L'élégance des frères Finn



Question : faut-il être anglo-saxon pour avoir le don de la mélodie pop ? Les airs qui nous ensorcellent, et dont on ne peut se défaire, sont si souvent chantés en anglais... Les frères Finn ont ce génie-là. Auteurs-compositeurs néo-zélandais, Tim et Neil jouissent en Australasie d’une renommée légendaire. Leur notoriété, équivalente à celle de U2 en Europe, fait l’unanimité et leur permet de bonder les stades à Melbourne, Sydney ou Auckland. S’ils ont été à l’origine du groupe Spilt Enz à la fin des années 70, c’est une autre formation, Crowded House, initiée par Neil, le cadet, au milieu des années 80, qui leur a valu un succès planétaire. Un succès auquel la France, nonobstant l’enthousiasme d’un ou deux critiques influents, s’est toujours refusée… Ainsi pouvait-on lire en 1992 (était-ce dans Télérama ou Les Inrockuptibles ?), pour chroniquer la sortie de leur quatrième album TOGETHER ALONE : “Les Beatles ne se sont jamais séparés, ils vivent en Nouvelle-Zélande!” Au pays du long nuage blanc… Car dans l'armada qui s’ingénie, depuis plus de 40 ans, à s'inspirer des Fab four, Neil et Tim figurent parmi les héritiers les plus doués des Lennon-McCartney. Pourtant, en octobre 2007, les Crowded House achevaient à Paris (sans Tim) une tournée mondiale dans la petite salle de La Maroquinerie. Concert unique. Aucun journal n’en a parlé !
Le nouvel album de Tim Finn (THE CONVERSATION) paraît aujourd’hui. Et voilà que son premier single (Out of this world), à la simplicité désarmante, nous tombe illico dans l’oreille, comme une évidence, un porte-bonheur à fredonner en ces temps de morosité. De quoi nous sauver la semaine et repartir du bon pied, en sifflotant ce refrain que les radios ne joueront pas, trop occupées à diffuser le dernier Johnny Hallyday.

Baptiste Vignol

Do you really have to be anglo-saxon to be a gifted pop musician ? More often than not, the tunes that grab us and get stuck in our heads are sung in English. The Finn Brothers have this knack of creating pop genius. Tim and Neil – who both write and compose their own music – are living legends in Australasia. They are as widely known there as U2 are in Europe and they fill concert venues in Sydney, Melbourne and Auckland. They were founding members of the successful group Split Enz in the late seventies. Then in the mid eighties it was Neil, the younger brother, who formed Crowded House – a band which achieved worldwide success. Despite the enthusiasm of one or two influential critics this success has always gone unnoticed in France. In 1992 when they brought out their fourth album TOGETHER ALONE a French magazine (was it Telerama or Les Inrockuptibles ?) wrote : “The Beatles never split up. They are living in New Zealand!” In the land of the long white cloud... In the forty year wake left by the Beatles, Neil and Tim are right up there with the worthiest heirs of Lennon and McCartney. Nevertheless, in October 2007 Crowded House (minus Tim) wrapped up a world tour in the small Maroquinerie (Paris). One night only - and not one newspaper mentioned it ! Tim Finn’s new album THE CONVERSATION was released today. His new single Out of this world with its disarming simplicity gives us something cheerful to hum along to in these harsh times. Something to brighten up our week while we whistle a tune that the radio stations will never play – because they’re too busy playing the latest Johnny Hallyday.

Translation Greg Goodyer

Out of this world
Crowded House à Paris, octobre 2007, Weather with you
Pour tout savoir sur les frères Finn

Connaiss(i)ez-vous Yvette Guilbert?



Mon amour pour la chanson, et plus particulièrement pour les chanteuses dotées d’une forte personnalité plus que d’un organe puissant, commença avec ce 33 tours d’Yvette Guilbert qui se trouvait dans la discothèque de mes parents et que j’ai écouté en boucle toute mon enfance. Sur la pochette, génialement croquée par Toulouse Lautrec, cette tronche unique avec son nez pointu, sa bouche fine et spirituelle et ses éternels gants noirs. J’ai tout de suite été fascinée par sa façon tellement personnelle d’interpréter ces chansons, et je ne me lassais pas de me repasser les tubes comme Le fiacre, Partie carrée ou Mon joli Verligodin qui me faisaient hurler de rire.
Aujourd’hui, je rends hommage à «la grande diseuse» sur scène dans mon «Mistinguett, Madonna & Moi» en interprétant à mon tour le merveilleux J’suis dans l’bottin d’Aristide Bruant, et j’aimerais en profiter pour vous livrer ce billet qui retrace cette vie extraordinaire !
«Elle n’est pas jolie, elle est pire!» Cette accroche qui vante une célèbre marque de vêtements n’est pas une trouvaille de publicitaires stressés et cocaïnomanes, mais une phrase que l’on entendait sur la grande Yvette Guilbert! Avec sa robe verte, sa tignasse rousse et ses longs gants noirs qui soulignaient une gestuelle unique, elle devint une des plus grandes vedettes du café-concert à la fin du XIXème siècle au moment où «Paris boit, mange et dort au café-concert» comme l’annonçait le guide des plaisirs de Paris.
Il faut dire que l’époque est aux chanteuses grandes gueules comme Theresa, et au cancan, avec des personnages aux noms évocateurs : «la Goulue», «Nini patte en l’air», «Bouche d’égout», «la Môme fromage» ou «Demi-siphon» la cancaneuse morte d’un grand écart mal amorti! Paris qui vient d’inaugurer sa Tour Eiffel et ne connaît pas encore le métro est alors le centre du monde littéraire et artistique.
Les têtes couronnées accourent des quatre coins du globe pour s’y disputer les faveurs des danseuses, des chanteuses et des actrices de petite vertu, si bien décrites par Zola dans Nana. La «haute» s’encanaille au Moulin-Rouge ou au Chat noir, les gouvernements de la jeune République tremblent sous les caricatures publiées dans les journaux où véhiculées par les chansonniers dans cette fin de siècle où l’opinion publique se forge entre deux coupes de champagne ou deux ballons de rouge qui tâche, selon le standing de l’établissement. Sans radio ni télé Yvette Guilbert parvient à populariser son répertoire. À Paris, certes, mais jusque dans le monde occidental entier, États-Unis compris! On ne compte pas les contemporains qu’elle inspira, peintres, écrivains ou caricaturistes et son influence perdure jusqu’à nos jours. Marie-Paule Belle dit lui devoir sa vocation et elle fut chantée, entre autres, par Marie Dubas, Barbara, Gréco et plus récemment Julien Clerc ou Juliette.
Avec humour et lucidité, elle disait d’elle même : «J’ai toujours été vieille; c’est à ma laideur que je dois ma position ; si j’avais été belle, je n’aurais peut-être pas travaillé». Une chose est certaine, Yvette Guilbert, comme Madame Arthur, un de ses énorme tubes, avait «un je ne sais quoi». À une époque où les chanteuses avaient «les seins gonflés de talent» comme l’écrivait Jules Renard, elle réussit à s’imposer avec une voix limitée et un physique ingrat. Elle n’avait pas de poitrine, un nez pointu et les premiers spectateurs l’accueillirent aux cris de «Vise le corsage ! Elle a oublié ses nichons dans ses malles !». Et pourtant, elle compta parmi ses fans des personnalités aussi diverses que la légendaire actrice Eleonor Duse, le poète Guillaume Apollinaire, Sigmund Freud, qui affichait au mur de son bureau la photo qu’elle lui avait dédicacée et avec lequel elle eut une correspondance importante, Verdi et le peintre Toulouse Lautrec. Celui-ci, qui adorait les rousses, lâcha d’ailleurs pour elle Jane Avril, son modèle préféré, la star du Moulin Rouge! Grâce à Lautrec, le physique atypique d’Yvette Guilbert s’affiche encore aujourd’hui dans de multiples reproductions d’affiches, chez les bouquinistes des quais de Seine comme chez les marchands de cartes postales.
Émile Zola et Alphonse Daudet aussi s’enflamment pour celle que l’on surnomme «la Diseuse fin de siècle». Dans son autobiographie elle décrit la conversion de ces grands écrivains, lors d’une soirée chez l’éditeur Charpentier. Une partie de l’intelligentsia se refusant à fréquenter caf’ conc’ et cabarets, les mondains organisent des salons où les vedettes populaires sont invitées à exposer leurs talents, un peu comme aujourd’hui certains artistes de variétés sont conviés sur les plateaux télé des émissions culturelles de Frédéric Taddéï, Guillaume Durand ou Philippe Lefait. Si beaucoup de réputations s’en trouvent dézinguées, Yvette Guilbert relève le défi. Mieux, elle demande aux Charpentier de convier la crème des écrivains pour éprouver la solidité de son répertoire. Elle raconte :« Daudet, ne pouvant pas bouger de son fauteuil, me fit prier de venir à lui "C’est magnifique, dit-il… C’est magnifique, Mademoiselle!" Et Zola "Quelle vérité dans vos accents, Mademoiselle, quelle actrice vous êtes !"»
Cette femme tant admirée, et la mieux payée de son époque, fut tour à tour auteur-compositeur, chroniqueuse, écrivain, fondatrice d’une école d’art dramatique à New York et comédienne dans les films de Murnau, Maurice Tourneur et Sacha Guitry entre autres aux côtés de Michel Simon, Antonin Artaud ou Arletty.
Contrairement à Mme Arthur, qui «réussit sans journaux, sans rien sans réclame», cent ans avant Madonna, elle allia une exceptionnelle capacité de travail à un sens aigu des affaires et pionnière du marketing, inaugura à Paris pour ses concerts à La Scala en 1893 des panneaux publicitaires lumineux, ce qui était révolutionnaire à l’époque. Elle fit même arpenter les trottoirs par des hommes sandwichs annonçant ses apparitions!
Nombreux furent ceux qui essayèrent, en vain, de la décourager! «Jouez la comédie si vous voulez, retournez au théâtre, mais au café concert jamais! Croyez moi, je suis quand même du métier ! » lui dit un directeur de salle. Les professionnels de la profession avaient déjà du nez et celle qui révolutionna le caf' conc’ en y imposant le réalisme, genre alors réservé à la littérature, dut sa carrière à son intelligence et à sa ténacité.
Si c’est à Liège que le public lui fit l’accueil qu’elle méritait avec «la pocharde», qu’elle avait écrite, sa façon de tousser sur Les vierges, une chanson aux sous entendus grivois, fit décoller sa carrière. Bien avant les «Pussy cat dolls» et leur tube Beep, elle avait compris la force de la suggestion et trouvé le gimmick qui tue.
Mais une interprète géniale n’est rien sans de bonnes chansons! C’est avec les titres de Xanrof, dont elle avait déniché les merveilles chez les bouquinistes et ceux du grand Bruant qu’elle cassa définitivement la baraque au Divan Japonais à Pigalle. Car c’est là qu’on la laissa enfin choisir elle-même son répertoire. Avec des chansons comme Le fiacre, la salle confinait au délire criant des «Yvette! Yvette! Yvette!» comme aujourd’hui on crie «Johnny» ou «Mylène»!
Yvette, un prénom à la mode dont elle fit son pseudo, fut une des rares artistes à n’être appelée que par son prénom.
Elle arrivait encore maquillée du Moulin Rouge, à deux pas, où elle chantait des choses plus classiques, et repartait accompagnée d’une foule d’admirateurs qui suivait à pied la calèche qui la ramenait chez elle.
Marcel Proust le premier lui consacra un article et les journaux commencèrent à écrire : «Elle est mûre pour l’exportation». Et v’là t-y pas qu’elle entamait une tournée mondiale qui devait l’amener de Stokholm à Alger en passant par le Canada, Oslo, Vienne, Florence, Rome, Madrid, et les États Unis où elle retournerait plusieurs fois, avant de s’installer à New York pour quelques années. Il faut imaginer ce que pouvaient être les voyages à l’époque, en train! Les américains avaient beau la payer cher, ces tournées étaient très dures. A peine le temps de souffler d’un voyage où elle avait été cahotée pendant des heures, qu’elle montait sur scène pour se retrouver parfois, comme au Texas, devant des salles de cow-boys braillards qui ne comprenaient pas un mot de français. Toujours gonflée, si le public ne lui convenait pas, elle était capable de leur sortir : «Celle-là je ne vous la chante pas, elle est trop bien pour vous!»
Trop curieuse pour se contenter de devenir riche avec ce répertoire qui cartonnait, et piquée au vif par les critiques qui l’accusaient d’être vulgaire, elle fit des recherches érudites sur la chanson du Moyen Âge qu’elle décida de chanter. Celle qui passa des années à la Bibliothèque Nationale pour y dénicher ces trésors découvrit et reconstitua un patrimoine extraordinaire, bien plus osé que celui que ses contemporains fustigeaient. Elle disait avec panache : «Les bibliothèques me rendent révolutionnaire!». Une deuxième carrière s’ouvrait à elle! Elle interpréta ce répertoire dans des endroits aussi prestigieux que le Carnegie Hall à New York, et chanta même pour les soldats américains qui partaient en guerre contre l’Allemagne, 30 ans avant Marlene!
Mais chanter ne lui suffisait plus. Il fallait qu’elle transmette son expérience et son savoir faire. Toujours à l’avant-garde, elle ouvrit à Bruxelles une école de chant où l’on enseignait toutes les disciplines utiles aux chanteuses, pré Star Ac’.
Ayant su se réinventer toute sa vie, Yvette Guilbert, la jeune fille pas douée à la robe verte et aux gants noirs que l’on décourageait de «faire» chanteuse finit par incarner «La chanson», statue qui trône dans la salle à manger de l’Hôtel de Ville parisien. CQFD !

Caroline Loeb

"Mistinguett, Madonna & Moi" écrit et interprété par Caroline Loeb se joue au Théâtre des Blancs Manteaux à Paris.



Mistinguett, Madonna et moi: le site.

Le chapeau de Mireille


Insatiable Baptistou, j’ai souvent conté les circonstances touchantes qui m’ont valu d’être l’unique interprète du Chapeau de Mireille. Les re-re-voili… Comme à chacune de ses rentrées, Georges testait avec ses copains ses nouvelles chansons en vue de Bobino. J’étais dans une période de problèmes sentimentaux qu’il connaissait bien sûr; il me chante Le Chapeau – je la trouve très réussie – et lui demande “Rejoue-la moi”. Il la rejoue.
- Elle te plaît?
- (Sans même me douter de ce qui allait se passer) J’en ferais bien mes beaux dimanches !
- Alors je te la donne…
Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, Brassens n’était pas du genre à faire de grandes démonstrations publiques ou privées, envers ses amis. Mais il s’arrangeait toujours pour le leur montrer à l’occasion, et là, “l’occasion” était un sacré cadeau (je n’ai pas dit “un cadeau sacré”, mais mieux que ça…).
Quelques mois plus tard, je la chante chez les Carpentier.
Maritie: Dites-donc, Marcel, ce n’est pas un petit laissé-pour-compte qu’il vous a donné là, votre ami Georges?
- En effet, j’en suis encore tout retourné.
Georges (dans sa moustache): Bof! Il la chante bien mieux que je n’aurais su…
Ces mots devant quelques millions de télespectateurs. No comment.

Marcel Amont

Georges Brassens accompagne Marcel Amont sur Le chapeau de Mireille

Le regard de Vincent



En quête d’idée neuve, à sec de thématique, ce blog sommeillait depuis presque un mois… Mais voilà qu’un ami, Vincent Pierre, qui en fut à l’origine, me force à me pencher sur un thème inchantable : le cancer. Car Vincent est parti, fauché par la sale bête, alors qu’il s’apprêtait, semble-t-il, à la juguler. Il n’avait que 47 ans. Peu de chansons ont su transcender cette question. Vieillir de Jacques Brel (“Mourir face au cancer par arrêt de l’arbitre”, 1977), Marcia Baïla (1984) des Rita Mitsouko, Un autre monde (1984) de Téléphone, Faut faire avec (1999) de Bécaud… La chanson n’est plus faite pour qu’on s’apitoie ; il est passé le temps de Berthe Sylva. Mais des dizaines de refrains ont pleuré la perte d’un ami. Une chanson de Jean Ferrat pourrait avoir été dédiée à Vincent. “Tu aurais pu vivre encore un peu/ Pour notre bonheur, pour notre lumière/ Avec ton sourire, avec tes yeux clairs/ Ton esprit ouvert, ton air généreux…” (Tu aurais pu vivre, 1991). Car Vincent faisait partie de ces amis précieux dont la compagnie nous élève.
Chez lui, dans la grande maison blanche du chemin des Champacs, nous refaisions le monde, la politique et nos vies, nous refaisions la chanson aussi (il aimait Léonard Cohen, George Harrison, Tété, Jeanne Cherhal, Barbara…), l’écoutant nous chanter les siennes - car il en écrivait!, et nous nous obstinions à nous amuser! Trouver le bon sujet, celui qui nous ferait rire. C’était salutaire de rire avec Vincent. C’était bon pour l’esprit. Et bon pour la santé… “Santé!”, comme il s’évertuait à lancer, son verre à la main, quand nous trinquions aux jours meilleurs… Ensuite, la table dressée, il nous prévenait immanquablement: “Goûtez-moi ça, vous allez m’en dire des nouvelles. Je le réussis toujours magnifiquement…” Sa vivacité, son esprit, son humour rendaient ces soirées essentielles, sa verveine délicieuse et nos fous rires “inextinguibles” comme nous aimions les qualifier. Apte à cultiver notre mélancolie. À lui reprocher de s’être fait la belle. “Tu aurais pu vivre encore un peu/ Mon fidèle ami, mon copain, mon frère/ Avant de partir tout seul en croisière/ Et de nous laisser comme chiens galeux…” (Tu aurais pu vivre, Jean Ferrat)
Intelligent, Généreux, Cultivé (mais très cultivé!... Vincent nous épatait par ses références quasi-encyclopédiques), Drôle (mais alors infiniment drôle), Amoureux, Attentif et Fidèle sont des qualités que l’on retrouve rarement chez une même personne… Non seulement Vincent les cumulait, mais en plus il les portait haut! Et puis, comme si cela ne suffisait pas, il était doté d’un COURAGE devant lequel nous nous sommes tous inclinés. Jamais une plainte, aucun abattement… Un type exemplaire! Dont Joseph et Rosalie, ses enfants, pourront toujours être fiers.
Et puis “Le Doc” comme on l’appelait – Vincent Pierre supervisait la cellule inter-régionale d’épidémiologie Réunion-Mayotte dans l’océan Indien - avait le goût des surprises. Nous avions prévu il y a quelques mois de partir en familles à l’île Rodrigues pour une semaine de vacances. N’était-ce pas la bonne destination pour le voir enfin effectuer quelques figures de Kite surf, ce sport de glisse auquel il venait de se mettre avec son bel enthousiasme? Hélas, par la force des choses, le projet n'est plus de mise. Pourtant, heureux de ses récents résultats médicaux, il avait décidé, sur un court de tennis, le 27 septembre dernier, entre deux séances de chimio, qu'on y aille début 2009. “N’en parlons pas à Anne, ni à Elsa, on leur annoncera pour Noël quand nous aurons tout organisé.” C’était notre dernier secret. Et là, Vincent, tu m’obliges à le révéler… Salut l'ami! On n’en a pas fini de parler de toi. Cependant, vois-tu, je vais finir par t’en vouloir d’avoir Ferrat dans la tête. Car… “on aurait pu rire encore un peu/ Avec les amis des soirées entières/[…] Et dans la beauté des choses éphémères/ Caresser nos femmes et lever nos verres/ Sans s’apercevoir qu’on était heureux.”
La chanson, parfois, dit si bien les choses.

Baptiste Vignol

Tu aurais pu vivre par Jean Ferrat


Critique



“Écrivez vingt livres, un critique vous jugera en vingt lignes, et vous ne serez pas le plus fort” s’attristait Jules Renard en 1898. Quatre-vingt-deux ans plus tard, assommé par des critiques pleines de fiel, Renaud expédierait à sa façon les “journaleux”, ceux “qui parlent pas, qu’écrivent pas, qui bavent” et “foutent [s]a révolte au tombeau”: “T’t’façon, j’chante pas pour ces blaireaux/ Et j’ai pas dit mon dernier mot!” (Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ?, 1980)
La fonction de critique a toujours embarrassé les artistes qui, quand paraissent leurs ouvrages, doivent parfois essuyer une glose contemptrice... À tel point qu’à 80 ans, Charles Aznavour reconnaissait : “La critique, la critique/ On a beau dire au fond: Que l’on s’en contrefout/ La critique, la critique/ Vous détruit le moral et vous/ En fout un coup.” (La critique, 2003)
Certains journalistes cependant font œuvre de critique, de culture et de pertinence. Les chroniques d’art d’Hector Obalk (Elle), les papiers littéraires d’Émilie Colombani (Technikart) ou les billets d’Alain Riou (Nouvel Observateur) par exemple donnent toujours envie d’aller voir une exposition, d’ouvrir un roman ou de se plonger dans un film. La ritournelle compte aussi ses experts. Bertrand Dicale en fait partie. Mais en septembre 2008, après 21 ans passés à faire partager sa passion, il a quitté Le Figaro - pourtant devenu grâce à lui un journal de référence pour ce qui concerne la Chanson. Signal inquiétant ?
Sans aucune véritable émission de télévision, avec un Jean-Louis Foulquier récemment remercié, un Bertrand Dicale en jachère (même si l’on peut lire son blog, ou découvrir ses coups de cœur dans l'indispensable Chorus), la chanson semble engagée sur une mauvaise pente… Après dix années de prospérité, elle s’apprête à vivre une période difficile comme ce fut le cas dans les années 90. S’il demeure dans la presse généraliste quelques plumes avisées, deux ou trois émissions convaincantes (dont la toute nouvelle d'Aude Lavigne, “À nous de jouer” sur France Musique), comment ne pas s’alarmer ? La mort du disque annoncerait-elle la fin d’un art vieux d’un siècle ? Sans bon relais médiatique pour le promouvoir ni CD à acheter, les maisons de disques vont prendre l’eau, le public se retrouver sans infos, et les chanteurs bien en peine de se produire. La crise se profile, et la critique n’aura plus rien à critiquer… Le joli tableau. Sauf à redéfinir un nouveau modèle de critique, de production et de diffusion en s'appuyant sur les modes actuels de communication.

Baptiste Vignol

"Jacques, Georges et le lapin à la moutarde de ma mère..."



Brassens était pétri de pudeur et d’humanisme. Quand ma mère était mourante, je pleurais un jour dans mes nouilles impasse Florimont; sa “gouvernante” Sophie et lui gardaient le silence, gênés. Je sanglote: “tu dois me trouver ridicule de chialer comme une gonzesse”. Il me répond: “Si c’était moi, ça ferait bizarre, mais pas toi…”
Sachant que nous étions amis, Maurice Chevalier, le très respecté pater familias es show bizz, me demande – quelle modestie de la part d’une immense star internationale !- si Georges accepterait que nous nous rencontrions tous les trois. Non seulement ce dernier accepta avec enthousiasme mais, au dessert, il sortit sa guitare et chanta au vieux, plus qu’ému, jusqu’à ses chansons les plus oubliées – y compris de lui-même.
Le lendemain, je dis à Georges : “Quel dommage pour tout le monde que je n’aie pu enregistrer ces moments inoubliables !”
- Eh! cornifle, qu’est-ce qui t’en empêchait ?
- Si je l’avais fait en prévenant, ça rompait le charme; sans prévenir, c’eût été un abus de confiance.
Il n’a rien répondu, mais il m’a tapé très fraternellement sur l’épaule sans commentaire. Il avait apprécié.
Ce même jour, ma mère nous avait préparé un lapin à la moutarde, la recette qu’elle réussissait le mieux.
"Georges se régale, on dirait. Reprenez-en Georges !
- Mais non mais non, mais si mais si…" Il en reprend.
Quelques temps plus tard, à peine je rentre du Japon, il m’appelle:
- Ah! important, me fait-il. Pendant que tu faisais le beau en Extrême Orient (qu’est-ce qu’on peut bien aller foutre si loin…), le père Chevalier m’a invité à Marnes. Ayant noté que je reprenais chez toi du lapin (à la moutarde), c’est ça qu’il a fait servir… Or – dis-le avec ménagement à ta maman que j’aime beaucoup et que je n’ai pas voulu peiner – je DÉTESTE le lapin, particulièrement quand il est à la moutarde !
Voila comment se comportait la star (!) Brassens avec les petites gens!


Brel. Nous nous sommes pas mal cotoyés amicalement dans les cabarets parisiens des années 50 (“Patachou”, “La Villa d’Este”, les “Trois Baudets”). Si on se rencontrait avec plaisir, je n’ai pas fait partie de ses proches – qui le disaient brillant, généreux et tourmenté. Plus tard, nous nous croisions souvent sur les terrains d’aviation et parlions beaucoup plus aéroplanes et voyages que canzonnetta. Au début, il m’apparaissait comme un sage auteur interprète (“l’abbé Brel”…). Comme tout un chacun, j’ai vu, à une certaine période, une fièvre communicative s’emparer de lui. On a dit, et c’est probable, que les bouleversements de sa vie “perso” l’ont transcendé dans son art; François Rauber, son ami et orchestrateur, ajoutait que c’est surtout, artistiquement, le fait d’élargir ses possibilités mélodiques, harmoniques, scéniques, en renonçant à n’être accompagné que de sa guitare, qui lui a fait gagner du temps.
En somme, la différence entre Brel et Brassens, c’est que quand tu discutais avec Brel tu te disais, purée, il est intelligent ce mec. Avec Brassens, tu te disais que, finalement, t’étais pas si con que ça. Or, ils étaient très intelligents l’un comme l’autre. Mais Georges avait cet incroyable humanisme, cette humanité."

Marcel Amont

Brassens évoque le souvenir de Jacques Brel

D'assertions en acouphènes



Pour parler des Intellectuels, l’une des chansons de MON CŒUR S’ENVOLE (1992), Charles Trenet précisait, en s’en réjouissant, qu’il devait être le premier à chanter le mot palimpseste: « Ils connaissent tout de l'Univers/ De son endroit de son envers/ Changeant en un grand palimpseste/ La voûte céleste ». Car la chanson, cet art mineur, est loin d’avoir épuisé nos dictionnaires ! C’est aujourd’hui le tour de Maxime Le Forestier d’innover en plaçant acouphène : « Tu fais ton choix, tu n'as plus droit qu'à un son/ Comme le bourdon,/ Comme l'acouphène… » (Sur deux tons, 2008). Mais l’état lamentable du marché du disque français n’aura pas aidé le parolier à populariser ce joli nom. RESTONS AMANTS, son dernier CD, n’a pas rencontré le succès escompté (à peine 40 000 albums vendus depuis sa sortie en mai 2008). Désespérant. L’avenir de la francophonie passera-t-il par la chanson ?... Heureusement, il nous reste quelques politiques lettrés… Après que Martine Aubry ait jugé “lamentable” l’assertion selon laquelle François Bayrou sous-entendrait qu’elle lui aurait confié avoir voté pour lui au premier tour des élections présidentielles, le leader centriste (qui ne s’est jamais départi de ses réflexes de professeur et le grec, ça le connaît !) a déclaré : “Il arrive qu’on ait des manifestations auditives, on appelle cela des acouphènes, alors j’ai dû avoir des acouphènes.” Insufflant au mot plus d’écho que n’en donnerait même un bon couplet.

Baptiste Vignol