Chanteur à scratch

 

Le pire disque de l’année? Même pas, tant l'album est insignifiant. Mais le plus risible sûrement si l’on considère l’aura médiatique dont bénéficie cet artiste en qui Paris-Match voit le nouveau « poids lourd de la chanson ». Hum. Pauvre Vianney. Qui de sa voix vaine et vague ne peut s’empêcher de bramer comme un veau. Voudrait-il insuffler du caractère, du corps, de l’épaisseur à ses chansons? L'ensemble est plutôt gênant. Que de platitudes débitées («Les filles du sud, je vous le dis / Ne sont pas n'importe qui...»), écrites avec les pieds («On m’a dit qu’c’était là que tu venais souvent / J’ai pensé “n’y va pas” et j’suis venu pourtant…»), que de clichés bêtifiants («Mes amis je veux qu'à mon départ, vous chantiez...»), d'images approximatives («Les graines au soleil se sont vues sécher...») et de rengaines lourdingues («S'il n'y a que du cœur qu'on voit bien / Avant toi je ne voyais rien...». Que de thématiques délavées aussi: «On fera mentir l’époque, on va quitter Paris / Puis j’te chanterai “En cloque” en attendant le p’tit». Le «p’tit». Vaste programme… Que de fausse modestie surtout: «Mode, tu m’as aimé je crois, mais demain tu m’oublieras!» Deux Victoires de la Musique et hop, les gogos chopent le melon. Vianney prend donc la parole, se pose en «combattant» portant des baskets à scratch et déclare sûr de son talent: «Je connais la musique mieux que n’importe quel critique musical qui n’a jamais composé ou écrit…» Ok? Ce qui lui donne, juge-t-il, le pouvoir et l'autorité de sauver la réputation de Michel Sardou (dont Vianney n’aura jamais un centième du succès) parce que l'homme aux cent millions de disques vendus (45 tours, 33 tours et CD) serait «détesté par dix journalistes parisiens». Bien. Mais il assure aussi sans ironie: «#Metoo, le féminisme, c’est la bien-pensance générale». Quand l’hôpital se moque de la charité. Bah, les sermons de Vianney sonnent aussi creux que ses chansons. Inutile d'évoquer la pauvreté de leurs orchestrations, elles montrent à quel point le jeune homme est un piètre musicien. Qui bientôt, parait-il, prêchera la bonne parole dans The Voice. Ça promet.

Baptiste Vignol

 

 

À l'automne revenant


 

Voix chaude et familière, délices des intonations, textes impeccables, tournures stylisées, musiques azurées qui soufflent comme une brise du sud, un murmure de rivière. Francis Cabrel se déploie. À l’automne revenant. Et le tout parachève, après quarante-trois ans de carrière, une œuvre cathédralesque. Depuis C’est écrit en 1989, Cabrel est le chanteur français qui a le mieux dépeint l’amour vaste et ses incendies, ses envols, ses blessures, avec un sens du détail dans la narration qui n’appartient qu’à lui. S’il fut trop longtemps «cantonné» par la critique amère aux rêveries romantiques que furent ses premiers succès, Petite Marie, Je l’aime à mourir et L’encre de tes yeux, Cabrel a signé bien des sommets d'écriture qui l'auront consacré. La robe et l’échelle en 2008, À chaque amour que nous ferons sept ans plus tard, ayant même tamisé la chanson populaire d'une sensualité, d’un clair-obscur, bref d’un érotisme dont elle manquait. Dans son quatorzième album sorti le 16 octobre 2020, Francis Cabrel dévoile une nouvelle splendeur absolue, À l’aube revenant, qui scrute en profondeur, avec une minutie brélienne, comme un ciel où l’on n’ose croire que l’orage s’éloigne, la trajectoire déchirante d’amants que leurs vies contraignent: «Ils étaient deux passants / Dans l'anonyme foule / Dans ce fleuve qui roule / Dans la masse des gens / Ils se sont reconnus / Un peu trop tard peut être / Mais c'est se reconnaitre / En vrai qui est important…» Après cinq années de silence, le poète est revenu, immense, dans sa tranquillité.

Baptiste Vignol

 

 

Au travers des mots

Du verbe jaillit le rythme et du style flamboie le propos. Jeanne Cherhal fait feu de tout mot. Avec justesse, couleur et netteté. Son recueil, À cinq ans, je suis devenue terre à terre, paru chez Points, se découvre avec une attention pareille à celle qui nous transporte lorsqu’on observe à la loupe la poudre d’écaille sur l’aile d’un papillon. On y trouve des motifs et des soleils qu’on ne voit pas. Ici l’ombre d’un père dont on devine qu’il est l’architrave d’une moralité où l’artiste puise l'essence de son œuvre. Et là, des mots disséqués, lettre par lettre, afin d'en examiner le battement : «Un S qui promet en ondulant doucement, un E modeste et délicat posé là comme une plume de paon, un X explosif qui envoie tout en l’air et un Y débridé qui s’allonge en finale gracieuse sur le bas-côté, repu.» Avez-vous dit «sexy»? Plus loin, des descriptions riches et précises (le mot «Scène» est un modèle de peinture), des notes d’humour, salées et des envies d’infini : «Un bain de mer c’est charmant et plein de poésie, c’est sain, revigorant, recommandé, ça clapote et ça barbote, alors qu’on ne prend pas un bain dans l’océan. Dans l’océan on plonge. On navigue, on fend les flots. On n’est pas là pour faire des trempettes.» Mais également céans, en embuscade, au fil des cent-quarante-sept pages du glossaire, des expressions exotiques, des explosions de lave, des silences incertains, des maux de femme, des mots de luttes, d'émoi, d'amour et d’absolu, dont un «sans synonyme» («Suicide»), qui font l’éclat discret d'un autoportrait en quarante pièces détachées. Du cristal d’Islande.

Baptiste Vignol

  

 

Pop climatisée



Les chanteurs à chapeau, déjà. Ça démarre mal. Gênants jusqu’au dernier étage de leur coquetterie… Qui s'exhibent en marcel ou retroussent les manches de leur blouson histoire d'afficher leurs tatouages… Il faudrait d’ailleurs s’interroger sur cet amour de soi, cette manie fascinante, qu’il gèle ou qu’il vente, de se balader les bras nus ou la chemise ouverte dans le seul espoir de subjuguer le quidam. Comme tous les durs, comme tous les vrais, bref comme tous les tatoués, Julien Doré, semble-t-il, voudrait aussi passer pour un gars farfelu. Alors il montre ses fesses dans le livret de son CD et se chausse de méduses (voir le clip de La Fièvre), ces inévitables sandales supposément «décalées» – l'obsession pathétique du décalisme – qu’il deviendrait encore plus original de porter en short avec des chaussettes. Les clowneries fadasses des vedettes de la variété... Les chanteurs maniérés excitent la curiosité, flattent un goût passager, peuvent accrocher la une des magazines et remplir des Zénith, mais ils n’éveilleront jamais un intérêt durable. En effet, comment parler «musique» au sujet de poseurs pour qui l’image semble être le cœur d’une démarche artistique? Leurs chansons passent après. Et celles qu'ânonne ou soupire Julien Doré sont terriblement affectées, faciles («Nous, on sera fidèles / Comme l’était Castro»), ineptes («La beauté tu sais ça s’use, c’est comme ton premier baiser»), plates («N'attends pas que quelqu'un te dise / Ce que tu dois et ne dois pas»), vides («Nous, nous, nous / Nous on s'en fout de vous / Vous pouvez prendre tout / Tant qu'on est tendres, nous»), ronflantes («On a fait le tour de Verlaine et de Kafka, oh la la») et parfois franchement désolantes («Quel goût a le sexe de ceux que tu fuyais avant?»). Elles font des bulles informes et se dégonflent mollement. Elles trouvent du style à Kilian Mbappé, envoient du lieu commun, agacent avec leurs chœurs d’enfants et navrent quand elles voudraient être imagées («La vie s'étire comme une chaussette / Que je ne porterai qu'une fois»). De la pop climatisée. N’était cette éclaircie, ce vent doux, cette extase quand s’éploie la voix de Clara Luciani. Mais la voix de Clara Luciani sublimerait n’importe quelle foutaise.

Baptiste Vignol
 
 

Béart à jamais

Charles Aznavour avait raison, Guy Béart méritait un hommage, un tribute to, un album de reprises de ses plus belles chansons. Alors ses filles, Eve et Emmanuelle, l’ont organisé. Hélas, Aznavour, qui devait chanter Il n’y a plus d’après, est mort quatre jours avant de l’enregistrer. Hélas encore, par conséquent, Sting, Julio Iglesias et quelques autres sommités que la star française voulait joindre pour leur demander de participer au projet manqueront à l’appel... Mais il reste du très beau dans le double CD DE BÉART À BÉART(S) sorti avant l’été. Poste restante par Raphaël, impressionnante dans sa juste tension. Chanson pour ma vieille par Clara Luciani, vaste et belle dans sa voix. Seine va, cette délicatesse évaporée que Béart avait écrite pour Geneviève Galéa, la mère d’Emmanuelle, et qu’Alain Souchon sillonne avec finesse. Couleurs, vous êtes des larmes, solaire et brûlante par Ismaël Lô. De la lune qui se souvient reprise au millimètre par Maxime Le Forestier. Les Souliers (… dans la neige) qu'interprète Catherine Ringer avec son aplomb de sorcière. Hélas enfin, mais c'est la limite de l'exercice, manquent quelques perles intemporelles: Où vais-je?, Qui suis-je?, Quand on aime, Encore un été, La fille aux yeux mauves, Chandernagor, La maison tranquille… Autant de bijoux qu’auraient remis en lumière Diane Dufresne, Jean-Louis Murat, Jeanne Cherhal, Benjamin Biolay, Isabelle Boulay ou Francis Cabrel, ces voix de caractère… De quoi gommer la participation blême de Vincent Delerm par exemple. L’air assommé, dans un vague bredouillis, il bafouille Bal chez Temporel, et ça fait tache. A-t-il pris la peine d’écouter la version de Patachou dont l’interprétation stylisée rayonne comme un phare? Ou bien encore Il n’y a plus d’après beuglée, sans honte, et scout toujours, par Vianney. A-t-il seulement entendu parler de Juliette Gréco? Au final, un chef-d’œuvre oublié fera l'unanimité: Plus jamais, tango langoureux qu'Emmanuelle Béart exhume avec une tendresse bouleversante. «Plus jamais de rendez-vous d’une heure à peine / Où reposer à tes genoux…» L’hommage d’une femme à fleur de mots.

Baptiste Vignol


All the best


On peut avoir vu Charles Trenet émerveiller le théâtre du Chatelet, Björk mettre en transe la Mutu, Charles Aznavour faire le show Porte Maillot ou Barbara rendre foldingue Mogador. On peut avoir vu McCartney sidérer Bercy, Orelsan emballer une Cigale pleine de banlieusards en K-Way, Jane Birkin émouvoir aux larmes le Bataclan en reprenant Avec le temps dans l’incandescence de ses quarante ans ou Bruce Springsteen seul à l’harmonica trôner sur la scène du Zénith. On peut avoir vu Serge Gainsbourg allumer « les petites pisseuses » de la porte de Pantin, Christine and the Queens dompter l’Accor Hotel Arena, Jean-Louis Murat mettre au pas la Madeleine ou Jeanne Added éblouir la Ravine Blanche. On peut avoir vu Mr 100.000 volts tutoyer l’Olympia, un Beau bizarre l'hypnotiser, Stephan Eicher l'électriser et Jeanne Cherhal seule au piano le mettre au garde-à-vous. On peut avoir vu Richard Desjardins ensorceler le Déjazet, Etienne Daho conquérir le Zénith en janvier 1989, Francis Cabrel stopper la course des nuages au théâtre en plein air de Saint-Gilles-les-Bains et, dans le même écrin, Julien Clerc serrer discrètement le poing en saluant la foule tel Roger Federer sur un retour gagnant. Le plaisir du travail bien fait. On peut avoir vu les Rita foutre le souk à la Cigale, Lynda Lemay cueillir L’Européen, Alain Bashung irradier l’Olympia ou Lhasa magnétiser le Grand Rex. On peut avoir vu Juliette Gréco régner boulevard des Capucines, Robert Charlebois bluffer Bobino, la Chetron sauvage chanter sous son arbre au Zénith et Diane Dufresne envoûter les Bouffes Parisiens. On peut avoir vu Cora Vaucaire au théâtre des Champs-Elysées, Brigitte Fontaine enflammer le Casino de Paris, Benjamin Biolay boxer Salle Pleyel et Harry Connick Jr mettre ko le Grand Rex. On peut avoir flanché pour Clara Luciani aux Francofolies, s’être ennuyé ferme en voyant Johnny à Bercy, avoir eu l’impression de marcher pieds nus sur le sable de Kare-Kare beach avec Crowded house à la Maroquinerie et chialé comme un gosse face à Charlotte Gainsbourg, divine, à La Cigale. On peut avoir vu tout ça. Sans jamais oublier le bonheur d'avoir vu John Prine pour de vrai. C’était au Gluepote, sur Ponsonby Road, à Auckland, Nouvelle-Zélande, en 1993. L’Amérique en plein cœur! John Prine est mort, parait-il. Aujourd’hui, sur le site de L'Obs, Baptiste W. Hamon, le plus ricain des songwriters français, l'interprète avec le respect des braves, et la casquette du Yankee. «Everything is cool, everything's ok…»

Baptiste Vignol


C'était la dolce vita


Et dans ce tourbillon fragile, un prince est mort. Un rajah longtemps incompris. Un aventurier. Mélancolique aux gants blancs, portant veste de soie rose et gilet de satin, botté de rouge. Question de style. Il faudrait pour rigoler exhumer les vieux articles sur Christophe quand la critique bavait sur Succès fou (réflexion triste d’un ancien « chanteur à minettes » dont la carrière est au point mort), qu’elle raillait Ne raccroche pas (cette supplique de larmes amères – puisque les téléphones pleurent) et qu'il n’était alors qu’un vague souvenir des années post yéyé ne valant guère mieux qu’un Dave ou qu’un Gérard Lenorman. Ce mépris nous attristait. Surtout, il nous échappait, nous qui n’adorions pas Gérard Manset. Alors, au Lycée Rodin, près du métro aérien, ou bien sous la verrière eiffelienne du Lycée Carnot, plaine Monceau, nous nous refilions en loucedé les cassettes du BEAU BIZARRE et des PARADIS PERDUS… Sous le manteau car écouter Christophe en 1986, c’était aussi ringard qu’aimer Gilbert Bécaud. Dix ans plus tard, miracle, quelques lignes de Bayon parues dans Libération à l’occasion de la sortie de BEVILACQUA (peut-être l’album le plus fascinant de sa discographie, avec ce prodigieux auto-portrait dans lequel nous nous glissions en rêves, Le tourne-cœur) réhabilitèrent le chanteur à la crinière de lionceau. Le disque n’eut aucun écho. Le grand public avait oublié Christophe. Il fallait s'y résoudre. Par la suite, je l’ai croisé trois secondes. Et ce fut la dolce vita. Trois secondes dans une vie. Je trainais beaucoup dans les couloirs d’Universal, au Panthéon, où travaillait un ami cher, l’éditeur Laurent Balandras. Une fin d’après-midi, il faisait déjà nuit, c’était donc l’hiver, Christophe entra dans son bureau. J’aperçus un dieu. Il avait rendez-vous avec le directeur artistique Jacques Sanjuan, qu’assistait Balandras. Pour le faire patienter, Laurent lui demanda s’il désirait boire quelque chose. «Un Coca, s’il vous plaît. Mais tiède, le Coca. Tiède.» Le tout dit très vite, en murmurant. Moment de gêne: réchauffer une canette de Coca glacé n’est pas chose commune… C’était en 2000, quelques mois avant la sortie de COMM’ SI LA TERRE PENCHAIT, ce grand palais de marbre rose dont le titre, qui tombait juste en ces temps de variétés mornes, s'inspirait d'une phrase de Marguerite Duras dans L’Amant parlant de l’écoulement des eaux du Mekong: «Dans la platitude à perte de vue, ces fleuves, ils vont vite, ils versent comme si la terre penchait.» Deux ans plus tard, à l’Olympia, l'esthète donnerait quelques shows d’anthologie. Ceux qui étaient boulevard des Capucines ces soirs-là de mars 2002 s'y trouvent encore. La France redécouvrait le plus «classieux» de ses dandys. Car Christophe, c’était Saint Laurent. Si ses deux derniers disques de reprises en duos ne valent pas tripette, il laisse une œuvre solaire, éblouissante, en suspension, qu’aucun virus ne ternira.

Baptiste Vignol