges... Diviser l'opinion c'est toujours bon signe.
 

«Quand je t'ai connue / Tu portais un jean bleu ciel...» (Vraiment) Deuxième chef-d'œuvre du CD. Six minutes vingt-huit pour un slow irrésistible. Le tout évoquant subitement, sur le mot «lycéenne», la modernité d'un Yves Simon 73-77. Yves Simon, ça vous barbe?
-Merci... D'Yves Simon, je connais Diabolo menthe, j'aime beaucoup... On peut vraiment faire un lien avec Vraiment sauf que la mienne vise quelque chose d'encore plus universel et ultime quand on parle français. Ça ne veut pas dire que je préfère ma chanson hein... Je n'entend plus mes chansons.

Même chose pour le clip? Qui l'a réalisé? Tourné dans quelle(s) ville(s)?
-Moi-même encore, entre Paris, Abu Dhabi, Lisbonne, Pékin et Istanbul.

Un chanteur qui voyage laisse-t-il voyager son cœur?
-Le voyage oxygène l'esprit et permet de prendre du recul, deux qualités essentielles pour un artiste. Aussi le cœur se charge de cette matière nouvelle dont sont faits ces mondes parrallèles. Je suis très sensible aux lieux et aux climats ainsi qu'au mouvement, donc les voyages m'inspirent.


Pour écrire des chansons! Mais «cette chanson, à quoi elle sert?» demandez-vous dans Adolescente. Alors, pour fredonner du Charles Dumont, «une chanson, à quoi ça sert, une chanson?».
-Le format chanson me plait. Il est sans prétention et populaire, mais permet l'ambition artistique. C'est un art qui a encore une bonne marge d'évolution devant lui, surtout en France.

Le huitième morceau du disque, d'un calme olympien, s'intitule justement Olympien. Et vous plantez le décor: «Un après-midi je t'attendais à côté d'une fontaine sur un banc en face de l'église d'un village de trois cent habitants...» Chanson contemplative - où comment tout dire en une minute et dix secondes - dans laquelle on pourrait entrevoir le reflet du Nino Ferrer barbu période La Martinière.
-C'est une chanson définitive en effet... L'infiniment petit et l'infiniment grand se rejoignent pour ne plus faire qu'un. Cette facette vieux sage, je l'ai depuis que je suis né et je la garderai toute ma vie.


«Elle rêvait de princes charmants / Mais ils n'arrivent pas / Alors elle se lance...». Pas vu a l'efficacité des vieux tubes imberbes de Daho. Étienne Daho, ça vous rase?
-Week-end à Rome est un bon exemple de tube. Un tube, un vrai, ça parle au corps et à l'instinct, c'est une formule magique imparable, un style de musique noble et irrésistible quand il est maîtrisé. Ça n'est pas un single qui s'impose à force de bombardements radio. Ça n'est pas non plus le must : les grandes chansons ne sont pas forcément des hits. Il y a certaines règles à respecter pour faire un vrai tube, et pour le moment je ne les ai jamais toutes respectées... C'est un choix conscient, notamment dans Pas vu. Mais j'aborderai ce style tôt ou tard.

Sympathiques, malgré son titre contemporain, a tout des chansons du folklore qu'interprétait avec classe Jacques Douai. «Va, jeunette / Cloue le temps»... Une mélodie épatante!
-En art, il faut soit inventer soit créer des classiques. L'avant-garde ou le folklore. Et je suis pareillement heureux si je parviens à attraper l'un ou l'autre. Jacques Douai est un superbe interprète qui m'a fait découvrir des chansons qui continueront de traverser le temps tant elles sont pures... Je pense à L'amour de moy par exemple... C'est dans le respect de cette intemporalité que j'ai conçu Sympathiques.

Deux mots sur vos musiciens?
-Leur interprétation est hyper subtile, ils jouent même des notes que l'on ressent sans réellement les identifier : Gonzales au piano,  maître du pianissimo; Bj Cole à la pedal steel, qui a accompagné Elvis Costello, The stranglers... et qui est capable de jouer de la musique classique à la pedal steel sans sonner country ou hawaien; Joce Mienniel au sax, un jazzman surdoué qui a joué sur un très vieil instrument, et enfin Richard Croft à la trompette, un amateur anglais inconnu que je n'ai croisé que le temps de la prise sur la péniche où j'enregistrais mes voix.

Où voliez-vous sur la photo intérieure du livret, prise à quelques milliers de mètres d'altitude?
-Je ne sais plus... C'est un flirt avec le ciel.

Dernière question - la saisiront ceux qui possèdent votre disque: où se trouve le temple de l'amitié?
-À Paris, caché derrière la rue Jacob, dans le bois Visconti...

(Entretien: Baptiste Vignol)

Séverin. Digne de Renaud


Le talent de Séverin. On le devinait enclin aux airs d'Alain Souchon, de Serge Gainsbourg et d'Étienne Daho. Voilà que sur sa page facebook, il propose en téléchargement gratuit une épatante reprise de Mimi l'ennui, cette rengaine de Renaud parue en 1980 sur l'album MARCHE À L'OMBRE. La musique, les couplets esquissant en délicatesse le portrait d'une jeune femme perdue, les qualités mélodiques et littéraires de celui qui deviendrait l'un des dix chanteurs français les plus considérables de l'histoire, prennent avec Séverin une résonance fort 2012. Difficile de s'approprier un morceau de Renaud, lui qui les a marqués du timbre particulier, rauque et grinçant de sa voix. Avec une simplicité exemplaire, Séverin fait de ce titre apparemment secondaire dans l'œuvre du Chanteur énervant une pop song d'aujourd'hui, peinture d'une génération égarée dont il est tentant de penser que La revanche, où sur son disque sorti en mai 2012 Séverin se souvient d'une camarade de lycée devenue vedette de la chanson de digestion, serait l'écho. Rien n'est moins rassurant pour qui se veut artiste que de méconnaître son domaine. Séverin, lui, fait montre d'influences en béton.

Baptiste Vignol

Pourquoi Julio Iglesias?


El señor Iglesias vient de sortir NUMERO UNO, un album à ne pas écouter en compagnie d'une fille à qui l'on souhaiterait conter fleurette. Elle préférera se repasser Manuela, El amor ou Abrazame. Don Julio. L'homme qui affolait ses admiratrices en tenant simplement son micro. Une voix dite de velours, soixante-dix-huit disques interprétés en six langues différentes et vendus à trois-cents millions d'exemplaires. Des duos avec Frank Sinatra, Diana Ross, Paul Anka, Françoise Hardy, Stevie Wonder, Dolly Parton, Charles Aznavour, Nana Mouskouri...
Comme quelques-uns de ses confrères, dont Michel Drucker, le journaliste Benjamin Locoge, pour Paris Match (n°3297), a été reçu chez la star, en Andalousie. Pieds nus, éperdument bronzé, en chemise blanche et pantalon léger, le chanteur s'est paraît-il montré aussi simple qu'accueillant. L'occasion d'une conversation en toute liberté! À 68 ans, Julio Iglesias n'a plus rien à prouver. L'entretien s'avère hélas terrassant, truffé de platitudes mille fois resservies. «Quelle était votre ambition? [quand à l'âge de 19 ans, Julio Iglesias s'est retrouvé cloué sur un lit d'hôpital après un grave accident de voiture]?». Marcher, pardi. «Comment imaginez-vous votre avenir?», «Avez-vous peur de la mort?»... Il y aurait pourtant tellement de questions à poser au plus fameux des Espagnols! En voici quelques-unes, trouvées sans forcer, grâce auxquelles l'envoyé spécial de Paris Match aurait existé dix minutes dans les yeux de Julio.


-Pourquoi un homme vêtu de blanc parait-il plus jeune alors que cette couleur grossit?
-Pourquoi le vrai gaspacho ne s'apprécie-t-il qu'en Andalousie?
-Pourquoi la chirurgie esthétique? Pourquoi les jolies femmes continuent-elles de se faire refaire la bouche quand on voit le carnage?
-Pourquoi ne pas solliciter Carla Bruni et Benjamin Biolay pour vous écrire en français de nouvelles chansons d'amour?
-Pourquoi la corrida a-t-elle suscité tant de refrains hostiles alors que le gavage des oies n'en a inspiré aucun?
-Pourquoi trop de soleil nuit?
-Pourquoi le bronzage intégral?
-Pourquoi les vieux (et bons) chanteurs de charme se teignent-ils les cheveux façon Mouammar Kadhafi?
-Pourquoi les fils de gynécologues admirent-ils en général tant leurs pères?
-Pourquoi la lumière la plus belle du monde est celle du soir sur la femme qu'on aime?


-Pourquoi posséder un domaine de 200 hectares à Marbella avec vue sur le Maroc, une maison à Miami, une autre en République Dominicaine et n'être même pas fichu d'avoir un pied-à-terre parisien?
-Pourquoi les êtres les plus précieux - professeurs, infirmières, médecins, journalistes - sont-ils payés des clopinettes tandis que les gens sans importance - présentateurs télés, footballeurs, mannequins- ne se déplacent pas sans chauffeur?
-Pourquoi répondre encore aux questions de Michel Drucker?
-Pourquoi vos fans ont-ils du goût alors qu'ils regardent Masterchef ?
-Pourquoi les danseuses de flamenco ont-elles un sexe à la place de la bouche, du désir plein les yeux avec, entre les jambes, un igloo en Espagne?
-Pourquoi me recevez-vous?

Baptiste Vignol

Souverain Séverin

Un chanteur, c'est d'abord une voix. Celle de Séverin fait l'effet d'un ventilateur par temps de canicule. Elle aère. Ce sont ensuite des chansons. Les dix morceaux qui composent SÉVERIN sorti chez Cinq7 en mai 2012 en disent beaucoup sur leur interprète. Des chansons-miroir, à l'image de l'autoportrait qui fait la pochette du CD, délicates et nullement maniérées. Un disque pop qui se découvre comme on visiterait une maison cachée par de hauts peupliers tout au bout d'une allée. Tour du propriétaire.


1.Dans les graviers (3'48). Avec cette cantilène sur l'absence, écrite après la mort de son père, Séverin touche. Un canon de simplicité à placer, bien en évidence, entre Le plus fort c'est mon père (1993) de Lynda Lemay - eh oui! - et, moins connue, Mon papa (1990) de Sarclo. La plus émotionnelle des chansons entendues cette année. Ouverture idéale.
2.Sexplication (3'01). «Pourquoi tu veux plus faire l'amour avec moi? / Pourquoi ce soir tu veux pas comme avant?...» Chanson dansante et synthétique sur le couple et le cul passé le temps des «avant»... Mise en garde: si l'amour dure tout le temps, l'érotisme s'étiole dangereusement.
3.Dans La revanche (4'05), Séverin poursuit sa pop textuelle avec le souvenir d'une camarade de lycée, Élise, devenue chanteuse à tubes. Perdue dans son showbiz, mais chroniquée dans Elle, Élise ou la fausse vie. Un air dont le jeune homme tout en cheveux devra se rappeler quand viendra le succès, ce qui ne devrait pas tarder.
4.Identité (3'04). Quand il l'a écrite, Séverin devait se morfondre! «Je fais des puzzles de notre passé...». Avant d'exploser en solo, Séverin, au milieu des années 2000, chantait en anglais au sein du duo One-Two. Plus avant, il aurait étudié le cinéma. «Identité effacée / Il y a plus que ce miroir à embrasser» chante-t-il sur la piste 4... Dans «Plein Soleil» de René Clément, un classique, Delon embrassait aussi son reflet.


5.Un été andalou (3'09). Attention, bijou. Dans la lignée du Week-end à Rome de Daho. Tout serait dit si l'on n'ajoutait qu'en place de Vanda Ribeiro de Vasconcelos, dite Lio («mmm la note la note...»), c'est Kiwi Da Gama - le nom - qui donne ici la réplique.
6.Dommage collatéral (4'16). N'est-il pas touchant que cette chanson d'amour lui fut inspirée par le veuvage de sa grand-mère ? De quoi retirer son chapeau devant un auteur-compositeur aussi moderne que précieux. Parfois jamais la douleur ne s'écoule. «Ouh ouh / Ceux qui souffrent / Sont ceux qui restent...» répète-t-il en fin de morceau. Claude François le disait en 1973: «Le plus malheureux, c'est celui qui reste» (Celui qui reste). Tout a déjà été chanté, oui, mais Séverin vernit ses morceaux d'une ébouriffante justesse.


7.Première déclaration (3'14). Trente-trois ans après Ma gonzesse de Renaud («Ma gonzesse, celle que j'suis avec / Ma princesse, celle que j'suis son mec oh oh oh»), Séverin remet au goût du jour la pure et franche déclaration («Plus je m'imagine et plus / Je m'imagine plus sans toi») truffée de détails attachants («Aujourd'hui je connais par cœur / Ses gestes, ses manières, ses humeurs / Même les contours embarrassants / De son tatouage, ses seize ans». Aubade écrite en un heure paraît-il. Charmant.
8.Les sirènes (4'10). Voilà une peinture glaçante du monde de l'entreprise dans laquelle se reconnaîtraient, s'ils avaient encore simplement le temps d'écouter un peu de chanson française, les milliers de noyés qui chaque jour s'échouent station «Esplénade de La Défense».
9.En noir et blanc (2'59) sonne le grand retour des synthétiseurs dans la variété. En 1981, Lio et Jacques Duvall auraient probablement fait de cette chanson de rupture un hit européen, façon Amoureux solitaires. Qu'en sera-t-il avec Séverin? Sinon, serait-ce Kiwi Da Gama la choriste qui danse et porte des gants blancs dans le clip?


10.Le dernier tube (5'06). Partir avant d'avoir été pourrait être la morale de cet épilogue, conclusion d'un disque qui marquera la décennie. Un chanteur vient de naître.
Question collaborations, cet auteur-compositeur surdoué multi-instrumentiste et producteur, qu'on sait avoir tenu en lisière certains titres de Camélia Jordana, Liza Manili, Rose..., pourrait même, en empiétant sur son territoire, enquiquiner son altesse Benjamin Biolay. À suivre.

Baptiste Vignol

Les chansons de Thierry Stremler

Son quatrième album-studio, RIO, est sorti en novembre 2011. Des chansons d'amour douces amères, en alternance avec des morceaux pop et légers. Comme un rayon de soleil qui fuserait du ciel  couleur papier calque qui chapeaute Paris en hiver. Mais un bouquet passé inaperçu. Désespérant. Thierry Stremler répond ici à quelques questions naïves nées pendant l'écoute de ce disque. On y apprendra notamment qu'il aurait pu être le chanteur préféré de Jean-Claude Bourret...


«Écoute bien mon cœur qui bat / Il bat pour toi». C'est sur ces mots que s'ouvre RIO, votre nouvel album. Pourquoi l'avoir baptisé ainsi?
Thierry Stremler - Tout simplement parce que j'ai fait la plupart des chansons à Rio... J'avais loué une chambre dans un appartement pendant un mois, dans le but d'écrire un album, et c'est bien ce qui est arrivé...

Vous étiez dans quel quartier? À quelle période de l'année? 
- J'étais à Santa Tereza, sur une montagne, à la limite du quartier de Laranjeras, entre mi-novembre et mi-décembre. Rio a vraiment influencé tout ce que j'ai écrit là-bas. C'est une ambiance générale, une culture, une nonchalance, un rapport à la musique et à la danse très fort... J'écrivais et composais la journée, et le soir, je sortais, et la musique était tout le temps présente...  Finalement jour et nuit...   J'en parle dans Écoute bien mon cœur qui bat. Le site naturel est aussi très beau et invite à la poésie...

Pas trop ému par les beach-socceuses qui taquinent le ballon sur Ipanema? Il y avait de quoi écrire une chanson.
- Ah, je ne crois pas les avoir vues, flûte...


En revanche, vous en pincez pour les serveuses ! «J'aime les serveuses / Ce fantasme est en moi.» (Les serveuses) Deuxième chanson du disque. Une chanson gag, plus légère, façon Dutronc période Lanzmann. Davantage dans le style de ce que l'on trouvait sur TOUT EST RELATIF (2000), votre premier CD produit par Thierry Ardisson, non? Des nouvelles de Thierry? 
- Non, ce disque n'a pas été produit par Ardisson, que je n'ai jamais rencontré, mais par le label Solid dirigé par Étienne de Crecy. Oui, le style peut rappeler TOUT EST RELATIF, c'est vrai.

Ça alors. J'étais convaincu que vous aviez été produit par Ardissong. Avec qui puis-je confondre?...
- Ça me dit vaguement quelque chose...  Mais je ne sais pas de qui il pourrait s'agir.

Pour le refrain des Serveuses, avez-vous fait appel à Michel Polnareff?... Michel Polnareff dont on dit qu'il rechercherait des auteurs. Après Rio, voleriez-vous sur Los Angeles si l'Amiral vous y invitait? 
- Non, c'est moi qui chante ! (rires) Bien sûr, j'irais à L.A. si l'occasion se présentait... Je suis fan de Polnareff, même si je suis loin de connaître toute sa discographie...

Nous allons demander aux moussaillons de faire remonter l'info!... «"Tu n’avais que de l’amour à m’offrir" / C’était bien la phrase qu’il te fallait écrire / Pour que je te fasse cette chanson» (Tu n'avais que de l'amour à m'offrir) Troisième titre, mais déjà la deuxième chanson d'amour, triste et belle. Une chanson digne de Françoise Hardy. Françoise Hardy, pour qui vous avez composé. Pourquoi ne pas lui avoir offerte? 
- C'est une chanson qui me concerne trop personnellement, c'est une histoire vraie ! Bien qu'un peu romancée, quand même... Je viens d'ailleurs de composer trois nouvelles chansons pour Françoise Hardy qui sortiront en novembre...

Comment vous êtes-vous rencontrés, Françoise Hardy et vous? Est-elle difficile, pointilleuse plutôt, dans le choix de ses collaborations?
- Je suis ami avec son fils depuis longtemps, j'ai donc été amené à la rencontrer quelque fois dans les années 90. Mais la vraie rencontre a eu lieu après qu'elle ait réagi à des chansons que je lui avais envoyées au début de l'été 2003... Oui, elle est très difficile, les choses doivent obéir à une logique et des critères qui lui sont extrêmement personnels, donc parfois difficiles à comprendre pour les autres... C'est donc intéressant de trouver une zone où les subjectivités se rejoignent. Ça se fait naturellement avec moi, quand on travaille ensemble.


«Qui sont les porno stars ?/ Ce sont les nouvelles stars» (Porno star). Et hop, un peu de up tempo. Seul morceau daté du CD, puisque les nouvelles stars sont désormais les nageurs de compétition. Camille Lacourt, Fabien Gilot, Florent Manaudou, invités sur le plateau du Grand Journal (Canal +) pendant le festival de Cannes ! Comme eux, êtes-vous tatoués?
- Non ! Mais le X n'est pas mort...  Bien au contraire, il ne cesse de se banaliser et est de plus en plus à la portée de n'importe qui possédant un smart phone...

«Inconsolable, irréparable / J’ai la vue sur le pain de sucre» (La vue sur le pain de sucre) Bien trouvée l'image du barbe à papa («Les nuages se collent au pain de sucre, etc») La photo intérieure qui illustre votre CD a-t-elle été prise de l'appartement que vous occupiez à Rio?
- Oui, c'est exactement ça !

«Économie», une chanson où le mot économie est mis en perspective à une trentaine de reprises. Que pensez-vous de l'approche néo-keynésienne somme toute assez classique défendue par François Hollande?
- Joker, j'ai le droit ?


«Nous n’étions pour être honnête / Pas de la même planète / Mais que veut la femme ?» (Que veut la femme?) Une autre perle de lenteur. Tant de chansons parlent des rapports de Vénus et Mars depuis John Gray... Pourquoi ne pas proposer de livret à votre CD?
- Uniquement pour des raisons financières... Pas de maison de disque, donc très peu d'argent.

Mais des featuring et des participations haut-de-gamme : Cyril Atef, Jeanne Cherhal, Fixi, Seb Martel... Comment se fait-ce, d'après vous, au-delà de la crise du disque, qu'un artiste aussi estimé que vous par ses collègues n'ait pas de label? Vous êtes fâché avec tous les D.A. de la place ou quoi?
- Non, pas du tout. Simplement, on vit dans une époque «courtermiste» et quelqu'un qui, après avoir sorti trois ou quatre disques, n'est pas devenu une vedette, n'a déjà plus sa chance... Autrefois, il y a quinze, vingt, trente ans, les maisons de disque gardaient des gens qui ne marchaient pas pendant des années, leur faisaient faire jusqu'à cinq ou six disques avant de les virer. Aujourd'hui, c'est un ou deux et puis au revoir ! Comme toujours, les médias suivent la tendance...   Et c'est donc la surenchère à la nouveauté.


En parlant «collaborations», Mathieu Boogaerts, Albin de la Simone, -M- ont également travaillé avec vous. Vous êtes aussi l'un des rares chanteurs pour qui Jean-Louis Murat ait écrit une chanson, Le plus grand amour. C'était sur votre troisième disque, JE SUIS VOTRE HOMME en 2007. Comment cela s'était déroulé avec Murat?
- Je suis devenu fan de Murat à l'époque de l'album MUSTANGO. Plusieurs années après, alors que j'étais dans un train (pendant la tournée du spectacle «Fantômas revient»,) je l'ai rencontré au wagon bar. Nous avons un peu discuté, et quelques mois plus tard, je lui ai écrit pour lui demander un texte sur une musique restée jusque là sans paroles... Il a tout de suite accepté, tout s'est déroulé naturellement.

«L’été est bien avancé / Quand une lueur apparaît / Un espoir presque oublié / Soudain l’amour» (Et pourquoi pas?) Morceau lumineux, single en puissance, avec sa flûte traversière tendue comme le fil du téléphérique qui monte au Corcovado. Que sont les disques Daunay, votre label? Qui s'occupe de votre promo? C'est scandaleux que ce morceau n'ait pas cartonné! 
- Disques Daunay est une association, un tout petit label sans grands moyens... Concernant Et pourquoi pas ?, je n'ai malheureusement aucune explication, et j'ai bien peur de ne jamais en avoir !

Il existe un clip (à voir ici) réalisé par Ken Higelin, dont la morale pourrait être «Fais-la rire». Hervé Vilard chantait ça, et portait aussi des vestes blanches... Qui est la bombe sud-américaine qu'on voit dans cette vidéo?
- Zita Hanrot, une jeune actrice qui était serveuse quand je l'ai rencontrée !

Ah! Les serveuses... Dans le titre suivant, vous dites «Tu imagines même pas, j’ai raté le coche / Il est passé par là, mais j’ai raté le coche» (J'ai raté le coche) Auriez-vous donc le sentiment d'avoir raté le coche au milieu des années zéro? 
- Non, je parle d'une fille, d'un amour que je pense avoir raté parce que je ne me suis pas rendu à l'invitation qu'on m'avait faite...

En revanche, «Un jour à Saint-Brieuc / Dans une papeterie / [vous] accostez Lucie, / Une fille des plus jolies: / "Bonjour mademoiselle / Je joue ce soir à la Passerelle"» (La chanson de Lucie). Pour info, la Passerelle se trouve Place de la Résistance à Saint-Brieuc. Chanson autobiographique? Vous pouvez répondre: «Cela ne vous regarde pas!»
- Totalement autobiographique, tout est vrai.


Comme quoi les chansons miroir sont souvent les plus réussies. Lucie a bien de la chance d'avoir une chanson pareille... Et qu'en est-il, enfin, de ce morceau caché loin, très loin après La chanson de Lucie?
- J'ai eu une période où j'étais un peu obsédé par les OVNI, «la mythologie ufologique», etc... J'ai même fini par voir un truc très étrange dans le ciel, un jour... Cette chanson est l'histoire d'un homme qui a vu un ovni et rencontré des extraterrestres, mais qui décide de tout oublier pour ne pas devenir fou ! Et être pris pour un fou... Il essaie de se convaincre et de convaincre sa copine que c'est un délire, alors qu'il sait très bien que ce n'est pas le cas.

(entretien Baptiste Vignol)
(Photos Thierry Stremler de Thibault Montamat)

L'amère Pascale


Décidément Pascale Clark est insupportable. Ses questions tendancieuses, ses minauderies un peu grasses tenant davantage du rond de jambe hypocrite, ses petits rires entendus... Ce matin, 19 juin 2012, pour prendre le micro sur France Inter, et vanner - c'est aussi ça le style Pascale Clark - Patrick Cohen qui lui passait l'antenne, la journaliste le soupçonnait, avec  sa condescendance coutumière, d'aimer... Annie Cordy et Les Frères Jacques! Pascale Clark, en effet, engoncée dans ses certitudes quelque peu étriquées, ne peut que mépriser une chanteuse populaire comme Annie Cordy, à propos de laquelle Paul Guth en son temps écrivait : «C'est peu de dire que vous brûlez les planches, vous les calcinez... On a envie d'appeler les pompiers, de vous acclamer à coups d'extincteur.» Nul besoin cependant d'encenser Paul Guth, Annie Cordy reste appréciée des meilleurs... Mais pour ce qui est des Frères Jacques, le jour où, Pascale, comme eux, vous inspirerez l'admiration de personnalités telles que Francis Blanche, Georges Brassens, Raymond Devos, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Jean-Paul Sartre, Charles Trenet ou Boris Vian, vous repasserez. Railler sur leur âge des artistes dont on n'aura jamais le rayonnement, c'est à peu près aussi minable, Pascale, que de vous reprocher, par exemple, de ne pas avoir le physique de votre voix.

Baptiste Vignol

Mister McCartney


Soixante-dix balais aujourd'hui. Mais toujours dans le vent. «Et les chansons de McCartney, dis-moi, dis, tu t'en souviens?» chantait Alain Souchon dans Londres sur Tamise en 1974. Avant lui, Michel Delpech avait fredonné Et Paul chantait Yesterday (1970), tandis que Christophe, en s'adressant au frère jumeau de Macca, baptiserait un morceau à l'intrigue frappadingue : Merci John d'être venu (1976). Que de refrains consacrés aux Fab four depuis Je préfère naturellement de Serge Gainsbourg par Dalida en 1966 qui leur était toute dédiée... «Lennon est mort» en 1980, et Barbara Carlotti le rappelle dans Nuit sans lune sur son dernier CD L'AMOUR, L'ARGENT, LE VENT. Harrison n'est plus. Ringo bouge encore; la Grande Sophie lui a consacré une chanson, Ringo Starr, en 2003. Et McCartney continue d'émerveiller la planète. Voir un concert de Paulo fait partie des événements d'une vie. Cela m'est arrivé à plusieurs reprises, dont une, en 1993, dans un cratère qui borde Auckland en Nouvelle-Zélande. Nous étions 50.000 sous les étoiles, et ce souvenir demeure inoubliable.
En ce jour anniversaire, l'Anglais Paul Weller propose sur la toile un cover de Birthday.


En France, Jeanne Cherhal a posté sur sa page facebook l'adaptation d'un morceau oublié, Temporary secretary, paru sur le 33 tours MCCARTNEY en 1980. Ce single dont le texte pastichait celui d'une offre d'emploi, McCartney le sortit uniquement en maxi 45 tours, dans une édition limitée à 25.000 exemplaires. L'art de choyer - et de frustrer en même temps, vu leur nombre - ses fans.


De leur côté, Ours et June publient un clip rigolo, simple et malin, Please Mr McCarney. Coiffés d'une perruque à la Paul, Charles «Ours» Souchon et Julien «June» Voulzy supplient leur idole, une Hofner dans les mains, de les inviter à venir jouer de la basse avec lui dans son château en Écosse. Brillant et bien accordé!
Rendre hommage, c'est risquer d'être pompeux, prévisible, poussiéreux. La musique de Paul McCartney aura semble-t-il assez marqué ses admirateurs pour qu'ils soient, quand ils le fêtent, à son image, légers, pétillants et inattendus. Thank you Sir.

Baptiste Vignol