Un poète est parti

(Francesca Solleville et Claude Vinci, photo Daniel Pantchenko)

En feuilletant le blog de Daniel Pantchenko (Chansons que tout cela), on apprend que Claude Vinci est mort le 7 mars 2012. Stupeur, j'ai laissé mourir un camarade sans en rien savoir et je n'avais rien lu sous les plumes pourtant averties des chasseurs de nouvelles que sont Benjamin Locoge (Paris-Match), le prince de l'interview, ou Emmanuel «Moi je» Marolle (Le Parisien). Cruelle désinvolture! En préface à la cantate DE DÉSESPOIRS EN ESPÉRANCE (1978), Louis Aragon écrivait des textes de Vinci qu'ils étaient «forts, sensibles, flairant parfois l'exquise saveur du quotidien pour s'en échapper aussitôt afin de s'envoler vers les hauteurs de l'universel. Une démarche éluardienne, brechtienne. "De l'horizon d'un homme à l'horizon de tous".» Pour parler de ces chansons, Aragon employait également le mot «diamants»...


En 2003, Universal avait sorti un double CD, l'aurait-on oublié? CLAUDE VINCI, QUARANTE ANS DE CHANSONS, sur lequel brillaient Liberté, la toute première qu'il enregistra, mise en musique du poème d'Éluard qui lui avait valu les compliments d'Yves Montand, son idole de jeunesse, Les amours de l'été offerte par Anne Sylvestre, Près d'Amoucha accompagné par Stan Getz, d'autres de Pierre Louki, Jean Ferrat, Léo Ferré, et vingt-quatre des siennes, dont les musiques étaient pour la plupart composées par Jean-Claude Petit.  Vinci était un homme de parole(s), marqué au fer rouge. Il «chantait» la guerre d'Algérie, qu'il avait désertée. L'amour, sans manières. La lutte ouvrière et l'engagement politique, avec une foi inébranlable: «Plutôt que de contester / Je préfère revendiquer / Car la revendication / Comporte la contestation...» (Moi, je revendique).
Nous nous étions rencontrés chez Pascal Sevran qui était le seul, quoi qu'on en dise, à recevoir sur son plateau les Pierre Louki, Anne Sylvestre, Marc Ogeret, Jean Vasca, Henri Tachan, Jacques Bertin, Francesca Solleville, Allain Leprest, Michelle Bernard, Sarclo, Michel Buhler... Nous nous étions revus sur le salon La Chanson des livres. Nous bavardâmes au téléphone - ah! cette voix chaleureuse qui prenait son temps, imposait son tempo, et qu'on peut entendre, au bout du fil, sur le blog de Pantchenko. Quand on lui demandait quelles étaient ses chansons préférées, il citait Le temps des cerises forcément, Le chant des partisans bien sûr, par Montand son «parrain», Le déserteur, Anne Sylvestre, sa «frangine», Ma France de Ferrat, du Ferrat-Aragon, L'affiche rouge de Ferré dont il avait modifié un vers avec la permission d'Aragon... Oui, la mort de Claude Vinci aurait dû cogner à l'huis de bien des cœurs. «Un jour, assurait Aragon, quand nous aurons vaincu le brouillage [des ondes], les chansons de Vinci feront anthologie.» Qu'ajouter après le poète si ce n'est que Claude est mort à quatre-vingt ans? Comme chantait Jean Ferrat, «t'aurais pu vivre encore un peu» l'ami!

Baptiste Vignol

Je t'aimais, je t'aime et je t'aimerai


Cher Christophe Conte,
comme quelques milliers de lecteurs, si j'achète les Inrocks chaque mercredi, c'est aussi pour ton «billet dur», un modèle de microcritique qui vise toujours au millimètre sans pour autant être parfaitement méchante puisqu'écrite avec une familiarité qui est sans doute ta marque de fabrique. Bien sûr, il y avait eu ce dérapage du mois de mars 2012 où tu t'échinas à mordiller les mollets de Murat; mais tu n'es pas un chien de garde que je sache! Dieu merci, ou Diable, c'est selon, l'ensemble de ton œuvre rachetait ce faux pas. Cette semaine, en revanche, en voulant t'offrir le scalp de Cabrel, tu tombes dans la vulgarité. L'objet de ton courroux? VISE LE CIEL, le prochain disque de Francis, qui serait, annonces-tu, une compilation de reprises de Dylan. Et là, tu tends la corde de ton arc: «Tenter l'escalade d'un tel monument constitue au mieux la preuve d'une grande inconscience, au pire celle d'un narcissisme en béton armé.» Gros béta, va. En deux lignes seulement, tu nies le talent d'auteur de Cabrel, remarque, c'est ton droit, mais surtout, plus fâcheux, tu expédies cet art que peut être la traduction littéraire. Rappelle-toi Baudelaire au bon vieux temps et songe à Claro de nos jours... Tes raccourcis font peine à lire: respectable quand elle est réalisée par des anglo-saxons (à moins que My way, What now my love, If you go away, Beyond the sea ne soient que bouses à tes oreilles), l'adaptation textuelle d'une chanson serait forcément méprisable quand elle est signée par des Français. Cet exercice, tu sais, ne se résume pas qu'aux vieux succès des yé-yé francisés par les Chaussettes noires, Frank Alamo ou Richard Anthony. Frank Thomas et Jean-Michel Rivat, par exemple, ont de manière impeccable adapté Ode to Billie Joe (Marie-Jeanne) pour Joe Dassin, Graeme Allwright Suzanne de Cohen, Renaud (eh oui mon canard!) certaines chansons du répertoire irlandais, Jacques Duvall, pour clore ce chapelet, offrant en 1980 à Lio - qui était alors la plus sexy des chanteuses que la terre ait jamais portée - une reprise, Amoureux solitaires, bien supérieure à l'originale (Lonely Lovers d'Elli et Jacno). Immense chanson d'amour... En se glissant dans l'univers de Dylan, Cabrel, qui n'en est pas à son coup d'essai (écoute plutôt ce qu'il a fait de Rosie de Jackson Browne ou de Mama don't de JJ Cale), pourrait bien t'étonner, ce qui t'obligerait à te dédire, puisque tu es un garçon honnête, voire à tremper ta plume dans l'encre de tes yeux pour t'excuser. Enfin, ton allusion à Renaud ne te grandit pas davantage tant elle est dégueulasse, et ta pichenette à Duteil qui aurait «la guitare d'Hendrix qui le démange» complètement hors sujet car s'il est une qualité qu'on ne peut pas retirer au bon Yves - là, tu vas pouffer...-, c'est la finesse de son doigté sur les cordes d'une guitare. Si tu le croises un jour, demande-lui de te montrer; tu en resteras coi. Un billet dans le dur, donc, qu'il faudra te faire pardonner pour retrouver ta place dans le trafic. Je ne t'embrasse pas, c'est une question d'équilibre.

Baptiste Vignol

Un pan d'éternité


Combien d'enfants furent-ils conçus entre 1936 et 1945 sous les auspices de sa voix mélodieuse? Elle fut la première en France à créer avec classe des adaptations de succès américains, In the chapel in the moonlight (La chapelle au clair de lune, 1936) de Billy Hill, Begin the beguine (Divine Biguine en 1938) et Over the rainbow (L'arc-en-ciel en 1939) de Cole Porter, Heaven can wait (C'était trop beau, 1939) de Jimmy Van Heusen... Envoûtante et moderne, formidable Marjane. La première crooneuse.
«Je suis myope» répondit-elle au Comité d'Épuration qui lui reprochait en 1945 d'avoir chanté devant des officiers allemands à L'Écrin, le cabaret qu'elle dirigeait rue Joubert, à deux pas de l'Opéra de Paris. Léo Marjane était alors une immense vedette, consacrée par la chanson Je suis seule ce soir (1942) qui exalta le spleen de tant de femmes dont les hommes se morfondaient dans les camps d'outre-Rhin. Arrêtée, jugée, puis finalement acquittée... Mais la carrière brisée.
Le 26 août 2012, Marjane (elle déteste le prénom «Léo» qui lui fut imposé par un producteur et qu'elle supprima après guerre) a fêté son centième anniversaire. «Droite, une canne à la main, [...] d'une voix toujours jeune, elle vous invite à entrer, écrit Jean-Noël Mirande dans Le Point. La baronne [en 1948, Marjane épouse en secondes noces le baron Charles de Ladoucette] a cueilli quelques pivoines pour égayer la table où le café attend d'être servi. La mémoire est vive, bien qu'il faille remonter loin dans le temps.» Si Marjane se tient au courant des chanteuses 2012, elle n'aime que les voix et croit en Nolwenn Leroy. Elle évoque Errol Flynn, Frank Sinatra, Édith Piaf et Gingers Rogers qu'elle cotoya. Lorsqu'on lui parle de l'Occupation, elle répond sans ciller : «J'aimerais bien savoir qui n'a pas chanté? Et ceux qui prétendent ne pas l'avoir fait n'ont pas de mémoire. J'étais connue, célèbre. Je ne pouvais pas empêcher les Allemands d'entrer.» Un parcours foudroyé.
Obligée sous le feu des critiques d'abandonner la scène en 1949, Marjane s'enchante aujourd'hui de voir son œuvre rééditée. «Quand ce n'est plus l'heure, ce n'est plus l'heure, tempère-t-elle. Les cheveux blancs ne vont pas bien aux projecteurs. Le succès, ça ne dure que quelques minutes. Ce qui dure, c'est la carrière.» Les éditions Frémeaux et Associés ont sorti un double album compilant ses enregistrements de 1938 à 1944. Indispensable.

Baptiste Vignol
 

Feu Jean Théfaine


Nous nous écrivions pour évoquer Murat - source intarissable d'analyses, d'étonnements et de commentaires - en nous promettant de nous croiser tantôt... Mais la distance et le temps qui manque toujours... Jean Théfaine est mort donc... Les dingues de chanson n'attendront plus de nouvel article sur son blog... Je lui avais demandé quelles étaient ses dix chansons préférées. «Une vraie gageure, ces dix chansons, car j'en ai une centaine en tête. Et encore! Bon, allez, je plonge. Sans commentaires superflus.» Voilà quel était son top 10, le 28 mars 2011, passées 19 heures. Dix chansons qui lui ressemblaient. Ce jour-là, il n'avait pas dû écouter ni Murat ni Thiéfaine qu'il aimait passionnément. Mais n'en va-t-il pas ainsi des refrains, qui vont et reviennent?
Tchao Jean.

Le temps des cerises
Comme ils disent
Sarah
La mémoire et la mer
La non-demande en mariage
La Manic
La chanson des vieux amants
Je reviens chez nous
Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Trois petites notes de musique

Damien délébile?

Il vient de sortir un disque foudroyant, FLIRT. Un recueil de chansons foncièrement originales qui déstabilisent et peuvent susciter l'incompréhension tant elles lèvent le voile sur de nouveaux panoramas. Un disque hors norme violemment critiqué par certains journalistes qui - pour prendre la pose et paraître dans le coup ?- avaient porté aux nues le ronflant PHILIPPE KATERINE en 2010. Bizarre... «Un Chef-d'œuvre» disaient-ils, dont nul ne parle plus aujourd'hui. En revanche, il faut découvrir FLIRT car cet album sera cité comme une référence dans vingt ans. D'ici là, Damien répond à quelques questions naïves nées pendant l'écoute de ce disque miraculeux.


Sur la pochette de FLIRT, on vous voit faire un baisemain. S'agirait-il d'un disque mondain?
Damien - Pourquoi pas mais à la manière d'un dissident alors, car le baisemain mondain ne se pratique jamais en extérieur ni sur une jeune fille... Là, on bascule donc dans le domaine du flirt, sous l'égide d'une mise en scène religieuse. Règles et interdits, voilà un bon terreau pour la romance.
 
«C'était si fort / C't' aprèm' encor / Dis-moi, tu m'dragues ou quoi?» (Drague). Chanson d'ouverture et peinture parfaite de ce «tourbillon fragile» dont parlait un autre french lover, moustachu, Christophe, dans Le tourne-cœur. Christophe, ça vous les frise?
-Peinture... un terme seyant... en revanche je ne connais pas Le tourne-coeur de Christophe, je ne connais quasiment aucune de ses chansons à vrai dire, mais son style a un certain chien et ça, ça me moustache déjà.

Qui a réalisé le clip de Drague, avec cette vélocycliste aux fesses idéales? Tourné au mois d'août à l'aube pour les scènes extérieures dans Paris? Et pourquoi ce perroquet sur l'épaule?
-Je l'ai réalisé moi même, et tourné à l'aube en été oui... c'est la seule solution pour capter ces espaces vides, à moins de figer le temps ou de vivre dans le futur... dans une reproduction digitale de Paris par exemple. J'aime construire les plans comme on le faisait dans la peinture classique... L'imagerie est codée et offre une seconde lecture, chaque élément est à sa place et fait office de symbole.
Le perroquet sur mon épaule est un gris du Gabon, la race qui parle le mieux. La symbolique du perroquet est multiple : par exemple dans l'art chrétien occidental il fut souvent associé à la vierge Marie tandis qu'au Moyen Orient et en Inde, c'est le gardien de la vérité.


Dans Pourtant, deuxième chanson du disque, sur la montée du désir, vous évoquez ces «flux de salive», «ce sentiment bizarre» dont parlait également le chanteur de charme Jean-Louis Murat dans Sentiment nouveau. Jean-Louis Murat, ça vous... volcanise?
-Je ne connais pas la musique de Jean-Louis Murat et je comprend mal la définition de chanteur de charme ou de crooner. Si l'on peut les définir ainsi, j'aime Gainsbourg, Julien Clerc, John Lennon, Frank Sinatra... «Croon» signifie «murmurer», pourtant Sinatra gueule pas mal... alors? En tout cas, de façon générale, je pense qu'en chanson il faut séduire, on est pas là pour parler politique... Certes il faut quelques coups de fouet aussi pour amplifier la sensation de la caresse qui suit.

«C'est quand même plutôt rare d'aimer vraiment quelqu'un d'amour / On dit que c'est encore plus rare d'aimer cette personne toujours...» (Marie-Jeanne). Tel Homère dans «L'Iliade et l'odyssée», vous utilisez ici le vers à quatorze pieds qui donne, comme chacun sait, de l'ampleur au texte et de l'harmonie au chant. Homère, que Dante qualifiait de «Seigneur du chant». Homère, ça vous modèle?
-Homère a t-il vraiment existé?... Les paroles me viennent souvent en même temps que la musique... comme une envie de pisser et surtout lorsque je suis en mouvement, dans la rue par exemple. Parfois elles peuvent arriver avant la musique et vice et versa mais je n'ai pas de technique d'écriture fixe. Ce qui est certain c'est qu'il faut toujours chercher le feeling de l'instantanéité, même en différé, et cela ne doit pas non plus aller à l'encontre de la sophistication.

Impossible de ne pas songer à Marie-Jeanne de Joe Dassin, qui était, rappelons-le, un modèle d'adaptation signée Jean-Michel Rivat et Frank Thomas du standard de Bobbie Gentry Ode to Billie Joe. L'impressionnisme de la folk américaine des années 60, ça vous parle?
-J'écoute les grands classiques qui ont traversé le temps pour parvenir jusqu'à mes oreilles, mais surtout je préfère reprendre la route musicale là où se sont arrêtés mes proches aînés, à la façon d'un passage de relais. En tant qu'artiste je trouve cette démarche plus progressiste. Je suis né dans les années 80 et j'ai grandi avec des musiciens qui avaient déjà assimilé puis fait évoluer divers styles en les mélangeant à d'autres styles. Plutôt que de toujours retourner à la source et afin de poursuivre cette évolution, je suis assez adepte de l'idée de mélange de mélanges. Aussi je ne suis pas un fouilleur de raretés et je crois que pour être un musicien d'exception il faut - dans une certaine mesure - limiter sa culture musicale.


«J'ai récupéré ta salive au dos du timbre poste» (Timbre poste). Vous commencez ce bijou par «De ton pays / Tu m'as posté une lettre». Ok. Mais quel est donc ce pays où l'on peut encore acheter des timbres enduits de colle qu'il faut lécher avant de les coller sur une enveloppe? En France, les timbres sont maintenant autocollants... Et puis d'où vient cette fille qui prend la peine d'écrire encore à la plume à l'ère d'Internet?
-Je suis un metteur en scène alors la fille peut être d'un autre siècle, c'est une incarnation de l'éternel féminin. Aussi le romantisme de certains objets se perd mais la mode des timbres à lécher va revenir... Pour évoluer il faut être exhaustif puis, après une phase de recul, choisir la meilleure solution, qui ne s'avère donc pas forcément être la dernière en date; ce qui fait que nous vivons avec divers objets régressifs. La société comprendra que de produire un minimum d'efforts n'est finalement pas le top et que l'hygiène extrême est mauvaise pour la santé, et les timbres à lécher reviendront, mais les magnétoscopes VHS eux, non. Quoique.
Quant à internet, on en est encore aux balbutiements. C'est un outil formidable mais non optimisé, bordélique, chronophage et addictif. Le temps que tout ça se mette en place et pour leur bien être, de nombreuses personnes vont commencer à raccourcir leur temps de connection, désystématiser leur fréquentation des magasins virtuels et parfois écrire au stylo.

Alléchant d'imaginer sur Timbre poste un clip tout en langues féminines roses et appliquées, non?
-Eh oui, voilà pourquoi plusieurs couples se sont formés à la Poste.

«On s'est vus un jour puis on s'est embrassés toute la journée / J'veux l'faire encore!» (Renouveau). La violence de certaines critiques sur la naïveté crue de vos textes et l'apparente indolence de vos interprétations vous a-t-elle étonné? Au fond, les journalistes sont-ils les mieux placés pour juger du renouveau salutaire qu'insuffle parfois un chanteur dans la variété sclérosée?
-Les textes de FLIRT ne sont pas naïfs, ils sont purs, et mon interprétation n'est pas nonchalante mais très précise dans sa dissymétrie.  Me soumettre à la dictature de la voix 90 60 90 eût été de mauvais goût sur ce disque. Les rythmiques sont mécaniques et il fallait créer le contraste pour atteindre cette émotion particulière, ce charme erratique qui va avec le thème du disque.
Les journalistes qui critiquent sans comprendre sont des crétins, les mêmes qui disaient que Charlotte Gainsbourg chantait mal sur Lemon incest ou qu'Elli & jacno c'était de la merde (et que maintenant c'est cool).  Mais ça ne m'étonne pas du tout, le milieu de la critique musicale regorge d'amateurs incultes, de suiveurs peureux et de profiteurs flemmards. Les gens ayant un avis personnel, maîtrisant leur sujet, sont rares dans le métier. D'un autre côté, j'ai reçu pas mal d'éloges... Diviser l'opinion c'est toujours bon signe.
 

«Quand je t'ai connue / Tu portais un jean bleu ciel...» (Vraiment) Deuxième chef-d'œuvre du CD. Six minutes vingt-huit pour un slow irrésistible. Le tout évoquant subitement, sur le mot «lycéenne», la modernité d'un Yves Simon 73-77. Yves Simon, ça vous barbe?
-Merci... D'Yves Simon, je connais Diabolo menthe, j'aime beaucoup... On peut vraiment faire un lien avec Vraiment sauf que la mienne vise quelque chose d'encore plus universel et ultime quand on parle français. Ça ne veut pas dire que je préfère ma chanson hein... Je n'entend plus mes chansons.

Même chose pour le clip? Qui l'a réalisé? Tourné dans quelle(s) ville(s)?
-Moi-même encore, entre Paris, Abu Dhabi, Lisbonne, Pékin et Istanbul.

Un chanteur qui voyage laisse-t-il voyager son cœur?
-Le voyage oxygène l'esprit et permet de prendre du recul, deux qualités essentielles pour un artiste. Aussi le cœur se charge de cette matière nouvelle dont sont faits ces mondes parrallèles. Je suis très sensible aux lieux et aux climats ainsi qu'au mouvement, donc les voyages m'inspirent.


Pour écrire des chansons! Mais «cette chanson, à quoi elle sert?» demandez-vous dans Adolescente. Alors, pour fredonner du Charles Dumont, «une chanson, à quoi ça sert, une chanson?».
-Le format chanson me plait. Il est sans prétention et populaire, mais permet l'ambition artistique. C'est un art qui a encore une bonne marge d'évolution devant lui, surtout en France.

Le huitième morceau du disque, d'un calme olympien, s'intitule justement Olympien. Et vous plantez le décor: «Un après-midi je t'attendais à côté d'une fontaine sur un banc en face de l'église d'un village de trois cent habitants...» Chanson contemplative - où comment tout dire en une minute et dix secondes - dans laquelle on pourrait entrevoir le reflet du Nino Ferrer barbu période La Martinière.
-C'est une chanson définitive en effet... L'infiniment petit et l'infiniment grand se rejoignent pour ne plus faire qu'un. Cette facette vieux sage, je l'ai depuis que je suis né et je la garderai toute ma vie.


«Elle rêvait de princes charmants / Mais ils n'arrivent pas / Alors elle se lance...». Pas vu a l'efficacité des vieux tubes imberbes de Daho. Étienne Daho, ça vous rase?
-Week-end à Rome est un bon exemple de tube. Un tube, un vrai, ça parle au corps et à l'instinct, c'est une formule magique imparable, un style de musique noble et irrésistible quand il est maîtrisé. Ça n'est pas un single qui s'impose à force de bombardements radio. Ça n'est pas non plus le must : les grandes chansons ne sont pas forcément des hits. Il y a certaines règles à respecter pour faire un vrai tube, et pour le moment je ne les ai jamais toutes respectées... C'est un choix conscient, notamment dans Pas vu. Mais j'aborderai ce style tôt ou tard.

Sympathiques, malgré son titre contemporain, a tout des chansons du folklore qu'interprétait avec classe Jacques Douai. «Va, jeunette / Cloue le temps»... Une mélodie épatante!
-En art, il faut soit inventer soit créer des classiques. L'avant-garde ou le folklore. Et je suis pareillement heureux si je parviens à attraper l'un ou l'autre. Jacques Douai est un superbe interprète qui m'a fait découvrir des chansons qui continueront de traverser le temps tant elles sont pures... Je pense à L'amour de moy par exemple... C'est dans le respect de cette intemporalité que j'ai conçu Sympathiques.

Deux mots sur vos musiciens?
-Leur interprétation est hyper subtile, ils jouent même des notes que l'on ressent sans réellement les identifier : Gonzales au piano,  maître du pianissimo; Bj Cole à la pedal steel, qui a accompagné Elvis Costello, The stranglers... et qui est capable de jouer de la musique classique à la pedal steel sans sonner country ou hawaien; Joce Mienniel au sax, un jazzman surdoué qui a joué sur un très vieil instrument, et enfin Richard Croft à la trompette, un amateur anglais inconnu que je n'ai croisé que le temps de la prise sur la péniche où j'enregistrais mes voix.

Où voliez-vous sur la photo intérieure du livret, prise à quelques milliers de mètres d'altitude?
-Je ne sais plus... C'est un flirt avec le ciel.

Dernière question - la saisiront ceux qui possèdent votre disque: où se trouve le temple de l'amitié?
-À Paris, caché derrière la rue Jacob, dans le bois Visconti...

(Entretien: Baptiste Vignol)

Séverin. Digne de Renaud


Le talent de Séverin. On le devinait enclin aux airs d'Alain Souchon, de Serge Gainsbourg et d'Étienne Daho. Voilà que sur sa page facebook, il propose en téléchargement gratuit une épatante reprise de Mimi l'ennui, cette rengaine de Renaud parue en 1980 sur l'album MARCHE À L'OMBRE. La musique, les couplets esquissant en délicatesse le portrait d'une jeune femme perdue, les qualités mélodiques et littéraires de celui qui deviendrait l'un des dix chanteurs français les plus considérables de l'histoire, prennent avec Séverin une résonance fort 2012. Difficile de s'approprier un morceau de Renaud, lui qui les a marqués du timbre particulier, rauque et grinçant de sa voix. Avec une simplicité exemplaire, Séverin fait de ce titre apparemment secondaire dans l'œuvre du Chanteur énervant une pop song d'aujourd'hui, peinture d'une génération égarée dont il est tentant de penser que La revanche, où sur son disque sorti en mai 2012 Séverin se souvient d'une camarade de lycée devenue vedette de la chanson de digestion, serait l'écho. Rien n'est moins rassurant pour qui se veut artiste que de méconnaître son domaine. Séverin, lui, fait montre d'influences en béton.

Baptiste Vignol

Pourquoi Julio Iglesias?


El señor Iglesias vient de sortir NUMERO UNO, un album à ne pas écouter en compagnie d'une fille à qui l'on souhaiterait conter fleurette. Elle préférera se repasser Manuela, El amor ou Abrazame. Don Julio. L'homme qui affolait ses admiratrices en tenant simplement son micro. Une voix dite de velours, soixante-dix-huit disques interprétés en six langues différentes et vendus à trois-cents millions d'exemplaires. Des duos avec Frank Sinatra, Diana Ross, Paul Anka, Françoise Hardy, Stevie Wonder, Dolly Parton, Charles Aznavour, Nana Mouskouri...
Comme quelques-uns de ses confrères, dont Michel Drucker, le journaliste Benjamin Locoge, pour Paris Match (n°3297), a été reçu chez la star, en Andalousie. Pieds nus, éperdument bronzé, en chemise blanche et pantalon léger, le chanteur s'est paraît-il montré aussi simple qu'accueillant. L'occasion d'une conversation en toute liberté! À 68 ans, Julio Iglesias n'a plus rien à prouver. L'entretien s'avère hélas terrassant, truffé de platitudes mille fois resservies. «Quelle était votre ambition? [quand à l'âge de 19 ans, Julio Iglesias s'est retrouvé cloué sur un lit d'hôpital après un grave accident de voiture]?». Marcher, pardi. «Comment imaginez-vous votre avenir?», «Avez-vous peur de la mort?»... Il y aurait pourtant tellement de questions à poser au plus fameux des Espagnols! En voici quelques-unes, trouvées sans forcer, grâce auxquelles l'envoyé spécial de Paris Match aurait existé dix minutes dans les yeux de Julio.


-Pourquoi un homme vêtu de blanc parait-il plus jeune alors que cette couleur grossit?
-Pourquoi le vrai gaspacho ne s'apprécie-t-il qu'en Andalousie?
-Pourquoi la chirurgie esthétique? Pourquoi les jolies femmes continuent-elles de se faire refaire la bouche quand on voit le carnage?
-Pourquoi ne pas solliciter Carla Bruni et Benjamin Biolay pour vous écrire en français de nouvelles chansons d'amour?
-Pourquoi la corrida a-t-elle suscité tant de refrains hostiles alors que le gavage des oies n'en a inspiré aucun?
-Pourquoi trop de soleil nuit?
-Pourquoi le bronzage intégral?
-Pourquoi les vieux (et bons) chanteurs de charme se teignent-ils les cheveux façon Mouammar Kadhafi?
-Pourquoi les fils de gynécologues admirent-ils en général tant leurs pères?
-Pourquoi la lumière la plus belle du monde est celle du soir sur la femme qu'on aime?


-Pourquoi posséder un domaine de 200 hectares à Marbella avec vue sur le Maroc, une maison à Miami, une autre en République Dominicaine et n'être même pas fichu d'avoir un pied-à-terre parisien?
-Pourquoi les êtres les plus précieux - professeurs, infirmières, médecins, journalistes - sont-ils payés des clopinettes tandis que les gens sans importance - présentateurs télés, footballeurs, mannequins- ne se déplacent pas sans chauffeur?
-Pourquoi répondre encore aux questions de Michel Drucker?
-Pourquoi vos fans ont-ils du goût alors qu'ils regardent Masterchef ?
-Pourquoi les danseuses de flamenco ont-elles un sexe à la place de la bouche, du désir plein les yeux avec, entre les jambes, un igloo en Espagne?
-Pourquoi me recevez-vous?

Baptiste Vignol