Murat pommadé sans honte


Est-ce rationnel d'aimer la chanson française tout en supportant (d'après l'anglais to support) Jean-Louis Murat bien que lui la déteste? «À part Camille, c'est mauvais...» assène-t-il dans les Inrockuptibles (2/11/2011). Comment - et pourquoi - célébrer un maître critiqueur dont le discours officiel, celui des interviews, consiste à débiner la variété? L'écouter, la chanson, ce serait manquer de goût, de finesse, se contenter d'idoles trop prudentes, artificielles et prévisibles jusque dans leur engagement, «des nullards» en somme sans relief ni consistance. «La musique de Biolay [qui venait de se déclarer en faveur de François Hollande dans la primaire socialiste] c’est une musique à la con. [...] L’artiste engagé est une méga-pute. Souvent réactionnaire. Du "c’était mieux avant". Biolay, musicalement, fait du Gainsbourg et donc implicitement il dit c’était mieux avant. OK, merci les mecs, merci pour les gens qui font de la musique maintenant» (Marianne2, octobre 2011). Comme Murat flingue tous azimuts, il n'épargne pas les musiciens de studio qu'il voit, en France, pas mieux que des fonctionnaires accrochés à leurs horaires, les patrons de labels, à côté de la plaque, les journalistes musicaux, forcément incultes, le public, grégaire... Tout un écosystème, toute une caravane qui, parce qu'elle n'a pas su passer l'étape des cabarets après les années 50 - l'âge d'or de la chanson française, quand elle rayonnait sur le pont des arts via Piaf, Montand, Chevalier, Trenet, Salvador, Gréco ou Sablon-, souffre une cruelle défaillance face au vent anglo-saxon qui tout emporte depuis 1960. Ce que dépeint Camille sur ILO VEYOU (2011): «La Chine excelle dans le textile/ La Thaïlande, dans les grains de riz/ Le Japon fait des automobiles/ Et les US, du RNB/ [...] La France, la France ? Des photocopies» (La France).

Si les chansons de Murat dépassent sa mauvaise réputation, c’est qu’elles ne prennent pas la pose, ne font aucune concession ni ne se vautrent sous quelque gimmick de convenance. « Pas d’arrangements chiadés [chez Murat], pas de violons, ni de flonflons, pas de manières petites bourgeoises » (les Inrocks) notait déjà Stéphane Deschamps à propos de PARFUM D’ACACIA AU JARDIN (2004).

Au critérium de la chanson de charme, sexuée, souffreteuse et crottée, Murat court tout seul, avec trois atouts sous le pied qui lui permettent par tous temps et sans équipiers de franchir en tête la ligne d'arrivée.

Sa voix d'abord, qui peut se faire caressante.

Son vécu ensuite, visiblement nourri de lectures, de voyages, de paysages contemplés, de souvenirs dont s'imprègnent subtilement ses textes et jettent des passerelles imprévues vers la poésie de Baudelaire (CHARLES ET LÉO, 2007), le répertoire de Béranger (1829, 2005), le salon de Mme Deshoulières (MADAME DESHOULIÈRES, 2001).

Son désir enfin d'échapper à la loi du single, de ne pas torcher le «gros tchube» cher à Valéry « knockout » Zeitoun, quand il pourrait en faire des pots de confiture. «Entre les putes et les camionneurs, affirme-t-il, il y a le chanteur, son côté putassier, ce travail acharné pour faire des tubes - le tube étant pour moi la définition même du mensonge qui a l'air vrai. Comme cette jeune dame qui s'appelle Zaz et qui chante un tube [Je veux] que les enfants chantaient à la maison avant que je ne l'interdise, c'est la chanson la plus opportuniste du XXIème siècle» (Serge n°7). Point de hit donc, même si la mélodie, dont on sait qu'elle fait le succès d'une chanson, s'en approche parfois. Mais au dernier moment, Murat s'esquive, brise l'élan, s'extrait du toboggan, se jette dans le fossé, comme par une connivence qui le lierait à son public, lequel pourtant n'attend plus que ça, que Murat nous refasse le coup de la chanson d'amour p(r)op(re) et calibrée, qu'il nous berce encore d'«amours débutantes», d'«anges déchus», de «sentiment nouveau», perles indémodables bien que nappées de synthé.

La dernière cuvée JLM s'intitule GRAND LIÈVRE. Grand lièvre ? Serge Levaillant n'y va pas par quatre chemins : «Je ne vous demanderai pas pourquoi. Les chansons suffisent!» (Sous les étoiles exactement, France inter, 4 novembre 2011) Voilà comment se goûte Murat, en se laissant avaler par ses mots, malgré leur opacité, leur exigence, l'angoisse et la mélancolie dans lesquelles ses complaintes se camouflent. Murat ne se dévoile pas, c’est à celui qui l’écoute d’en tirer ses propres leçons.

Depuis dix ou quinze ans, les critiques le chatouillent, espérant un coup de coude assassin sur tel ou tel confrère musicien, épaississant un peu plus à coups d'articles prévisibles la caricature du provincial scrogneugneu. Levaillant, lui, pousse simplement la conversation, avançant par touche, tranquillement, avec une légèreté chaleureuse, et nous dévoile un artiste provocateur certes mais drôle (- Il faut taxer lourdement les retraités de la fonction publique qui vivent après 75 ans!; - Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dîtes, Jean-Louis Murat), impertinent, libre et sincère dans son entreprise d'isolement («l'image épouvantable que je développe à plaisir [démontre que] je m'y prendrais autrement si je voulais séduire»), sage («écrire des chansons, c'est un privilège et pouvoir les chanter doit être un plaisir»), réfléchi, littéraire («J'aime les mots, la graphie»), mais avant tout sympathique. Un éclairage bienvenu qui rend encore plus séduisante sa production.

Tous les chanteurs du monde travaillent les mêmes thématiques, toutes les chansons d'amour racontent plus ou moins la même histoire. Celles de Murat s'imposent car elles ont du style, tordant avec panache les lieux communs, se jouent des formats, créent des brumes salutaires où s'esquissent puis surgissent des images victorieuses. Tel un Stephen Roche (Tour de France 92), ou un Agostinho, émergeant du brouillard pour l’emporter col de la Croix Morand.

Avec GRAND LIÈVRE, en série limitée, un live de Murat enregistré en avril 2010 à la Coopérative de Mai à Clermont-Ferrand. Huit titres qui donnent le tournis, et mettent le peloton des chanteurs français en activité loin, très loin derrière le dossard 63.


Baptiste Vignol


(Photo Dominique Houcmant, prise sur le blog de Pierrot, l'un des sites phares consacrés au chanteur)

Gainsbourg for ever


Des semaines qu'on annonce l'événement, que des journalistes convaincus, sans l'avoir écouté (il sortira le 14 novembre), présentent dans les gazettes l'objet comme le chef-d'œuvre de l'année, digne, forcément, du patronyme qui l'illumine. FROM GAINSBOURG TO LULU, l'acte de passage sous le bandeau du fils de Bambou et de Serge Gainsbourg dans la tribu des people. De quoi s'agit-il précisément? D'un best of des succès de Serge Gainsbourg que Lucien, dit Lulu - dont on a longtemps apprécié la réserve discrète et qu'on présente maintenant le plus sérieusement du monde comme un «compositeur français»...-, mijote à sa façon avec comme ingrédients d'exception les participations de Johnny Depp, Marianne Faithfull, Scarlett Johansson et Vanessa Paradis! De quoi émoustiller le chroniqueur mondain qui, sa coupe bue, hésite entre le rot et le pet. (Voir la définition du snobisme par S.G.*) «Ne manque que Michael Jackson, son idole absolue, lit-on dans le JDD. "S’il était vivant, je lui aurais proposé… Et je l’aurais eu [Mickael Jackson]"» affirme le jeune homme. L'aplomb des progénitures dynastiques. «Leur sécurité dans la bêtise» écrivait Flaubert.
Jamais fils de, sur son seul nom, n'avait été de la sorte élevé jusqu'au-dessus des nues. Le premier clip extrait du disque vient d'être dévoilé sur la toile : L'eau à la bouche, que Serge Gainsbourg avait écrite en 1959 pour le film éponyme de Jacques Doniol-Valcroze, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma. Là où l'Auteur-Compositeur déployait son art de l'interprétation, sachant jouer de sa voix, donner le ton, tirer partie d'une tessiture limitée, pour mettre en lumière un texte à l'érotisme tendu et tenir son rôle favori, celui de l'éducateur sexuel ("Je te veux confiante, je te sens captive/ Je te veux docile, je te sens craintive/ Je t'en prie ne sois pas farouche/ Quand me vient l'eau à la bouche"), Lulu, d'un chant palot, noie l'ensemble et l'expédie au galop. L'affaire serait-elle entendue? «Qui promène son chien est au bout de la laisse» disait Gainsbourg.

* Le snobisme, c'est une bulle de champagne qui hésite entre le rot et le pet.

Baptiste Vignol

L'eau à la bouche by Gainsbourg
L'eau à la bouche by Lulu

L'ascension d'Archimède


Une expo à voir à Paris: Cyprien Gaillard, prix Marcel Duchamp 2010, jusqu'en janvier 2012 à Beaubourg. Ruiniste des temps modernes, ses polaroïds de décombres nous confrontent à la rapidité de notre existence. Par chance, l'homme construit plus qu'il ne détruit, raison pour laquelle nous ne vivons pas au milieu des débris, des effondrements et des gravas.
La chanson elle aussi palpite encore de bâtisseurs. Bien sûr, l'ancêtre Johnny a toujours sa place chez le père Drucker, Maé séduit la ménagère en nasillant du sous-Palmas qui lui-même tapait dans Goldman. Effectivement, Nolwenn cartonne en breton et, tellement prévisible, Lulu reprend papa Gainsbourg, de quoi émouvoir les médias, mdr. Les monuments se fissurent, on les restaure à la va-vite à coups de TRIBUTE TO plus ou moins opportunistes. Bref, pour vendre encore un peu de disques, on mise sur une nostalgie bon marché.
Le groupe Archimède lui, avec TRAFALGAR, pourrait ranimer les playlist de ses chansons géométriques tissées d'images enjouées et de formules perspicaces ("Qu'importe que tu ne sois qu'un loser/ Sans Rolex à ton bras/ L'important, c'est ton bras!" Le Bonheur). Sans se la jouer Jean Nouvel, les frères Boisnard fabriquent de simples mais renversantes chansons, françaises, qualité France pas morte, électriques, drôles, astucieuses et pertinentes qui, plongées dans un liquide, avant de subir une poussée verticale, décrochent à l'auditeur un sourire d'approbation bien qu'elles soient assez narquoises pour lui adresser un doigt d'honneur (Les petites mains). Un album mal nommé donc puisque tout sauf désastreux.
À l'heure où les hebdos politiques font leurs "unes" sur une époque qui puerait la ruine et la fin de règne, Archimède met la main sur le rock tricolore. "Est-ce que c'est juste/ Quand on voit qui nous gouverne/ De gagner plus d'oseille/ En travaillant moins?" demande Nicolas "Liam" Boisnard, assez clairvoyant pour conclure: "[...] est-ce que je vivrai de mes rimes/ Jusqu'à la fin de mes jours?/ Ça j'en sais rien" (Est-ce que c'est juste?). Les rockeurs français eux aussi se retrouvent à poil devant la crise.

Baptiste Vignol


Des mots



L'aménorrhée? C'est l'absence de règles chez une femme en âge de procréer. Le mot vient du grec a pour privation, mên pour mois et rhein pour couler. Ils ne sont pas pléthore à pouvoir chanter cet état-là. Si l'on demandait à quelque spécialiste de la chanson française le nom du parolier ayant déjà usé du mot aménorrhée, il répondrait sûrement... Léo Ferré, Brigitte Fontaine ou Katerine en se basant sur leur amour du verbe, de l'allitération, de l'assonance et de la trouvaille musicale. Chacun de ses auteurs aurait en effet pu le placer sans chercher à paraître savant, ni tomber dans la pédanterie. Mais c'est une autre plume, Albin de la Simone, dont l'univers l'entraîne vers des trames énigmatiques, qui le fredonna pour la première fois: "Alors avec les beaux jours/ Ma marraine en aménorrhée/ Me déglace avec amour/ Et m'avale d'un trait..." (Simone, 2005)

Ainsi la chanson sert-elle parfois de révélateur, valide l’existence d’un mot, apparu récemment, ou le sort de l’oubli, lui donnant une nouvelle visibilité, élargie des seuls initiés. En 1992, Charles Trenet s’amusait d’être le premier à chanter «palimpseste» (du grec palimpsêstos «graté pour écrire de nouveau») : «Ils connaissent tout de l'Univers/ De son endroit de son envers/ Changeant en un grand palimpseste/ La voûte céleste » (Les intellectuels). Dans L’Immoraliste, quatre-vingt-dix ans auparavant, Gide écrivait : «Et je me comparais aux palimpsestes; je goûtais la joie du savant qui, sous les écritures plus récentes, découvre sur un même papier un texte très ancien infiniment plus précieux. »

Les exemples de paroliers lettrés foisonnent, mais nul mieux que Renaud, depuis 1975, n’a su tirer bénéfice des mots inusités. Et l’orpailleur de la chanson de ressusciter l’expression argotique «en cloque» utilisée par Céline dans Mort à crédit («Notre terreur c’était la Mésange, qu’elle se fasse foutre en cloque un beau jour par un de ces arsouilles!... » 1936), de populariser «morgane de toi» dénichée on ne sait trop où et de refiler un coup de jeune au verlan avec Laisse béton (1977).

Grâce à Colonel j’ai 16 ans adressée récemment, via l'Internet (150.000 vues), comme une réponse au tube Aurélie de l’auto-proclamé Colonel Reyel, Benny B 2011, la chanteuse Jeanne Cherhal a gagné pour l’éternité le privilège d’avoir dépucelé ces termes issus de l’argot des banlieues : «bolos» (victime, bouffon ou client au sens de consommateur de cannabis), «cas soce» (littéralement cas social) et l’expression «la faire à l’envers» (arnaquer, bluffer, dissimuler ou cacher quelque chose à quelqu’un) balancée tous azimuts dans l’émission Secret Story (TF1), véritable amplificateur des nouveautés langagières, par ailleurs relevées par le sociologue Marwan Mohammed dans son essai La formation des bandes – Entre la famille, l’école et la rue (PUF, 2011).

Un détail qui, dans les livres d’histoire de la chansonnette hexagonale, surpassera le buzz occasionné par la riposte cherhalienne, laquelle, enfin, suggérait également, via le mot «bulot» («J’ai trouvé un boulot/ À la pêche aux bulots…») un clin d’œil à Vincent Baguian, le premier à stigmatiser les propos du titre Aurélie : «On ne s’attaque pas à sujets aussi graves que l’avortement ou la maternité à 16 ans, quand on la capacité d’analyse d’un bulot. »


Baptiste Vignol

"Pas mal"


De la honte d'être invité chez Laurent Ruquier malgré soi

par Vincent Baguian


Il y a quelques temps de cela, un ami m’appelle tout content, pour me signaler que je viens de passer dans l’émission de Laurent Ruquier, On n’est pas couché. Ça m’étonnerait beaucoup ai-je vite fait de lui répondre. Le syndrome de la maladie d’Alzheimer n’a pas encore été diagnostiqué chez moi. Je n’ai jamais été invité dans aucune émission de Ruquier, pour aucun de mes 4 albums, ni pour les disques que j’ai pu enregistrer au profit de l’association Sol en Si, ni pour les textes de Mozart l’Opera Rock coécrits avec Dove Attia, ni pour autre chose, jamais pour rien, alors…
Si, si, il a parlé de toi et il t’a même montré à l’écran m’assure in petto cet amical ami. Du reste je t’envoie le lien internet ou tu pourras découvrir tout cela de tes propres yeux. Des yeux qui servent à pleurer quand on se sent humilié. Et des oreilles obligées d’entendre car n’étant pas dotées de paupières qui se ferment de honte.
Oui, j’étais effectivement trahi dans cette émission. L’invité en plateau était Colonel Reyel. Et en guise d’hommage à ma carrière, pour mon premier passage dans son show télé, Laurent Ruquier décidait de faire savoir en mon absence à quelques millions de spectateurs, ainsi qu’à ce pauvre Colonel, un peu du mal que j’avais écrit sur lui. Voilà donc mon « fait » de gloire ? Oui, j’avais ma photo sur le plateau de Ruquier pour avoir déclaré sur un blog personnel que, dans ses textes, « Colonel Reyel avait la capacité d’analyse d’un bulot ».
Laurent Ruquier qui aime certainement la télévision autant que lui même, imagine sans doute qu’être cité dans l’une de ses émissions est un honneur dont je devrais lui rendre grâce. C’est exactement l’inverse. Et si jamais cet article, comme le précédent, venait à sa connaissance, je ne veux pas rater l’occasion de l’informer de l’humiliation qu’il m’infligeât. Puisque le discernement du présentateur vedette semble altéré par la lumière aveuglante des projecteurs, voici la réaction d’un homme ordinaire..
Premièrement : Je n’ai rien déclaré à la presse, à l’inverse de ce vous avez affirmé. Je m’étais contenté d’écrire un article sur mon blog. Je réserve mes petites chroniques à mes amis virtuels. Je pense en artisan et je vous laisse le lynchage médiatique à grande échelle. Je n’ai pas besoin de faire d’audience, cela me laisse le loisir d’une certaine élégance. Si vous aimez dire en face aux artistes que vous n’aimez pas leur travail, volez de vos propres mots.
Deuxièmement : À la télé on peut trouver percutant d’isoler la petite phrase qui fait mouche. Mais réduire mon raisonnement au fait que j’accuse Reyel d’avoir une analyse de bulot, c’est me faire penser moi même comme une moule. Et je déteste que l’on puisse me prêter si peu d’esprit quand je me donne tant de mal, y compris pour respecter celui que je critique.
Troisièmement : Laisser Reyel ( au nom de la notoriété qui a plus de valeur que tout à la télévision ) s’enorgueillir du fait que je le connaisse alors qu’il ne me connait pas, quelle vexation. Si j’avais pu au moins lui répondre de vive voix qu’il suffisait de parcourir ses textes pour obtenir la certitude que je n’étais pas le seul auteur qui manquait à sa connaissance… Mais non, vexation supplémentaire, il a fallu vous entendre commenter «Vous devriez écouter, Baguian, c’est pas mal». Oh ! Merci cher animateur ! Savez-vous combien je me serais mille fois mieux accommodé de votre désintérêt persistant à mon endroit plutôt que de ce petit « pet médiatique ».
Quatrièmement : Vous devriez engager en matière de chanson des chroniqueuses bien plus éclairées. Elles auraient dit à peu près ce que j’avais écrit pour servir le débat et la tenue de votre rubrique aurait été plus digne que le verbiage informe qu’elles nous servirent. Si la compétence ne vous effraye pas et ne dessert pas vos enjeux commerciaux, je peux vous indiquer des noms.
Pour finir : Je vous dois désormais d’être contacté par certains de vos collègues. Ils aimeraient me voir balancer dans le petit écran sur ce Colonel. Au lieu de parler de tout ce que j’aurais pu faire de bien, ils attendent de moi tout le mal que je pourrais éventuellement dire. C’est grâce à vous que je déteste que l’on s’intéresse à moi pour de telles raisons. Si par hasard on me contactait également pour commenter l’article que je viens d’écrire et qui vous met en cause, l’idée d’accepter pour vous renvoyer la balle de l’humiliation sera tentante.
Vincent Baguian

Ici la vidéo (à 11 min 15)

Robi superglu

Chloé Robineau, alias Robi. Son premier EP sortira au mois d'octobre. Un album bref et perturbant. Remarquée par les Inrockuptibles, la parisienne, d'essence mascarine, concourt aux Inrockslab de septembre. Les votes sont en cours; n'hésitez pas, c'est ici.
Les titres superglu de Robi donnent envie de la connaître. Elle répond donc à quelques questions naïves nées pendant l'écoute d'un six-titres carrément novateur. Robi ? La meilleure chose qui soit arrivée à la chanson française en cette année 2011.


"Je te tue, je te tue, je te... tu es mort" (Je te tue). Dès l'entame de ce morceau d'ouverture, l'auditeur se dit avoir rarement entendu ce genre de musique, moite et sexy, chantée en français. Robi, d'où venez-vous?

Robi - Passée la petite enfance en Afrique, je vis à la Réunion où ne parviennent à moi d'où je suis, via longues ondes, que des produits tout faits et des succès de masse. Alors comme je ne m'y reconnais pas du tout, je m'enferme avec Brel, Brassens, Barbara, Ferré et Ferrat dans un dérisoire, délicieux et pathétique sentiment de supériorité. Je me sens subversive. À l'époque je lis. Je lis beaucoup. Au point d'à peine me rendre compte que je m'ennuie un peu. Il manque quelque chose. Et je ne sais rien de rien. Rien du rock alternatif, rien de la cold wave, rien du trip hop, des néo romantiques, de la scène indé. Rien. L'époque me passe au travers. Puis Paris l'attendue, le choc, la peur, le mouvement, les codes, l’incompréhension, l'hiver, le tourbillon.... Et là, la partie consciente de moi-même se sclérose et se replie sur ce qu'elle sait et rejette l'inconnu. Quand l'autre, dans l'hombre, s'en repait, insatiable et silencieuse ... Je passe donc des années dans l'ignorance de moi-même à essayer d'être ce que je ne suis déjà plus: j'écris, je chante, en pure perte, à la recherche du passé béni et sacré des anciens. Les vrais. Les purs. Et je fais un premier album auto-produit, grâce à un ami, mais trop tôt. Ce beau projet avec de belles personnes ne sera finalement qu'une caricature assez naïve. Pourtant j'ai bien des choses en tête qui m'obsèdent de plus en plus pressamment. Des bruits, des rythmes, des mélodies, des souffles de l'enfance mais je ne sais pas les traduire, je ne sais pas les dire et les vouloir. Je n'ai pas les références. Alors je confie le soin de ma musique à d'autres, brillants, nombreux, je cherche, je cherche longtemps et en vain celui qui... Voilà. Et un jour je rencontre Jeff Hallam. Il entend ce que je ne sais pas bien lui raconter et à force de comprendre il me pousse, m'accompagne et me décide: à moi maintenant de faire ma musique et fi des références, lui les a pour moi. Je découvre que mes obsessions ont des noms et un sens et je construis enfin le pont entre l'Afrique, les battements, la moiteur âpre de mon enfance, le classicisme, les mélodies, pures et rebelles, de mon adolescence et la culture anglo-saxone puissante et précise, riche, découverte et aimée sur le tard... jeune adulte. Et j'ai enfin l'impression de m'être trouvée. Ou retrouvée. Voilà d'où je viens. Du rythme et des mots et du temps... Beaucoup de temps.


(Robi & Jeff Hallam)

L'entêtant Chéri chéri, deuxième morceau du CD, sonne comme un tourbillon hypnotique. Robi, chez vous, qu'écoutez-vous?

- Pour tout dire, je n'écoute presque rien ou du moins trop peu de choses. J'en suis consciente, confuse et honteuse mais je vis avec un constant brouhaha de sons et de mots dans la tête. Je chantonne, je annone, je siffle, je tape du pied et des mains, je recommence... Je ne connais pas le silence. Et le reste du temps j'allume la radio. Quand j'écoute de la musique, c'est celle qu'on me prescrit et j'ai d'excellents conseillers. En ce moment je me régale de Arlt, Baxter Dury, Dominique A encore et encore, Bill Calahan et d'autres.

Dans un précédent entretien sur ce blog, le chanteur Benoît Dorémus racontait avoir écrit Paris (la meilleure chanson de son deuxième album, 2020) parce que vous l'y aviez poussé. Le milieu de la chanson ne vous est pas étranger, vous en fréquentez des figures. Vous avez par exemple programmé à La Réunion au mois de mai 2011 deux soirées sous les étoiles avec JP Nataf, Arlt, Bertrand Belin, Alexandre Varlet, tous chouchoutés par la presse spécialisée. Ces artistes-là vous ont-ils encouragé à passer le pas, ou bien avez-vous travaillé en "secret" avec Jeff Hallam?

- Benoît n'arrivait pas à avancer sur cette idée qui l'obsédait, une chanson sur Paris. Tout le monde l'a fait, c'est un exercice difficile. Alors nous nous sommes lancé un défi, le premier de nous deux qui aurait fini la sienne. Il m'a appelée deux jours après. Il avait gagné. Et c'est effectivement une chanson très belle et très forte.
Par contre non, sur mon projet, je n'ai travaillé en interaction qu'avec Jeff, nous avons pensé les arrangements, les ambiances, seuls et en autarcie, dans le plus grand silence. C'était une façon d'être sûre d'aller jusqu'au bout de mes envies, pleinement et sans influences. Le seul qui ait eu accès aux différentes étapes du processus et qui l'ai accompagné, c'est mon compagnon, Frank Loriou, photographe, graphiste et épris de musique. Il est un miroir exigeant,très précieux. Il ne me laisse jamais de repos et je dois énormément à son énergie et à son talent.

"Ce rivage inconnu, mon visage bête et nu, où tu n'as fait qu'escale / Par où tous et tout passe, là où s'ouvre le sas, mon canal lacrymal". C'est bon où ça fait mal confirme le côté ovni du projet, parfaitement maîtrisé, riche de textes élégamment hantés mais hyper accessibles. Vous avez le don d'imposer, en des chansons d'à peine trois minutes, un univers étonnamment précis auquel on adhère aussitôt. Aussi, aurait-on l'impression d'écouter la bande son d'un film !

- Vous l'aurez compris, je n'ai pas une très grande culture autre que littéraire. Et encore. Je lis mal et de tout, comme une enfant. Et c'est un peu pareil pour le cinéma et la musique. J'ai la grande chance (je me la dois peut être ceci dit) d'être bien entourée et de bénéficier de l'immense curiosité et culture de mes amis et de mes proches. Je prends mon plaisir désordonné où il est, maladroitement et au hasard des rencontres et je suis davantage sûre de ce que je ne veux pas, de ce que je n'aime pas que de ce que j'aime. Enfin non, je ne sais pas... C'est peut être un snobisme d'autodidacte que de vous dire ça. Non non, je mens. Et je n'ai pas répondu à la question.


"Brûle dans mes veines, je redeviens africaine" (Africaine), chanson physique, haletante...

- Les Afriques oui. L’Afrique. Réelle et imaginaire. Je ne suis pas sûre de ce que je me souviens d'elle, je l'ai quittée à dix ans. Mais elle m'habite plus que je ne l'ai habitée. Car les enfants traversent les choses. Mais les choses en retour les traversent pour longtemps. C'est d'elle que me vient ma musique, son rythme, qui en dit plus que je ne saurais le faire. Du moins c'est ce qu'il me reste d'elle ou l'idée que je m'en fais. Mais les notes, elles, non; les mélodies sont occidentales. C'est étrange.

Les Fleurs évoquera forcément aux fans de Marlène Qui peut dire où vont les fleurs du temps qui passe?. Ta peur est un duo à l'érotisme ambigu. Le tout fait de vous, en 6 titres, une artiste singulière repérée par les Inrocks qui vous classe entre Portishead, John Parish et Dominique A.

- Cela me fait grand plaisir. Ça me touche beaucoup que mon travail commence à séduire quelques personnes quand je cesse moi, enfin, d'avoir peur de ce qu'on pensera de lui.... C'est une joie, apparemment partagée, qui durera un peu j'espère.

Pourquoi proposer six titres uniquement?

- Je voulais aller jusqu'au bout, creuser mon sillon, prendre le temps nécessaire de la recherche et de l'impasse. De la chance et de la volonté. Je voulais pousser l'expérience très loin après des années à n'enregistrer que des maquettes... Et ce n'était tout simplement pas possible avec nos moyens sur un album complet. Ceci dit, ce n'est pas l'unique raison de ce choix. La musique ne s'écoute plus de la même façon, les gens changent et bougent avec elle. Un EP ou un mini album correspond mieux à la manière dont moi même je la vis. Je n'ai jamais eu peur des formats courts et de la répétition, c'est d'ailleurs pour cette raison, entre autre, que je fais de la chanson. Ou que je ne fais pas autre chose.

(Photos Frank Loriou)
(entretien Baptiste Vignol)


L'empreinte de Cora Vaucaire


S'il fallait mettre en lumière cinq fleurs du grand bouquet des chanteuses qui décore l'autel de la Variété francophone, pour ce que le mot «interprète» suppose de grâce, d'intelligence, de profondeur théâtrale, de charisme en somme, on penserait évidemment à Édith Piaf, Juliette Gréco, Barbara, Diane Dufresne... et ce serait grossier que d'oublier de ce quintette majeur Cora Vaucaire, décédée le 17 septembre 2011 à l'âge de 93 ans. Cora Vaucaire chantait sur du velours, son art semblait la faire flotter sur les mots de Prévert, dont elle créa Les Feuilles mortes en 1945, d'Aragon, de Trenet, de Ferré, de Mireille, de Fanon (L'écharpe devenant avec elle l'une des plus belles pièces qui soient, à tel point que le quatrain "Si je porte à mon cou/ En souvenir de toi/ Cette écharpe de soie/ Que tu portais chez nous [...]" illustre la définition du mot dans le Dictionnaire Culturel en 4 volumes d'Alain Rey)...
En 1997, pour fêter ses 80 ans, la «Dame blanche» fit un tour de chant triomphal à la Comédie des Champs Élysées. Triomphal car une semaine durant, la salle était pleine comme un œuf et se levait pour acclamer cette incomparable diseuse, subtile, moderne, merveilleusement élégante. L'un des concerts les plus «forts» qu'il m'ait été donné de voir, avec ceux de Charles Trenet au théâtre du Châtelet (1988), de Lhasa au Grand Rex (2004), de Björk à la Mutualité (1997) et de Bruce Springsteen seul à la guitare au Zénith de Paris (1996).
L'enregistrement public CORA VAUCAIRE AU THÉÂTRE DE LA VILLE paru en 1975 chez Jacques Canetti est un album indispensable à toute discothèque digne de ce nom.

Baptiste Vignol