Comparaison n’est pas raison


Mercredi 17 octobre 2007. En phase de qualification pour l’Euro 2008, l’équipe de France de football bat la Géorgie 2-0. Deux buts marqués par Thierry Henry, ce qui porte son total à 43, reléguant ainsi à la seconde place le vieux record (41) de Michel Platini. Le lendemain, les gazettes s’extasient: “Thierry Henry efface des tablettes Platini.”
L’affirmer aussi froidement, c’est avoir le nez plongé dans ses statistiques. N’aura-t-il pas fallu 96 sélections au néo-Barcelonais pour dépasser son aîné, quand ce dernier avait établi son record en 72 rencontres internationales? L’efficacité réside dans ce pourcentage: si Platini plantait 0,57 buts par match, l’attaquant n’en met “que” 0,45 au fond des filets! Et puis c’est nier l’évidence: Thierry Henry n’aura pas aussi fortement marqué son époque. Il n’aura jamais eu le rendement ni la classe de Michel Platini qui ont ouvert à son aura le domaine de la chanson. « Mon Italie c'est Platini de Saint-Étienne/ C'est Fellini, Mastroianni qui dit je t'aime… » (Mon Italie) assurait Dalida en 1984.
À cette époque, Platini avait déjà quitté les Verts, s’imposant à Turin comme une légende du calcio. À l’instar d’un Zidane qui deviendra Zizou, un hypocoristique faisait déjà flores: il était devenu Platoche.
Son autorité naturelle, la précision chirurgicale de ses coups-francs (ne dit-on pas encore « un coup-franc platinien » ?), sa vista, ses ouvertures au millimètre épataient tant les spécialistes qu’on parlait de génie pour évoquer le stratège : « Chacun rêvait sur ses crampons/ Du génie qui habitait Michel Platini » (Numéro 10, 1998), comme s’en souviennent Tom Novembre et Charlélie Couture dans une chanson qui relate leurs jeunes années de footballeurs.
Fort de trois Ballons d’or (1983-84-85), de trois titres de capo canoniere (meilleur buteur du championnat italien), il francese, comme l’appelaient les tifosis, n’avait qu’un concurrent : Diego Maradona. « De Marcel Picot à Maracana/ De Saint-Étienne à Mar Del Plata/ […] Pour tout le monde la récompense/ C’était de voir jouer Platini » (Numéro 10).
S’il officia pour Nancy, Saint-Étienne et Turin, c’est avec l’équipe de France qu’il bâtit sa légende. Le foot était encore un jeu de proximité. Ses stars accessibles. Elles pratiquaient un sport romantique où le talent, l’instinct et la technique prévalaient à la force physique et les tactiques cadenassées. Muni du brassard tricolore, Platini s’imposa comme une idole planétaire. Soixante-douze sélections pour trois matchs d’anthologie ; assez pour vous donner la postérité !
Le premier fait d’arme s’accomplit à Séville, au Mundial 1982. Une demi-finale grandiose, épique et dramatique. Mieux qu’une pièce de théâtre ! Patrick Battiston s’y fait agresser par le gardien adverse, Harald Schumacher. Le défenseur est inerte : traumatisme crânien. On craint le pire. Les minutes filent. On l’évacue sur une civière. Platini lui tiendra la main jusqu’aux limites du terrain. L’image fera le tour du monde. Vingt-trois ans plus tard, Bartone et Clarika en frémissent encore : « Tu peux me piétiner, […] me faire une Schumacher/ J’en aurai moins de rancœur que n’en ont eu les Bleus/ De France-Allemagne 82 » (France/Allemagne 82).
La deuxième bataille se passe à Marseille pendant l’Euro 84. La France et le Portugal s’affrontent pour une place en finale. Les Lusitaniens poussent les Bleus en prolongation. Le spectre de Séville se profile… Mais une percée héroïque de Jean Tigana profite à Platini qui, dans un trou de souris, envoie la France à Paris.
Le point d’orgue du 21 juin 1986 a perpétué d’inaltérables harmoniques. Ce jour-là les Bleus rencontrent le Brésil à Guadalaraja, pendant le mondial Mexicain. Y a d’la samba dans l’air, et des artistes sur le terrain ! La ferveur est exceptionnelle. « Le genre humain, tous les oiseaux/ Dans le ciel blanc de Mexico/ Tout devenait si personnel entre eux et nous » (Achille à Mexico, 1998) relèvera Jean-Louis Murat. Après des débuts difficiles contre les Danois, après avoir éliminé les Italiens, les Bleus doivent affronter le onze auriverde, emmené par Zico, « le Pelé blanc ».
Jamais la France n’a aussi bien manœuvré. Son style est fluide, inventif, efficace - même si son capitaine, affaibli par une pubalgie, joue sous infiltration. C’est le premier jour de l’été, l’anniversaire de Platini, il fête ses 31 ans, et l’on assiste à un feu d’artifice. « Je ne crois plus à ma vie d’artiste » s’emporte Murat, « Mais s’ils gagnent ce soir, on verra… » Et l’on a vu ! Au bout d’un suspens haletant, d’une rencontre ponctuée de phases de jeu inédites, la France sort le Brésil, avant de plier à nouveau face à l’Allemagne de Schumacher…
C’est à coups d’exploits de ce calibre, d’intenses émotions et d’humilité que l’on s’immisce dans la mémoire collective, et qu’on finit par éveiller de la nostalgie : « Qu'allez-vous penser de moi si/ J'attrape en rayon "Les années Platini"? » (Quatrièmes de couverture, 2004) s’inquiète Vincent Delerm…
Oui, Michel Platini a marqué le cours de nos vies, au point d’être la cause d’improbables vocations. Écoutons donc Thomas Pitiot, qui abandonna le piano auquel il semblait promis : « Fallait me voir quand j’étais mioche, j’pianissimais en érudit,/ J’mezzofortais comme un gavroche puis j’ai découvert… Platini » (L’ami piano, 2005)!
Thierry Henry dépassera sûrement les 50 buts en sélection; on en parlera peut-être dans vingt ans comme on évoque encore Justo Fontaine et son record inégalable de 13 buts en un seul mondial (Suède, 1958). Mais l’ancien attaquant d’Arsenal ne sera jamais un champion de la trempe des Platini, Cruyff, Maradona, Pelé, Ronaldo, Zidane ou Rodalninho. Ces joueurs d’exception, on les idéalise, puis on les chante sur tous les tons. En 1982, sortait un 45 tours qui passerait inaperçu. Rémy Tarrier y évoquait une banale rupture amoureuse. Pourtant, il le faisait avec des mots qui, un quart de siècle plus tard, toucheraient en plein cœur les amoureux du beau jeu, pour lesquels le football s’est égaré dans les statistiques, la combine et l’Intertoto. “T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne/ Sensuelle comme un p’tit pont d’Pelé dans un mouchoir de poche” (Il n’y aura pas de match retour) affirme le chanteur éconduit, avant de conclure : “ Ne me restent que ton maillot, l’odeur de ta sueur/ Et la trace de tes crampons en bleu sur le cœur”.

Baptiste Vignol

Quelques vidéos :

http://fr.youtube.com/watch?v=coSfMSUSVPI
http://fr.youtube.com/watch?v=ph6GC47YI6g
http://fr.youtube.com/watch?v=QgzwRMtVpgo


Y a d’la samba dans l’air

«Le Che n’a jamais cherché à dissimuler sa cruauté. Bien au contraire. Plus on sollicitait sa compassion, plus il se montrait cruel. Il était complètement dévoué à son utopie. La révolution exigeait qu’il tue, il tuait; elle demandait qu’il mente, il mentait.»
Javier Arzuaga, aumônier de la prison de la Cabaña (Cuba) dont Che Guevara fut le directeur en 1959.



« Adieu Gary Cooper, adieu Che Guevara/ On se fait des idoles pour planquer nos moignons/ […] Et nous sommes prisonniers de nos regards bidon » (713705 cherche futur, 1982) constate Hubert-Félix Thiéfaine qui ne se berce pas d’illusions…
Voilà quarante ans aujourd’hui qu’Ernesto Guevara est tombé au combat.
C’est en découvrant la misère des mineurs de cuivre de la Braden Company au Chili, lors d’un voyage de sept mois à travers l’Amérique latine, que ce jeune médecin argentin, épris de poésie et de philosophie, décide de se vouer à la lutte politique, convaincu que l’avenir du monde passe par le socialisme : « J’ai juré de ne jamais m’arrêter avant de voir ces poulpes capitalistes exterminés. Je me rends au Guatemala pour devenir un révolutionnaire authentique » écrit-il à sa tante. Il a alors vingt-trois ans et pense que la lutte armée est l’unique solution pour se libérer de l’impérialisme « Yanki ».
Après avoir délivré Cuba du tyran Batista en janvier 59, après avoir travaillé à la consolidation du nouveau gouvernement, parcouru la planète en tant qu’ambassadeur itinérant pour nouer des relations économiques avec d’autres pays, l’alter ego de Fidel Castro abandonne le pouvoir pour reprendre le maquis, au Congo d’abord, puis en Bolivie, avec la volonté d’y allumer de nouveaux Viêt-Nam, d'embraser ces continents pour les libérer du joug des États-Unis…
C’est au fond d’un canyon bolivien, où il se terrait, affamé, avec une quinzaine de guérilleros, qu’il se fait arrêter par la CIA, le 8 octobre 1967, avant d’être sommairement abattu le lendemain. « Allongé, les yeux grands ouverts / À l’hôpital de Vallegrande / Chemise déchirée […] quatre balles, les poumons percés, /[…] Cet insomniaque pulmonaire / A toujours cet air inspiré… » (La mort du Che, 2004) écrit Bernard Lavilliers pour dépeindre le cadavre du héros, exposé dans une morgue improvisée où des centaines de Boliviens défilent pour lui rendre hommage.
Que reste-t-il du condottiere en 2007 ?
Une photo d’abord, d’Alberto Korda. On y voit Guevara coiffé d’un béret à étoile. Ce portrait orne aujourd’hui des millions de T-shirts.
Un surnom, ensuite : le Che, comme des cubains castristes l’avaient surnommé ; che étant une interjection familière du parler argentin, l'équivalent de hombre en espagnol. Le Che, c'est le Mec.
Et des dizaines de chansons… La plus connue,
Hasta siempre, ayant été écrite en 1965 par le cubain Carlos Puebla.
Deux ans plus tard, de retour de Cuba, Jean Ferrat enregistre un 33 tours militant où il justifie la Révolution. « Cent millions de métis / Savent de quel côté / Se trouve la justice / Comme la dignité » (Les guérilleros, 1967). Il y glorifie notamment le combat des guérilleros : « Avec leurs barbes noires/ Leurs fusils démodés/ […] Ils ont pris le parti / De vivre pour demain / […] Les armes à la main. » Le Che vient d’être exécuté, et le chanteur proclame : « Le nom des sierras / De tout un continent / Rime avec Guevara… ».
Que sait-on aujourd’hui des guérillas (« La guérilla, c’est la guerre du peuple dans son entier contre l’oppresseur » disait Guevara) ? De la lutte des peuples contre l’impérialisme nord-américain ? Se souvient-on que les dictatures fleurissaient jadis en Amérique latine et qu’elles étaient soutenues par Washington ? À l’ère de la globalisation, l’Amérique de Che n’existe plus. Tous ses chefs d’État, y compris les plus virulents, respectent l’économie de marché, même s’ils prétendent la réguler par la politique.
La jeunesse bourgeoise qui porte sur sa poitrine le visage de Che Guevara n’a plus la moindre idée de ce qu’est la Révolution… Gagnée par l’obésité, Internet et le consensus, elle n’a du barbudo qu’une simpliste image du martyr. Che Guevara, c’est un t-shirt, un poster, une idole quasi rock’n’roll (« Sur les murs sans joie / De ce pauvre boui-boui / Y avait Che Guevara / Les Pink Floyd et Johnny » Germaine, Renaud, 1977) ; une preuve indélébile d’attitude vaguement rebelle (« T’en fais pas, Papa, mon amoureux tu l’aim’ras / Il a tatoué Guevara sur le bras », Mon amoureux, Renaud, 1994) ; une image fourre-tout déclinable à l’envie : « T’es mon Thema, mon clip des clips / Mon JT, mon Michel Drucker / Mon che Chevara, mon Œdipe » (Toi pour moi, Clarika, 2005). Une gueule d’ange à béret, un guérillero romantique.
Un ouvrage récent, « La face cachée du Che », démystifie l’icône de la révolution cubaine. Présenté comme un tortionnaire stalinien, froid, rigide, imbu et arrogant, on y apprend que le Che tuait comme on avale un verre d’eau. À qui fera-t-on croire qu’Ernesto Guevara était un saint ? Si la cause pour laquelle il se battait était belle, les moyens qu’il se donnait pour la défendre étaient inhumains. Au nom de l’idéal, il tirait sans pitié. « Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre / Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui » (Le Bilan, 1980) chanta plus tard Jean Ferrat en évoquant les millions de morts victimes du communisme. « C'est un autre avenir qu'il faut qu'on réinvente » suggère-t-il alors, « Sans idole ou modèle, pas à pas, humblement / Sans vérité tracée, sans lendemains qui chantent / […] Un avenir naissant d'un peu moins de souffrance. » (Le Bilan)
À l’heure où des populations périssent à cause de notre modèle économique mondial - tandis que d’autres se dandinent en écoutant leur i-pod...; à l’heure où l’échauffement du climat permet d’envisager froidement la fin de l’humanité ; ne devrions-nous pas changer enfin de développement, enclencher un partage équitable des richesses et protéger notre environnement ?
Voilà ce que pourrait être la Révolution du XXIe siècle, puisque l’avenir passera par là. Sans quoi «
Le quart monde / Dira aussi « Basta » / À la misère du monde» et entonnera : « Viva Che Guevara ! Zapata ! Pancho Villa ! Pour eux la mort / Pour nous la samba ! » (Adios Zapata, Renaud, 1994).

Baptiste Vignol

En (l)armes


Tous les enfants du monde jouent à la guerre, aux gentils contre les méchants. Tous se tirent dessus avec de faux revolvers, mourant les bras en croix, les yeux grands ouverts. “L’été sur les plages/ C’tait l’débarquement”, se souvient Renaud: “J’étais les GI’s / T’étais les All’mands / […] Et ma cane à pêche / C’tait un bazooka” (Le sirop d’la rue, 1991)… Pourtant, il est des pays où les enfants sont armés pour de vrai et jusqu’aux dents, vêtus de treillis caca d’oie, trop grands pour eux. Ceux-là ne font pas semblant et s’entretuent pour de bon.
Dans l’Ouganda d’Idi Amin Dada des ados marchent au pas / Certains pensent à s’échapper mais ça ne marche pas / […] Il faut sauver l’enfant soldat” répète MC Solaar dans un morceau dont le titre est la célèbre chanson populaire Au clair de la lune (2007).
2 octobre 2007, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, l’Argentine, la Croatie, le Guatemala, le Laos, la Mauritanie, le Maroc et l’Ukraine parafent les “Engagements de Paris” qui interdisent d’enrôler des enfants. Ces sept pays rejoignent ainsi les 59 États qui ont signé ces principes en février 2007 lors d’une conférence internationale intitulée “Libérons les enfants de la guerre”. Et Solaar d’insister: “Je parle à la droite, je parle à la gauche, je parle au centre/ Il faut remettre la balle au centre, qu’on s’concentre sur l’enfant soldat”.
Si les guerres n’ont pas d’âge, celui des combattants est régi depuis peu. Selon les Engagements de Paris, même un franc-tireur de moins de dix-huit est un “enfant soldat”.
Au Moyen Âge en revanche, un garçon de sept ans pouvait recevoir une éducation militaire. Écuyer à douze ans, il suivait son chevalier, s’accoutumant au combat avant d’être adoubé. Quelques siècles plus tard, des convois d’adolescents furent envoyés sur le front pendant la Guerre de Sécession. Il y eut ensuite les Marie-Louise, puis des centaines de polonais lors de l’insurrection de Varsovie à la fin de la Seconde Guerre mondiale… Un monument leur rend hommage au cœur de l’ancien ghetto. Les Jeunesses hitlériennes, enfin, en embrigadèrent des milliers pour défendre Berlin. Le reporter John Florea immortalisa ce désastre en photographiant la détresse d’un allemand, prisonnier de guerre à quinze ans. Diffusé par le magazine Time, ce cliché n’aura pas suffisamment frappé les consciences pour que cesse cette ignominie moyenâgeuse.
Le monde des années 1980 fut marqué par les guerres ethniques et les rébellions. Est-ce une photo ou bien un documentaire qui, en 1985, motiva Daniel Balavoine pour son Petit homme mort au combat : « Étendu / Noyé de poussière / Un enfant fixe le néant… » ? Livrés à eux-mêmes dans des pays où la scolarité n’est pas assurée, dociles et corvéables, des dizaines de milliers d’enfants, âgés d’à peine dix ans, furent recrutés par des armées nationales, ou bien alors embrigadés par des factions en lutte contre le pouvoir. Drogués, dressés comme des chiens, on en fait des kamikazes au service d’idéologies. La même année que Balavoine, Renaud rappellait dans une de ses chansons coup de poing: “Déchiqu’tés aux champs de mines / Décimés aux premières lignes / Morts les enfants de la guerre / Pour les idées de leurs pères…” (Morts les enfants, 1985)
Le trafic des armes légères a facilité cet enrôlement. 500 millions de fusils, de pistolets et de mitraillettes seraient en circulation dans le monde. Leur propagation encourage le recours à la violence. “Faciles à se procurer et faciles à manier, les armes légères ont été le principal, voire l’unique moyen de combat utilisé dans la majorité des conflits récents” souligne Kofi Annan.
Un enfant, avec un fusil trop grand / Un enfant marche lentement, à pas hésitants…” (Petit, Bernard Lavilliers, 1988). “Dans dix ans, si jamais y a plus l’enfer” poursuit Lavilliers, “Tu raccrocheras ton fusil / Comme un cauchemar qu’on oublie, apparemment / […] Petit, que vas-tu devenir ?
La réintégration dans la vie civile est justement l’une des priorités des Engagements de Paris. Et l’on sait qu’elle doit passer par l’école !
Ce thème difficile a touché la variété. Voilà qui pourrait lui donner une plus large audience. Alors qu’on l’interrogeait sur son dernier CD, MC Solaar répondait: “Mon fil rouge, ça a été des trucs importants: les enfants soldats, le manque d’eau, les flingues… Peut-être qu’après, les gens iront se renseigner, voir les associations…” Louable intention. Pour appuyer son propos, le rappeur s’adresse au jeune public, trop souvent ébloui par les paillettes et la real TV: “J’te parle aussi à toi l’ado […] / C’est des méninges au minot qu’il faut, pour sauver l’enfant soldat” (Au clair de la lune, 2007). Dont acte.
Il faut également saluer la démarche de Rama Yade grâce à qui s’est tenue, en accord avec l’Unicef, la réunion du 1er octobre à New York - bien que les Etats-Unis n’aient pas signé ces Engagements qui risqueraient de contrecarrer leurs intérêts…
En attendant, les dépêches continuent de tomber. 14 septembre 2007: “Au moins 54 enfants ont été recrutés par les milices qui se disputent le contrôle du Nordkivu, en République démocratique du Congo…”; 25 septembre 2007: “Guy Verhofsstadt (premier ministre belge) réclame l’arrestation du chef de guerre ougandais Joseph Kony, responsable de l’enrôlement de milliers d’enfants soldats…”; 5 octobre 2007: “On dénombre environ 70 000 enfants soldats en Birmanie”, etc.
Les Nations Unies estiment aujourd’hui à plus de 250 000 les enfants, filles et garçons, recrutés illégalement par des groupes armés en Afrique, au Proche Orient, en Asie (Birmanie, Népal, Sri Lanka) et en Amérique Latine (Colombie). Ces enfants soldats, s’ils parviennent à survivre, à grandir et se réinsérer dans la société, auront toujours « au fond des yeux, des éclairs de feu / Déchirés par les barbelés / Et de temps en temps, du cristal de sang… » (Petit, B. Lavilliers).

Baptiste Vignol



Je suis une tombe


Voilà dix-huit ans que l’Europe […] avait inséré dans le traité de Berlin l’engagement solennel de protéger la sécurité, la vie, l’honneur des Arméniens. Et vous vous étonnez que les Arméniens, qui sont les victimes de ce manquement à la parole européenne, aillent dans les capitales, à Paris, à Londres, essayer d’éveiller un peu la pitié, l’attention de l’Europe!
Discours de Jean Jaurès dénonçant le 3 novembre 1896 le massacre des populations arméniennes.

« Ils sont tombés sans trop savoir pourquoi / […] Par milliers, par millions, sans que le monde bouge / […] Puisqu'ils étaient fautifs d'être enfants d'Arménie » (Ils sont tombés, 1976). Charles Aznavour évoque ici les massacres dont furent victimes 150 000 Arméniens, en Anatolie d’abord, entre 1894 et 1896. C’est précisément ce bain de sang que condamnait Jaurès à la Chambre des Députés, en faisant l’inventaire des « vieillards massacrés » par les forces du sultan de l’empire Ottoman, des « enfants égorgés », des « femmes enceintes éventrées, et leurs fœtus embrochés, promenés au bout des baïonnettes », des « viols », des « pillages » et des « incendies » perpétrés contre cette population. « Voilà ce qui a été fait, s’insurgeait Jean Jaurès, voilà ce qu’a vu l’Europe, voilà ce dont elle s’est détournée ! »
Vingt ans plus tard, un second pogrom anti-arménien causa deux millions de morts dans l’indifférence générale. « Nul n'éleva la voix dans un monde euphorique / Tandis que croupissait un peuple dans son sang / L'Europe découvrait le jazz et sa musique / Les plaintes de trompettes couvraient les cris d'enfants » (Ils sont tombés). C’est ainsi que fut accompli, sur les hauts plateaux de Caucase, le premier « génocide » du XXème siècle, alors que le mot n’existait pas encore (il fut créé en 1944). « Palestiniens et arméniens / Témoignent du fond de leurs tombeaux/ Qu'un génocide, c'est masculin / comme un SS, un torero » (Miss Maggie) rappellerait Renaud en 1985, alors que l’Arménie n’était plus, depuis 1921, qu’une anodine République soviétique, et que la communauté internationale refusait d’admettre les abominations commises en 1915.
Le 21 septembre 1991, ce petit territoire qui ne couvre qu’une modeste partie de son fief historique, accède enfin à l’indépendance; l’ancienne Arménie, et son symbolique Mont Ararat, restant attachée à la Turquie. Voilà donc seize ans que cette nation, l’une des plus anciennes civilisations indo-européennes, conduit elle-même sa destinée. «Indépendante sur son sol légendaire / Elle se prend en main, et respire et revit » (Tendre Arménie, 2007) se réjouit Charles Aznavour, figure éminente de la diaspora arménienne. Porte-drapeau d’une communauté qui a su conserver, malgré des siècles d’opprobre et d’humiliations, son âme et ses traditions, ce personnage d’envergure mobilisa notamment une vingtaine d’artistes (parmi lesquels Alain Souchon, Vanessa Paradis, Renaud, Gilbert Bécaud…) pour enregistrer un 45 tours (Pour toi Arménie) afin de récolter des fonds après le séisme qui ravagea le pays et fit 30 000 morts en décembre 1988. Dans la chanson Tendre Arménie (2007), Charles Aznavour revient sur cette catastrophe et le sort funeste qui semblait s’acharner sur ce pays : « D'attaques meurtrières en tremblement de terre / […] Perdue dans ses montagnes aux portes de l'Asie / Son histoire est tachée du sang de mille guerres / […] Elle a gardé sa langue et sauvé sa culture ».
Le monde des arts compte plusieurs talents d’origine arménienne (Jean Carzou, Atom Egoyan, Robert Guédiguian…). La chanson française également : Charles Aznavourian, évidemment, Henri Tachan (« C'est bien parc’que j’m’app’lais Tachdjian / Que cet enfoiré d'enseignant / M’a fait rerépéter mon nom / En travers, en large et en long, / J’avais onze ans, c’était la nuit, / J’y repense encore aujourd’hui... » Dupont, 1978) ou Vincent Baguian aujourd’hui.
Alors que l’Arménie vient de fêter le seizième anniversaire de son indépendance, que le Congrès américain prépare une résolution reconnaissant son génocide, Vincent Baguian propose dans son nouvel album une complainte bouleversante sur le thème de l’identité. «Comment savoir où je vais / Si je ne sais pas d’où je viens ? / […] Comment savoir qui je suis / Sans savoir de qui je tiens ? » (Je suis une tombe, 2007).
À l’heure où la Turquie, pour des raisons d’éventuelles compensations financières, refuse de reconnaître le génocide de 1915, où Israël, au nom de la géopolitique régionale, conteste l’ampleur des massacres, où seulement trois nations européennes (la Belgique, la France et la Grèce) ont entériné ces atrocités, Baguian rappelle à quel point l’on peut se sentir égaré quand on est sans racines : « Je suis à moi-même étranger / En ne connaissant rien du nom qui est le mien. »
Cette chanson prend un écho dramatique en ces jours barbares où « la brute humaine se déchaîne » (J. Jaurès), au Darfour maintenant, comme elle s’est déchaînée au Rwanda naguère, au Biafra ou bien au Cambodge… Ne vient-on pas d’inculper, le 19 septembre dernier, un ex-lieutenant de Pol Pot, Nuon Chea, de crimes contre l’humanité ?
« Moi je suis la tombe d’une partie du monde » affirme Vincent Baguian, rappelant au passage une vérité essentielle : pour vivre en paix, il faut l’être avec son histoire ! « Je ne parle pas d’un pays/ Mais de toutes les Arménies/ Quand s’ajoute à la blessure/ L’insoutenable injure/ Des morts que l’on renie ».

Baptiste Vignol

Il faut faire chorus

« C'est l'heure de l'improvisation/ Des chorus et des citations... » (Pour faire une jam, Charles Aznavour)

Chorus (n. m.) : reprise en chœur et à l’unisson d’un solo de chant.
Propre à susciter d’émouvantes communions, la chanson abonde en chorus. «
Une petite cantate/[…] Obsédante et maladroite… » (Une petite cantate, 1965) se remémorait Barbara. « Entêtante » et « tenace» pourrions-nous ajouter. Car le mystère se niche là. Pourquoi tel refrain nous tombe-t-il dans l’oreille ? Marquera-t-il d’une pierre blanche ou noire le cours de nos vies? Pour le meilleur et le pire… « Je te revois souriante/ Assise à ce piano-là/ Disant : "Bon, je joue, toi chante/ Chante, chante-la pour moi" » enregistre Barbara, en hommage à la pianiste Liliane Bénelli, décédée un mois plus tôt dans un accident de voiture.
La chanson détient ce pouvoir d’éveiller les réminiscences. L’ombre d’un souvenir, l’évocation d’un prénom, et la voilà qui revient. Nostalgique et vivace. Quelle définition lui donner ? “Une photo en musique ? Le véhicule du quotidien ? Tout à coup, un air qui vous remémore des odeurs” répondait Barbara. Une photo, le quotidien… Des termes journalistiques. Une saynète efficace pour témoigner du temps qui passe ou crier ses indignations. “Au départ de chacune de mes chansons, il y a l’indignation, racontait Jacques Brel. Dans Au suivant [par exemple], je m’indigne contre la diminution progressive de notre liberté individuelle.”
Autant qu’une revue satirique, qu’un cliché de Margaret Bourke-White, qu’un long-métrage de Ken Loach, la chanson peut être un révélateur capable de prendre le pouls de l’opinion, d’appréhender ses mal-être.
Journaux et chanson sont des gages de démocratie - lancinante, mais indispensable antienne à l’heure où la presse généraliste traverse une crise majeure. Au train où vont les choses, nous n’aurons bientôt plus que trois quotidiens nationaux…
Une presse abondante témoigne du foisonnement des idées. “C’est tout petit, une chanson. C’est une manière décente de raconter ses idées” soulignait Jacques Brel. Mais la chanson populaire, quand elle est “d’expression” (pour la différencier de la chanson d’industrie), poétique et contestataire, réfute ou propose donc enrichit le débat.
Depuis les mazarinades, la chanson s’avère un vecteur d’autant plus payant qu’il est quasi gratuit ! La chanson a toujours profité du bouche à oreille. Il suffit de se rappeler l’ancêtre Béranger – Pierre-Jean, que Jean-Louis Murat reprendrait dans l’album
1829 (“De vieux soldats m’ont dit : Grâce à ta muse,/ Le peuple enfin a des chants pour savoir…”, Waterloo); de penser à Brassens, Brel et Béranger – l’autre, François, dont Renaud s’est inspiré; de prendre Jacques Bertin, Barbara ou Bashung : tous barons de la chanson, serviteurs de la ritournelle. Sans oublier Ferré, qui ne s’encombrait pas de questions majeures sur l’Art et la Poésie, mais édictait froidement : “La chanson est une chose très construite. Grâce à l’assonance et à la rime, elle parvient à devenir pour un certain nombre de gens une forme d’art irremplaçable.”
Journaux et chanson sont des hauts parleurs de l’âme collective. Avancent-ils en tandem? Font-ils attelage? Nenni. Les premiers dédaignent la seconde dans une absurde condescendance à laquelle échappent d’autres arts musicaux, pas forcément supérieurs. Pourtant, la chanson, quand elle est réussie, a l’immense mérite “d’arracher la poésie à l’imprimerie” (C. Nougaro)!
Fort heureusement néanmoins, quelques magazines se consacrent à l’art de la ritournelle (
Chorus, Franco-Fans, Platine). Ils vivent avec peu de moyens, loin des grands annonceurs qui se fichent de la magie des mots. Et voilà qu’on annonce la disparition probable de Chorus! Parrainé par Alain Souchon, Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman et Yves Simon, ce trimestriel met l’accent depuis 25 ans (si l’on compte sa devancière, Paroles et Musique) sur la chanson « de parole », comme l’appelle Jean Ferrat. Des artistes iconoclastes qui tournent et remplissent les théâtres dans l’indifférence des médias (Dick Annegarn, Claude Astier, Julos Beaucarne, Michèle Bernard, Michel Bühler, Général Alcazar, Loïc Lantoine, les Ogres de Barback, Thomas Pitiot, Sarclo, Thierry Stremler, Serge Utgé-Royo, etc.) y font l’objet de papiers passionnants ; cette revue ayant, par ailleurs, découvert des dizaines de talents prometteurs. Benjamin Biolay (même si la chanson française le débecte – mais nous y reviendrons), Camille, Jeanne Cherhal ou Daphné dernièrement, ont été repérés par les journalistes de Chorus, ce qui leur a donné un salutaire coup de pouce. Il faut soutenir cette revue - d’aucuns l’appellent le Journal officiel de la Chanson - et faire chorus avec ceux qui, aujourd’hui, tentent de la sauver en souscrivant à son maintien par des abonnements.
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Joue encore un nouveau chorus/ Ressors-moi ton archet » chantait Claude Nougaro (À cœur perdu, 1993). Pourvu que Fred Hidalgo, le directeur de la rédaction, réponde à cette prière! Pour qu’à l’instar d’un Gérald Genty, de jeunes artistes puissent encore se prendre à rêver : « J'ai pas encore la grosse tête/ Mais ça va p't’être bientôt changer... / La télé, Saint-Tropez, les autographes,/ Les flashs, Drucker, et p't'être même en bonus,/ Un portrait dans Chorus... » (Humble héros, 2004).

Baptiste Vignol

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Du french flair au flair du chasseur

Se souvient-on de cette chanson des Frères Jacques : « Quand l'équipe de Perpignan/ S'en va jouer à Montauban/ Ils engrossent évidemment/ Quelques filles de Montauban... » (C’est ça l’rugby) ? C’était en 1963. Et le rugby était encore un sport confidentiel. Beaucoup l’imaginaient cantonné dans quelque île boueuse d’Angleterre, ou bien pratiqué par des farfelus du Sud Ouest, entre Biarritz et Brive-la-Gaillarde. Ses joueurs, jurait-on, n’avaient pas inventé l’eau tiède. Pensez donc : de drôles de gaillards aux oreilles en choux-fleur… Quant à leurs préoccupations, passé l’art du plaquage, elles devaient raser les pâquerettes.
Mimant le footing obligé des matins d’entraînements, les Frères Jacques, par une pirouette rhétorique, tempéraient en toute équité : « Quand l’équipe de Montauban/ S’en va jouer à Perpignan/ Ben ils engrossent, c’est évident/ Quelques filles de Perpignan… ».
En réalité, tout le monde savait bien que les rugbymen n’étaient pas des brutes ignorantes… Loin s’en faut. Mais ce sport a toujours généré une sorte de fantasme rabelaisien, nourri par ces mystérieuses 3ème mi-temps où les joueurs font bombance juqu’au bout de la nuit. Qui oserait leur chercher noise, pendant qu'ils festoient, sinon le matamore amer ? « C'te nuit j'ai failli foutre une danse/ À quinze rugbymen en virée/[…] J'aime pas les costauds quand j'ai bu/ Ni à jeun » (Pochtron Renaud, 1983). Tu parles.
Couturé de partout, taillé comme un Hercule, le rugbyman pratique un sport honorable, de souffrance et de corps à corps. Comme il y a les chapons, les chihuahuas et les joueurs de football, il y a les coqs de combat, les Bull terriers et les rugbymen ! Les femmes sont rarement insensibles aux mâles appâts de ces forts à gros bras.
1968 : la France accomplit son premier Grand Chelem. Dans la foulée, Georgette Plana, qu’une reprise de Riquita avait récemment propulsée au sommet des hit-parades, conseille aux rosières repenties d’épouser un pilier : « Vous aurez pour charmer vos jours/ Un champion du sport et de l’amour » (Rugby Marche). 100% garanti. À cette époque, le rugby se vivait à quinze, dans le culte du maillot. Seul le porteur du brassard avait droit à quelques honneurs, ce qui ne le sauvait pas des mornifles ! « Le capitaine a vraiment pas de bol/ Y z'y ont mis le pif comme une girolle/ Et sur la touche les infirmiers/ Rafistolent son fer à souder » (Vive le Quinze Pierre Perret, 1971).
C’est à la fin des années 70 que la télévision modela ses premiers héros. Jean-Pierre Rives tout d’abord, baptisé Casque d’or. On le revoit encore, le visage en sang, diriger les opérations tel un général sur un champ de bataille. Serge Blanco ensuite, « le Pelé du rugby », ou Philippe Sella, « l’Incomparable ». Néo-Zélandais, ces joueurs auraient enfilé la tunique des All Blacks ! L’honneur suprême.
Aujourd’hui, l’idole de ces dames s’appelle Sébastien Chabal. Une montagne de muscles sous une tignasse brune. Un look préhistorique que conforte une barbe sauvage, et lui vaut de redoutables surnoms : Attila, l’anesthésiste ou… le désosseur ! Un guerrier tout en poils, sans chichi ni malice ; quand ses collègues du Stade Français se rasent jusqu’au pubis pour illustrer des calendriers, cultivant par là même une astucieuse ambiguïté. « Les garçons ont, dit-on/ Des mœurs singulières/ Dans les vestiaires… » (Les garçons dans les vestiaires, 2001) préciserait Clarika dans un clip où les hommes de Max Guazzini batifolent dénudés… Mais le rugby est devenu un spectacle, au sens débordien. Il s’est professionnalisé. Ses stars sont body-buidées. S’il continue de porter, par-delà les clichés, des valeurs essentielles de courage et de loyauté, si les rugbymen ne contestent jamais l’arbitre, si les vaincus saluent toujours leurs vainqueurs, le jeu, sacrebleu, ne se serait-il pas aseptisé ? « [Il n’y a pas si longtemps,] rappelle Daniel Herrero, on ne jouait pas à Agen comme à Béziers. L’Auvergnat, qui se préoccupe toujours de l’hiver prochain et de l’été à venir, ne pratiquait pas le même rugby à Clermont qu’au Puy. Aujourd’hui, cette beauté-là se rogne. » (L’Humanité, 8/9/2007) Et les Bleus, n’auraient-ils pas perdu leur fraîcheur; cette imprévisibilité que les Anglo-saxons appelaient naguère le french flair ?
Mais il y a pire. Du 7 septembre au 20 octobre 2007, la France organise la 6ème Coupe du Monde de Rugby. L’occasion d’en prendre plein les yeux. Car le rugby est télévisuel – Léo Ferré l’avait bien noté :“On m’appelle la télé, la montreuse électrique/[…] Moi, pour prendre un coup d’air, faut qu’j’me tap’ le rugby” (La complainte de la télé, 1966). On y trouve tous les ingrédients qui stimulent l’audimat : des muscles, du sang et des larmes. Des tatouages aussi, et de fameux cris de guerre. Le Haka pour les Blacks ou le Cibi tau des Fidgiens. Une grande fête populaire opposant vingt armadas exotiques dans une imposante mêlée de cultures.
Les yeux du monde sont maintenant braqués sur la France. Or, en terme d’économie, ce tournoi est le troisième événement sportif de la planète, derrière les Jeux Olympiques et la Coupe du Monde de Football. Il s’agit de faire bonne figure, de soigner l’image du pays et de chasser des centre-villes les sans-abris coupables d’une « gêne olfactive anormale ». Quand les élus de la nation s’assoient sur les principes d’humanité les plus élémentaires… Nous revient alors en mémoire cette chanson d’Alain Souchon (Petit tas tombé, 1999) sur le sort des SDF : “Oh là, sur le monde, un peu de honte qui monte/[…] Une odeur de cendre/ Une vie sans valeur marchande/[…] Attention piéton/ Une âme est sous les cartons”.
Qu’en est-il précisément ? Ici, un maire UMP qui souhaite employer un produit chimique anti-vagabonds comme on dératise une cave. Et là, un éminent socialiste qui verrouille les berges d’un canal pour éviter que des tentes s’y dressent. « Honneur aux forts/ C'est la loi des forts » (C’est ça l’rugby) assuraient les Frères Jacques, se gardant bien du superlatif.
Honneur aux forts, oui, sans la loi du plus fort ! Le rugby, en effet, qui prône des vertus de solidarité, ne méritait vraiment pas qu’on organisât la chasse à l’homme.

Baptiste Vignol

Disco Météo



Il y avait des arbres/ Mais les arbres sont déracinés/ Pourquoi les vagues/ Des océans ont-elles changé?” (Il y avait, 1976). Question déjà d’actualité en 1976. Paysage sans âme, à la Houellebecq. Bord de mer sinistré. Un décor inquiétant dressé par Nicolas Peyrac, de la lignée des Alain Souchon, Michel Jonasz ou Yves Simon.
Trente ans plus tard, les éléments ne se sont pas apaisés. Comme si la Terre se vengeait. « Sous nos pieds la terre […] agonise/ Sous le ciel, le sol se révolte […]/ Sous le soleil, les forêts brûlent » (La Terre meurt, 2007) déplore aujourd’hui Aznavour, lui, le chanteur de l’amour, qui défriche là un nouveau terrain thématique.
Ouragans, tsunamis, inondations, sécheresses, canicules, séismes... On ne démentira pas Francis Cabrel quand il entonne : “Sale temps sur la planète/ Oh le drôle, le drôle de temps” (Le monde est sourd, 1999). "Comme si la Terre penchait..." Les neiges fondues du Kilimandjaro. L’Amazone à sec. La dérive des icebergs. Autant de phénomènes “naturels” qui assombrissent l’horizon.
En France, le dérèglement du climat semble s’être déclenché quelques jours avant l’an 2000, le 26 décembre 1999, quand, du Golfe de Gascogne aux rives du Rhin, une première tempête, suivie d'une seconde le 27, balaient le pays, arrachent les toits, abattent des forêts, tuant 90 personnes avant de fondre sur l’Allemagne. Une tempête mémorable. Comme un ouragan. Une première sur le continent. « C'est infernal cette affaire,/ La tempête décharnait les arbres,/ Et tout le monde paniquait […]/ C’est interminable cet enfer,/ C'est un coup à se flinguer » (La tempête Mickey 3D, 2001). Un véritable cyclone. Sous nos latitudes ! En hiver qui plus est… Alors qu’il s’agit de phénomènes tropicaux – auxquels on accole des prénoms depuis 1962. Le pittoresque de cette dénomination n'a pas échappé à Claude François qui en a fait, sur le mode burlesque, une sorte de joyeux carnet de bal : « Lundi Caroline/ Mardi Véronique/ Mercredi c'est Line/ Jeudi Angélique/ […] Je suis au service météo de France/ Et toutes ces filles sur qui je me penche/ Ce sont des cyclones, ce sont des typhons… » (Disco météo, 1977).
Parmi les dizaines de tempêtes qui se forment chaque année, certaines ont tellement marqué les esprits qu’elles ont inspiré des couplets. Le 16 septembre 1989, par exemple, Hugo frappe la Guadeloupe. Thomas Fersen se souviendra de ses rafales dantesques, chronométrées à 300 km/h, de ses 23 victimes et 21 000 sans-abri : « Hugo a soufflé les bougies/ Et le toit de mon logis./[…] Hugo a soufflé sur nos portes/ Et tout pour lui fut feuille morte./ Oh, mon amour, que reste-t-il ?/ Hugo a craché sur notre île » (Hugo, chanson du cyclone, 1995).
Le 29 août 2005, la Louisiane est anéantie. Les vents soufflent à 280 km/h. Des vagues hautes comme des immeubles de cinq étages surgissent de l’océan, renversent les digues et plongent la Nouvelle-Orléans sous plusieurs mètres d’eau. Eddy Mitchell rendra hommage aux 1 500 victimes et 150 000 sinistrés de la ville : « Violent, angoissant/ Cruel, inhumain/ Portant pourtant/ Un joli prénom féminin/ L’ouragan Katrina/ Noie […] ma Nouvelle-Orléans » (Ma Nouvelle-Orléans, 2006).
Que dire de Dean et Félix aujourd’hui, ces ouragans de catégorie 5 (la plus élevée sur l’échelle de Saffir-Simpson) qui viennent de dévaster les Caraïbes, le Mexique, le Honduras et le Venezuela ? Sinon qu’ils seront, puisqu’ils furent meurtriers, les derniers à porter ces prénoms…
Bien sûr, ces intempéries naturelles ont toujours existé. En 1770, par exemple, Bernardin-de-Saint-Pierre, de passage aux îles Mascareignes, consacrait plusieurs pages au « coup de vent » phénoménal qu’il avait vécu à Bourbon. Il s’en inspirera pour décrire le naufrage du Saint-Géran dans Paul et Virginie
Le Louisianais Zachary Richard, d’autre part, dédie dans son dernier album une chanson aux victimes de l’ouragan qui, en 1856, frappa l’Île Dernière, ancienne station balnéaire où la bourgeoisie de la Nouvelle-Orléans aimait s’installer l’été pour fuir la chaleur et la fièvre jaune. Tous les estivants périrent et l’îlot fut coupé en deux. Aujourd’hui l’Île Dernière sert de havre aux oiseaux migrateurs… Écoutons Zachary Richard: « Parmi les pleurs et les cris poussés, arrive le raz-de-marée,/ Comme le train du diable à trois étages, auquel rien ne résistait… » (L’Île Dernière, 2007).
Évidemment, ces phénomènes ne datent pas d’hier. Mais ceux qui menacent aujourd’hui sont d’une telle violence qu’ils permettent les pires pronostics. En 2004, dans un titre prophétique, Bernard Lavilliers présageait : « Je vois des canicules hallucinantes/ Toutes ces villes inondées/ Après nous, le déluge bombardé de neutrons/ L'univers qui nous juge nous donne le frisson » (État des lieux).
Canicule. Un mot synonyme de désastre (35 000 morts) après la vague de chaleur qui étouffa l’Europe en août 2003. Trois ans plus tard, Paris était à nouveau assommé. Jeanne Cherhal en ferait une chanson. « C'est bizarre depuis hier/ C'est le cagnard, c'est le calvaire... » (Canicule). Cette artiste a le don, sans s'en donner l’air, d'exprimer l’insensé, en deux mots, trois images, de nous assener quasiment un coup de chaleur : « Je suis à plat sur le carrelage/ Et malgré ça je suis en nage/ Dès que je bouge hanche ou mollet/ Je vire au rouge ou au violet… »
Septembre 2007. Nous tournons la page d’un “été pourri”, gris, automnal. Tandis que d'immenses incendies ont ravagé la Grèce - après l’Espagne et le Portugal les années précédentes: des brasiers criminels. De quoi dégoûter les pompiers, nouveaux héros des Temps modernes. “Un gang de pyromanes/ Se croit au paradis/ Les pompiers en ont marre/ C’est la grève aujourd’hui/ Il y a le feu partout/ C’est la fête des fous/ Il y a le feu partout/ Viv’ le feu, viv’ les fous” (Vive le feu, 1984) pestaient jadis les Bérurier Noir dans un titre rageur quasi prémonitoire.
“Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre” déplorait Jacques Chirac au sommet de Johannesburg (septembre 2002), quand George Bush refusait encore et toujours de ratifier le protocole de Kyoto. Une phrase, hélas, restée sans lendemain. Il paraît pourtant évident que tous ces dysfonctionnements sont la conséquence de l’émission des gaz à effet de serre, de la déforestation, du réchauffement climatique… D’éminents climatologues prétendent que nous courons dans le mur. D’autres affirment qu’on y est déjà, mais qu’on ne s’en est même pas aperçu! Trop occupés à produire, consommer, gaspiller avec frénésie.
Je voudrais être un arbre pour plonger mes racines/ Au cœur de cette terre que j’aime tellement/ Et que ce putain d’homme chaque jour assassine/ Je voudrais le silence, enfin, et puis le vent” (Fatigué, 1985) s'est longtemps lamenté Renaud. Le silence, enfin, et puis le vent.

Baptiste Vignol