Le slice d'Alister


Depuis qu’Étienne Daho a perdu la flamme en 2000 (après le fantastique CORPS ET ARMES), la pop française connaît l’étrange particularité d’être incarnée par deux cracks méconnus : Julien Baer (qui s’est exprimé sur ce blog, c’est ) et son cadet Alister, dont l'insolente facilité sur DOUBLE DÉTENTE aurait, pour faire une image du tonnerre, la fluidité d’un service-volée du John McEnroe de l’été 81. 
Alister répond donc à quelques questions naïves nées pendant l’écoute de cette tuerie sortie en février 2011.


Après 18 secondes d'intro parfaite, le premier morceau (La femme parfaite) du disque commence par: «Non l'Amérique ne l'inquiète pas/ La fonte des glaces ne l'inquiète pas/ Son grain de beauté ne l'inquiète pas/ Quelle classe!» Et l'on se dit, putain mais quelle entame, quelle invitation à la danse, et quel détachement dans l’interprétation! La chanson dit plus loin «Tes fins de mois ne l'inquiètent pas»! De quoi vivez-vous, Alister?
Alister - Je vis de trafics divers, de partitions, de manuscrits, de royalties, de ma maison d'éditions 2909 Music créée il y a deux ans, et un peu aussi d’une revue que je viens de créer qui s’appelle « Schnock » et qui traite de la culture populaire, sans anathèmes, ni trompettes. À la fraîche. Prochain numéro : le 23 mai.


 Pourquoi Alister ? Duschnock n’était pas pris !
 - Alister = Manga (personnage Candy) + Magie Noire (Alister Crowley) = Manga Noire.  Albator fut proposé mais ça faisait trop protestant…

Le titre n°2, Mauvaise rencontre, démarre par une autre intro exemplaire qui là pareil nous met illico dans l'ambiance, un son « grande variété » disparu depuis des lustres en France. Quelle mauvaise rencontre avez-vous faite pour ne pas avoir encore pris les rênes de la pop française?
- Ma grand-mère disait « Ne dis rien si tu n’as rien de gentil à dire ». Les mauvaises rencontres sont aussi de fidèles muses, inspirantes. Et ma dernière envie est de prendre les rênes de quoique ce soit. Je laisse ça au père Noël.

Votre mère vous chantait « des airs pour vous [me] faire dormir» dites-vous dans Je suis loin. Qu'écoutiez-vous adolescent?
- J’étais obsédé par les Beatles. Je suis complètement passé à côté de la musique de mon époque.

Une chanson des Beatles, un album ?
- Le boîte de Pandore c’est You Never Give Me Your Money sur ABBEY ROAD… Où tu comprends qu’en 4 minutes tu peux décliner une quinzaine d’émotions, de réflexions, complémentaires, apparemment contradictoires, sans jamais perdre le fil. Et en même temps c’est déjà la fin du songwriting. Qu’est-ce que tu veux faire après ça ? Tu règles les affaires courantes.


Cioran définit l'amour comme l'affection qui survit à un instant de bave. Euh… Room service?
- Je n’aime ni Cioran, ni le mot « bave », qui se ressemblent d’ailleurs. Tout ceci m’indispose. Mais c’est justement de cette indisposition que peut naître la nécessité de décrire le monde tel qu’on le voit. On écrit ce qu’on ne lit pas. Cela dit on m’a demandé si Room Service n’était pas sur DSK alors que je l’ai écrite en 2009.

«J'ai appris à marcher dans un supermarché...» (Supermarché) Parmi ces 5 chansons de grande consommation (qu'on entend dans les rayons) les plus diffusées en radio pendant les mois de janvier et février, le titre d'un morceau que vous pourriez chantonner avec plaisir : Je l'aime à mourir (Shakira), Ça ira mon amour (Rod Janois), Sexy and i know it (LMFAO), Beyond Magnetic (Metallica) et Du temps (Mylène Farmer).
- Sexy and i know it, mais torché à 5 du mat’. Le Shakira donne vraiment envie d’empoisonner des pigeons. Mais c’est cool pour Cabrel, il va pouvoir s’acheter des cordes de guitare.

Dans Docteur, vous suppliez «Je voudrais juste être quelqu'un/ Que l'on se souvienne de mon nom...» Le mensuel Technikart qui déteste la variété vous classe 76ème de sa "Power list 2011".
- Attention, je suis rarement le personnage de mes chansons. Docteur, c’est surtout une chanson sur le trou de la Sécu. Quant à la notion de « variété », c’est intéressant. On est le seul pays à avoir cette catégorie, ce genre, qui ne veut absolument rien dire d’un point de vue musical. J’ai beau chercher j’ai du mal à comprendre. Ça a le mérite du mystère.


Et cela contribue à ringardiser la «chanson française», laquelle appellation n’est pas géniale non plus… Étienne Daho, auquel on pourrait vous apparenter dans ce que vous apportez de sexy à la « production made in France » (est-ce plus glamour ?), se présentait comme un « chanteur de variété » dans une interview lue jadis dans Les Inrocks probablement. Et vous ?
- On va la faire simple, je fais de la « pop point-barre ». Mais si je dis que La Fonte Des Glaces est inspirée des lieder de Schubert et que Je Vous Promets tente de réconcilier Donna Summer et Kurt Weill, on va mettre ça où sur les têtes de gondoles et dans les chapôs ?... J’imagine que dire que tu fais de la variété pour un mec comme Daho c’est surtout une manière polie de couper court à la conversation. Son truc est bien plus compliqué que ça. Cela dit personne n’a le monopole de Trenet ou Piaf.

Tiens, au débotté, la première chanson de Trenet et de Piaf qui vous vient à l’esprit, là ?
- Ménilmontant et Johnny tu n’es pas un ange, pour les mélodies.

Sur « le trou de sécu », disiez-vous ?...
- J’écris d’abord les musiques. Ce sont elles qui inspirent les textes. Quand j’étais jeune on me faisait écouter « Les Quatre Saisons » de Vivaldi, en me demandant de deviner à quelle saison correspondait tel mouvement. Je travaille dans l’évocation. Pour le trou de la sécu, c’est un raccourci pour dire que je voulais parler de tous ces gens qui ont pris la médecine institutionnelle pour totem. Y’a clairement une question de stimuli organisés.

Drame chez les riches. Single en puissance, idéalement «clippable» et définitivement entêtant... Mais que font-ils chez Barclay? Ils changent leurs statuts facebook? Cela fait penser, digressons, à une comparaison saugrenue : il y a du Brel et du François Rauber des MARQUISES (sorti chez Barclay le 1er novembre 77) dans la réalisation de DOUBLE DÉTENTE. Avez-vous une formation musicale ?
- J’aime beaucoup Orly sur cet album que j’aime bien écouter au casque. Non je n’ai pas de formation musicale à proprement parler. Pour ce que je fais, une bonne mémoire visuelle et auditive suffit.


Certains ont cru deviner l’ombre de DSK dans Room service, d’autres verront dans FBI la silhouette claudiquante d’un personnage élyséen, l’histoire d’un personnage « à double fond » qui possède « des dossiers sur tout le monde » et pourrait « tout faire péter »…
- Pour FBI, c’est la première fois qu’on me la fait mais ça devient passionnant. C’est mon hommage à tous les complotistes du monde. À leur désespoir. À leur désœuvrement.

La nonchalance qui vous caractérise dans l’interprétation de vos chansons, ça se travaille, c’est de naissance ?
- Mon cerveau aurait bien voulu que je sois Rod Stewart mais mon corps en a décidé autrement. Ne jamais trop aller contre la nature.

«Je vous promets le changement ayez confiance». En cette période où l’on promet de raser gratis, dommage de ne pas avoir envoyé aux radios Je vous promets, la plus « disco » des lettres adressées aux Français !
- C’est une fausse chanson « à texte ». Je n’y dénonce rien, je décris juste le désordre neurologique du candidat imaginaire que j’incarne.

Le dernier titre du CD s’intitule La fonte des glaces, déjà évoquée dans le deuxième vers du morceau d’ouverture.
- C’est l’une des questions ultimes. La survie de l’espèce... Ou la fin d’un whisky.

Où a été prise la photo de la pochette de DOUBLE DÉTENTE ?
- Dans le XVème arrondissement. Derrière le front de Seine, ce quartier expérimental, ces « Champs-Elysées de l’an 2000 » qu’avait voulu Pompidou avant d’être interrompus par Giscard. Une curiosité urbaine. Un fantasme de Progrès collectif, esthétique, technique… Il y a 1000 ans, quoi.


DOUBLE DÉTENTE est votre deuxième album. Le premier, qui s’appelle AUCUN MAL NE VOUS SERA FAIT, sonnait-il aussi bien?
- Je ne sais pas. Il faudra voir avec le temps. Je veux surtout qu’ils se complètent, qu’ils forment un ensemble, une équation à inconnu permanent : le prochain album.

(entretien Baptiste Vignol)

Belle étrangère


Dans le temps, on pouvait acheter des 33 tours pour leurs pochettes, parce qu'elles émouvaient, intriguaient, amusaient, parce que la photo était bonne et donnait envie de découvrir le disque, comme l'affiche d'un film peut vous pousser au cinéma. L'apparition du disc laser comme on l'appelait au début des années 80, avec son format au rabais (14x12,5 cm), a sapé l'atout du vinyl... Désormais, les jeunes gens ne fouinent plus chez les disquaires, ils téléchargent gratuitement leurs chansons préférées qu'ils écoutent en mono sur leur téléphone... Qualité 78 tours. À se demander pourquoi les labels continuent d'envoyer leurs artistes en studio. Certaines pochettes cependant sont assez réussies pour inciter quelques maniaques à s'offrir un CD afin de feuilleter son livret et voir ce qu'il raconte. L'effet de NARROW, deuxième album d'Anja Plaschg, musicienne autrichienne âgée de 23 ans qui se fait appeler Soap&Skin et dont le visage serait celui d'une Scarlett Johansson rousse qui aurait posé pour Vermeer. Soap&Skin propose huit chansons hors normes, sorties d'on ne sait quel sous-bois, six anglaises, une allemande et une reprise en français, Voyage voyage, dont la chanteuse Desireless, en 1987, avait fait un hit européen qui avait même franchi les océans. De quoi mettre à l'abri l'auteur Jean-Michel Rivat (qui signa plusieurs textes pour Michel Delpech à qui d'ailleurs était destinée la chanson) et son collaborateur, le co-compositeur et verni Dominique Dubois.
Clippée par Bettina Rheims - c'était là l'une de ses premières réalisations-, Claudie Fritsch-Mentrop, alias Desireless, était devenue un phénomène, portée par sa chevelure, la clarté du morceau et son thème propice à la rêverie. «Sur les dunes du Sahara/ Des îles Fidji au Fujiyama/ Voyage, voyage/ Ne t'arrête pas.» Aux antipodes du traitement froid et synthétique qui habillait la version de Desireless («dénué de désir» en anglais), Anja Plaschg propose une berceuse envoûtante qu'elle interprète au piano, en s'efforçant de la chanter en français... Un parti pris qui va sans doute en étonner beaucoup en ces temps de défaite acceptée de la langue française et qui ne saurait souffrir le moindre sarcasme car la langue appartient à celui qui la parle soulignait Mario Soares, a fortiori à celle qui a pris le parti de la chanter.
Le pouvoir d'une chanson. La beauté énigmatique d'une pochette.

Baptiste Vignol

Grande Sophie


Drôle de façon d'ouvrir un disque, d'accueillir l'auditeur, avec une chanson d'au-revoir, Bye-bye etc. Chanson de femme moulée dans sa quarantaine face à laquelle se fanent quelques rêves précieux. «L'important dans une chanson, c'est la quantité de désir et la densité du chagrin. La nostalgie compte aussi» écrivait Patrick Besson dans l'un de ses textes pour Le Point réunis dans «Au Point» chez Fayard. Comme souvent, Besson dit tout en peu de mots. Besson le chroniqueur qui a parfois fait dans la critique musicale avec un fil conducteur imparable : parler du disque en présentant une à une les chansons qui le composent. Aussi simple qu'efficace. À suivre donc.
L'album, LA PLACE DU FANTÔME, qui débute par Bye-bye etc (3'40), est le sixième de La Grande Sophie. Les précédents étaient plaisants, celui-ci dévoile un auteur-compositeur considérable.
2) En deuxième position, Peut-être jamais (4'27). C'est la grande chanson du CD, articulée autour «d'un désir aujourd'hui périmé/ [dont] la date limite est dépassée à court». Chanson majeure où La Grande Sophie (178 cm) aborde avec pudeur et légèreté l'insondable drame que ce doit être de ne pas pouvoir donner la vie.
3) Ne m'oublie pas (3'35). Déclaration (d'amour) sur un air entêtant tricoté d'injonctions imagées («Ne m'oublie pas sur la porte au milieu de tes clefs...»), avec cette précision qui montre ô combien Sophie sait parler aux garçons : « Ne m'oublie pas quand tu touches une autre avec ta peau
La Grande Sophie traite des thématiques essentielles, la Vie (Peut-être jamais), l'Amour (Ne m'oublie pas), la Mort avec 4) Sucrer les fraises (3'09), mais elle le fait avec doigté, en posant la question qui tue : «Qui changera l'eau des fleurs?»
5) Dans ton royaume (2'56). Les «Directeurs artistiques» appellent ça un morceau «up tempo», pour dire qu'il est censé faire danser. Ici, l'invitation est lancée sur un rythme d'Afrique Noire.
6) Ma radio (5'36). Après Brigitte Fontaine (Comme à la radio, 1970), Stone et Charden (La musique du camionneur, 1971), Julos Beaucarne (Femmes qui parlez dans les radios, 1980), Michel Polnareff (Radio, 1981), Michel Jonasz (La FM qui s’est spécialisée funky, 1985), Renaud (Allongé sous la vagues, 1988), Hélène Ségara (Une voix dans la nuit, 1996), Dorian (La radio signale, 1999) ou Robert Charlebois (Les ondes, 2001), La Grande Sophie chante à son tour le poste dans lequel elle aimerait sûrement s'entendre chanter plus souvent. La Grande Sophie possède un grain de plus en plus radiogénique, ça tombe bien.
7) Tu fais ton âge (3'16). À fredonner aux femmes qui n'ont plus l'âge de jouer les adolescentes mais s'habillent comme leur petite fille et aux quadras qui promènent leur bedaine en jean slim.
8) Quand on parle de toi (2'56). Deuxième morceau «up tempo» du CD. De ces chansons-miroirs dans lesquelles nous souhaiterions tous voir notre reflet («T'es ma plage mon élégance/ T'es mon badge, mon arrogance...»). Sinon, en consultant les crédits du livret, on peut lire que le guitariste du disque, dont précisément la chanson Quand on parle de toi est la seule sur laquelle il n'officie pas, s'appelle Ludovic Bruni. Un cousin de? Une recherche sur Wikipédia informe simplement que le jeune homme né en 1976 à Hyères (où le poète Stéphen Liégeard inventa en 1887 le terme Côte d'Azur pour remplacer la dénomination Riviera) a joué pour Charlotte Gainsbourg, Françoise Hardy, Piers Faccini, Émilie Simon; la crème quoi.
9) Écris-moi (4'26). Requête périmée; on n'envoie plus que des sms de nos jours. Sûr que la parolière Sophie Huriaux prend encore la peine d'attraper un stylo. Ses mots sont choisis, ils ont passé l'épreuve de la rature, du gommage. Ils ont la chaleur du papier et semblent donc couler de source. «Écrire pour ne pas mourir» chantait Anne Sylvestre.
10) Suzanne (4'10). Une chanson d'amitié, qu'il faut aussi écouter pour la voix claire de la chanteuse, par instants cristalline, et sa diction exemplaire.
Au final un album quatre étoiles qui marquera 2012 et dont le seul ratage est la pochette, vilaine et... fantomatique. C'est souvent une erreur que de vouloir coller au titre. Les jolies photos figurent à l'intérieur du livret... Raison de plus d'acheter le CD.

Baptiste Vignol

Un effet «Victoires»?


La vingt-septième édition des Victoires de la Musique s'est tenue le samedi 3 mars. Aura-t-elle eu quelque incidence sur les ventes des disques des artistes sacrés ce soir-là? Il suffit pour le savoir de consulter le classement des meilleures ventes du lundi 5 mars au dimanche 11 mars. SUPPLÉMENTS DE MENSONGE d'Hubert-Félix Thiéfaine, récipiendaire de deux Victoires («Artiste masculin de l'année», «Album de chansons de l'année»), fait une montée notable dans le Top 200, passant de la 59ème à la 10ème place, mais ne s'écoulant qu'à 5.162 exemplaires, loin, très loin derrière L'APOGÉE de Sexion D'Assaut (#1 du Top avec 51.401 cd vendus), l'inépuisable 21 d'Adèle (#2, 20.194) et le nouveau Bruce Springsteen, WRECKING BALL (#3, 19.551). SUPPLÉMENTS DE MENSONGE se trouve juste derrière LYS AND LOVE de Laurent Voulzy (5.900 cd), dont Jeanne a décroché la Victoire de la Chanson de l'année. Le SO MUCH TROUBLE d'Izia (Victoire du Meilleur album Rock) a lui aussi gagné quelques places, passant de la 66ème à la 33ème position pour 2.120 disques vendus, contre 1.118 la semaine précédente. Pas folichon. Même constat pour l'album des Musiques urbaines de l'année, LE CHANT DES SIRÈNES d'Orelsan (également célébré «Artiste révélation du public»), remontant de vingt places dans le top (#45) et trouvant 1.650 acquéreurs. ILO VEYOU de Camille, qui figurait en 95ème position du Top la semaine avant les Victoires (pour 615 disques vendus), ne gagne que vingt-trois places (#72) avec 1.042 exemplaires malgré une prestation haut de gamme de la chanteuse... Piètre récompense. L, que la plupart des 2,5 millions de téléspectateurs (le plus faible score des Victoires...) a découvert ce soir-là, passe du 118ème au 114ème rang, séduisant 503 nouveaux fans. Quant à Catherine Ringer, la reine de la soirée, Artiste féminine de l'année, elle réintègre le Top 200 en 109ème position, vendant, misère, 522 RING N ROLL. La variété française ne peut donc hélas se réjouir d'aucun effet «Victoires»... De quoi inciter les artistes à boycotter cette cérémonie dont ils ne sont au final que des figurants? Assez sans doute pour qu'ils se satisfassent de ne pas en être.

Baptiste Vignol

Emmanuel


Il semble que par la modestie qu'il affiche, Emmanuel «Moi Je» Marolle vive corps à cœur déçu de n'être que journaliste au Parisien. Dieu soit loué, il a tout loisir de s'épancher sur son blog qu'il convient quand même de feuilleter puisque le bonhomme y fait les tiroirs du show-biz sans omettre d'en dépeindre les coulisses, même s'il zigzague parfois du côté des poubelles. N'est-ce point là que par prédilection il aime à se mettre en scène? Le sujet, en effet, ça n'est pas tant la chanson, c'est lui, Emmanuel. Comment s'est-il disputé avec Zazie? Dans quelles circonstances a-t-il serré la main de Bertrand Cantat? Pourquoi Lionel Jospin lui a-t-il téléphoné?... Mais en homme important, respecté, voire craint des vedettes, il distille également ses souvenirs, son après-midi passée dans la cuisine d'une diva («Cesaria m'avait reçu au Cap-Vert»), l'influence qu'il a sur les muses les plus impénétrables («Charlotte Gainsbourg pense à moi»); il mène l'enquête («Lavilliers a-t-il menti?»), affole la toile de scoops insensés («J'ai écouté le nouveau Thomas Dutronc»), terrifiants («J'ai failli mourir pour Britney Spears»), règle ses comptes avec Johnny Hallyday («Je n'avais pas prévu d'en parler. Mais je crois qu'il va falloir mettre deux ou trois petites choses au point. Tranquillement, sans s'énerver. Pourtant, il y aurait de quoi, depuis la conférence de presse de Johnny Hallyday, où "Le Parisien" a été vivement critiqué par le chanteur...»)!... Non mais. Il ouvre aussi son cœur («Mon nouvel ami Sardou»), prend ses rêves pour des réalités et va même jusqu'à mettre à nu ses questionnement les plus intimes: «Je commençais à désespérer. Et surtout à ne pas comprendre. Pourquoi Hubert-Félix Thiéfaine n'illustrait pas sa "Ruelle des Morts" avec une vraie vidéo?» C'est vrai, ça! Pourquoi? Chaque 31 décembre, plus influente que la cérémonie des Victoires, Monsieur dévoile la liste de ses disques favoris. «Il était temps. Le voilà donc enfin mon top 10 des albums de l'année, en ce 31 décembre. Il fera des heureux, des mécontents, car l'exercice est forcément frustrant.» Il était temps en effet, car Emmanuel exagère à jouer de la sorte avec les nerfs des artistes qui n'attendent que ça, entre Noël et le jour de l'An, le palmarès de ses préférences.
Le 18 mars 2012, de retour d'un concert, l'envoyé spécial du Parisien annonçait aux foules inquiètes : «Izia m'a enfin convaincu!», expliquant dans la foulée: «J'ai vécu une première, vendredi soir. Je suis resté jusqu'à la fin du concert d'Izia au Bataclan. D'habitude je tenais une demi-heure.» Ouf! Izia réhabilitée, le rock français peut respirer.

Baptiste Vignol

Du in, du off


Oh non, mon To-Tof, pas toi, dont les «billets durs» sont comme des sandwichs pour bien des lecteurs affamés qui les dévorent chaque mercredi aussitôt ouvert leur nouveau numéro des Inrocks. Pas toi, mon gros chat, pour griffer Jean-Louis Murat, sans jugeote ni recul. Serais-tu devenu brebis dans le troupeau des indignés? Comment donc n'as-tu pas pu voir dans l'interview qu'a donnée le chanteur des Arvernes à tes confrères de Technikart le piège qui a dû lui être tendu? Après, certains s'étonnent qu'on puisse dire des «journalistes» qu'ils sont une sale race, toujours là à laisser tourner le magnéto... Procédé dégueulasse, mais bien dans l'air du temps. Je l'imagine la scène, sans forcer : JLM et les encartés du Passage du Cheval Blanc (où se trouvent les bureaux de Technikart, Paris, 11ème) en train de «sympathiser», de refaire le monde et la chanson française en enfilant des broutilles indigestes que tu aurais pu tenir toi, mon broutard, un coup dans le nez, non? À moins que tu ne t'échappes jamais du pré... Pourtant, comme tu as du mal à croire que Murat ait pu se montrer dans le cadre d'une interview aussi vulgaire, tu écris (les Inrockuptibles, n°850 du 14 au 20 mars 2012) : «Après vérification il n'y aurait pas méprise, tu aurais bien dit ça? Sans déconner?» Si ton enquête rend ces propos avérés, pourquoi emploies-tu le conditionnel? Non, mais sérieusement, tu l'imagines, Murat, balancer ce genre de saloperies, à jeun et droit dans les yeux? Il ne faut jamais, cher Christophe Conte, douter de l'intelligence des gens qui le sont plus que nous, intelligents. En attendant, ta consœur, dont tu n'omets pas d'indiquer le canard pour lequel elle travaille, a, probablement pétrie de doutes, eu l'exquise intelligence de ne pas en rajouter. La classe. Avant de te laisser à ton prochain brûlot, laisse-moi t'encourager à découvrir un titre inédit du père Murat, en écoute sur son site officiel - et qu'il aurait d'ailleurs été fort inspiré de glisser sur GRAND LIÈVRE : Ne t'attends qu'à toi seul. Une ode au cunnilingus paraît-il. Je ne t'embrasse pas, j'ai à faire.

Baptiste Vignol

La polémique, trois ans après...


Faut-il brûler Orelsan? Éteinte il y a déjà plus de deux ans en France, voilà que la controverse renaît de ses cendres en pays mascarin, à onze heures d'avion de Paris. Depuis que le rappeur est à l'affiche du Sakifo 2012, des pétitions circulent, des intellectuel(le)s s'indignent et les comparaisons vont bon train: Bertrand Cantat ici, Louis-Ferdinand Céline par là, sans oublier Adolf Hitler ! La Région menacerait maintenant de supprimer sa subvention... N'est-il pas attristant d'avoir à rappeler qu'Aurélien Cotentin, alias Orelsan, coupable d'un morceau indigeste, n'a pas de sang sur les mains? L'immense majorité des Réunionnais, elle, se fiche bien de cette mêlée tandis que les fans de rap et de chanson française, ils sont quelques milliers, espèrent pouvoir applaudir comme prévu celui dont le dernier album, LE CHANT DES SIRÈNES sorti fin 2011, a bluffé les médias. Car le show d'Orelsan mérite le détour ! Carré, dansant, drôle, cru, émouvant, Orelsan est un rappeur d'élite. Il vise juste, se joue des clichés, dépeint l'époque avec une exactitude éclairante et musicalement défriche le genre en s'adjugeant sur scène les services d'un batteur et d'un guitariste. La polémique qui agite aujourd'hui le Landerneau culturel réunionnais n'a pas lieu d'être puisqu'au final la raison arbitrera ces querelles. Rendez-vous donc le 3 juin 2012 pour un set du tonnerre qui s'annonce déjà comme l'un des sommets du festival phare de l'océan Indien.


Baptiste Vignol