L'inimitable Lynda Lemay

Après avoir vendu quatre millions d’albums en francophonie, Lynda Lemay vient de publier son treizième disque, BLESSÉE, en quinze ans de carrière. Généreuse et spontanée, Lynda Lemay répond à quelques questions naïves nées pendant l’écoute de ses nouvelles chansons.


Vos chansons ne ressemblent à aucunes autres. 18 titres sur cet album, et pas un seul refrain! Par quel bout prenez-vous une chanson au moment de l'écrire? Les paroles d'abord? La musique, le titre, une image?

Lynda Lemay - C’est différent pour chaque chanson. Si je suis dans l’avion, ce qui est souvent le cas ces derniers temps (mes moments de solitude sont assez rares, alors dans l’avion, je me permets de rentrer dans ma bulle pour créer), ce sont les mots qui me viennent en premier vu que je n’ai pas ma guitare. Mais j’écris quand même toujours avec un rythme dans ma tête, donc, malgré l’absence d’instrument, la partie rythmique de la chanson se précise au même moment que l’écriture du texte. Et l’inspiration, je ne la force pas, il y a débordement d’émotions, ou pas. Et je ne me prépare pas à écrire sur un thème en particulier, je me laisse surprendre par les histoires qui viennent à moi. Parfois, il me revient en mémoire un bout de conversation que j’ai pu avoir avec un spectateur après un de mes concerts, et vlan, l’émotion monte et la chanson naît. Parfois, c’est quelque chose de plus personnel qui devait me préoccuper depuis un moment.

"Blessée et prête à prendre sous son aile tous les autres blessés comme elle" chantez-vous dans Blessée. Votre thème, c'est le quotidien, sous le prisme féminin. À l'instar d'un Renaud que des millions de jeunes français ont pu voir comme un grand frère idéal, seriez-vous pour votre public la cousine québécoise, celle avec qui l'on aime se rassurer, ou bien se voir dans ses chansons? Êtes-vous consciente de cette proximité que vous avez su créer avec le public?

- Oui, j’en suis consciente et de plus en plus, car les confidences touchantes que je reçois de mon public sont de plus en plus nombreuses. Je reçois même, de temps en temps, des confidences bouleversantes qui semblent être dites pour la première fois et c’est à moi qu’on décide d’offrir ces révélations. C’est assez troublant de sentir qu’à force de chansons qui font tomber des tabous et qui brisent certains silences, il s’est créé une vraie complicité entre la femme que je suis et les gens qui m’écoutent, une vraie relation de confiance. Les gens doivent sentir que mon amour pour eux est vrai ; ils détectent, j’imagine, l’honnêteté dans mes textes.

Vous avez l'art de raconter des histoires, en y mettant une patte très personnelle qui leur confèrent une incontestable originalité. Vos chansons « sérieuses » au final paraissent très fatalistes. Dans Debout sur les pissenlits, formidable petit scénario, vous dites: « Dans ma petite cervelle/ J'suis déjà toute infidèle/Ça f'sait longtemps que je ne m'étais pas sentie si belle/ J'm'entends te dire: "Désolée, y a les enfants qui m'appellent." »... Ce «désolée» sonnerait-il comme une impossibilité de renverser le cours des choses?

- Bien sûr, dans cette histoire, on sent un grand déchirement dans cette femme qui aime un homme qui n’est pas celui qui partage sa vie, un homme qu’elle aime en sachant que cet amour, s’il était vécu au grand jour, s’éteindrait (en fait, c’est sa crainte), un homme qui pourtant (on l’apprend à la fin de la chanson) lui a donné un enfant, ce dont elle n’a fait part à personne! Quel lourd secret! C’est une femme qui vit dans le mensonge, qui a visiblement fait tout plein de mauvais choix, mais qui aime ses enfants au point d’accepter de vivre piégée dans une vie où elle ne pourra jamais totalement s’épanouir, enfin, c’est ce qu’elle pense. Cette chanson a peut-être un avenir plus joyeux (quand elle comprendra qu’au moment où elle trouvera le courage de vivre dans la vérité et la transparence, elle pourra possiblement être une meilleure mère encore)! Tout est toujours possible dans la vie!

« Un avenir plus joyeux », dans une autre chanson, qui en serait la suite… Le scénario s’y prêterait. Avez-vous déjà songé donner une suite à certaines de vos chansons, ce qui se fait peu dans la variété, mais souvent au cinéma. Une suite aux Souliers verts par exemple.

- Oui, il m'est déjà arrivé de vouloir faire une suite à une histoire que j'avais écrite. En fait, c'était pas exactement une suite, mais plutôt la même histoire vue sous un angle différent. C'était sur mon album MA SIGNATURE avec ces deux versions de Marguerite. Après avoir écrit la première, Tu t'appelles Marguerite, j'avais envie d'aller plus loin et c'est là qu'est née Je m'appelle Marguerite. Mais c'est une bonne idée de renouveler l'expérience, en poussant plus loin quelques-unes de mes histoires déjà écrites... On verra si j'y arrive!


L'homosexualité féminine était un thème que vous n'aviez jusque-là pas exploré. Avec J'ai rencontré Marie (qui fait songer aux Filles seules, chanson phare de votre répertoire), vous l'évoquez découverte sur le tard par une femme de quarante ans. Loin des chansons militantes, voire démagogiques qui existent sur ce thème, la vôtre évoque la difficulté de « cracher le morceau ». Quand vous abordez un thème comme celui-là, réécoutez-vous les grandes chansons du répertoire pour voir par exemple quel fut l'angle adopté? (On pense évidemment à Comme ils disent d'Aznavour, mais aussi à Lomer de Richard Desjardins, Monocle et col dur de Juliette, Entre elle et moi des Valentins...)

- Ah! J’avoue qu’à part Comme ils disent, je ne connaissais pas les chansons citées plus haut (je vais m’empresser d’aller écouter ça tout de suite après cette entrevue, ça m’intrigue)! Donc, comme vous pouvez le constater, non, quand j’écris, je m’inspire rarement de chansons déjà écrites. J’aurais trop peur de répéter ce que j’ai déjà entendu qui m’a plu et touchée. Le fait de ne pas connaître trop de chansons m’aide à penser que j’aborde un thème qui n’avait pas déjà été abordé de cette façon et cette idée est très inspirante! Alors, je préfère découvrir après qu’avant que peut-être, je me trompais! J’ai rencontré Marie a été écrite très spontanément, en me rappelant toutes ces femmes qui m’avaient fait remarquer que je ne parlais pas d’ELLES dans mes chansons. Il a suffi d’un jour off à Vancouver pour que les mots me viennent.

La drôlerie est l'une de vos marques de fabrique. Dans Les mûres, vous évoquez « les goûts bizarre des femmes enceintes » - et l'on songe forcément à En cloque de Renaud. Puis vous retombez avec Jumelle, sur un ton plus solennel, dans une thématique qui, à ma connaissance, n'avait jamais été abordée en chanson: la gémellité. Comment cette chanson, où vous poussez très loin votre sens de l'observation, est-elle née?

- Encore une fois, c’est grâce à deux filles du public (des jumelles) qui sont venues me voir après un concert en me faisant remarquer que je n’avais jamais écrit sur ce sujet (plusieurs des idées de chansons pour ce CD me viennent du public et c’est la raison pour laquelle j’appelle cet album « l’album du public »). Ce qui m’a réellement inspirée cependant, au moment de l’écriture de la chanson, c’est mon lien avec ma jeune sœur Diane. Nous avons une complicité hors du commun qui doit pouvoir rappeler ce lien qui peut exister entre jumeaux-jumelles ou encore entre âmes sœurs. C’est, je dirais, «fusionnel». On ne peut s’imaginer vivre l’une sans l’autre. Si Diane n’était plus là, j’aurais réellement l’impression de perdre une grande partie de moi-même. On vit par procuration les joies et les peines de l’autre, parfois même plus intensément que l’autre. Ça devient même dur à vivre pour nos conjoints, de sentir qu’aucune complicité amoureuse ne peut compétitionner avec un lien de sang et d’amour aussi fort. C’est tout ça que j’ai exprimé dans Jumelle.


« J'sors mon fils de son repère/ J'tends l'manteau, j'lui replace les ch'veux/ Pis j'entends l'autobus scolaire » chantez-vous dans Ça valait des millions, et des millions de mères s'y retrouveront. Vous avez l'art de l'image croquée en trois ou quatre vers qui donne un cachet très boisé à vos chansons, très « brèlien ». Quels sont les paroliers que vous admirez le plus?

- Un de mes grands coups de cœur de l’heure : Alexandre Poulin, jeune auteur-compositeur-interprète québécois. Son 2e album sort bientôt! Quand il sera sur le marché, je vous conseille de courir l’acheter et d’écouter, en particulier, la chanson L’écrivain. C’est tout simplement magnifique. Sinon, plusieurs grands auteurs m’ont inspirée. Bien sûr, Brel en fait partie! Aznavour aussi, Serge Lama... Les merveilleux auteurs qui ont écrit pour Reggiani aussi et Renaud (voyez, tous des Français à part Alexandre!?). Mais vous savez sûrement qu’un des premiers auteurs qui m’a guidée dans ma façon d’écrire quand j’étais au tout début de la vingtaine, c’est Francis Lalanne, dont j’avais découvert quelques chansons par un chansonnier québécois nommé Alain Quessy. Du jour au lendemain, ma façon d’écrire a changé. J’ai compris qu’on pouvait avoir beaucoup de liberté en écrivant des textes de chansons. Il m’a appris à utiliser des mots surprenants, ceux qu’on n’a pas l’habitude d’entendre en chanson. Il m’a aussi appris à adopter un langage proche des gens, une poésie accessible construite avec des mots de tous les jours, qui touche directement le cœur.

Avec Je t'aime encore, vous faites la démonstration que tous les thèmes peuvent être abordés quand on sait choisir ses mots, ici pour traiter un sujet à priori inchantable: la maladie, et la peur qu'elle suscite, l'amour qu'elle renforce. Testez-vous vos chansons auprès de proches comme le faisait Georges Brassens avec quelques amis, ou bien décidez-vous seule et en solitaire du sort de vos chansons?

- Oui, j’ai mon premier public, ma famille, qui me guide dans le choix de mes chansons. Je fais confiance à mes parents, mes sœurs, mes meilleurs amis aussi (dont mon éditeur Gérard Davoust) car ils se trompent rarement! Mais comme les premières écoutes se font souvent au téléphone, il arrive que je doive laisser aux chansons une deuxième chance, car le son n’est pas toujours à son meilleur et ça peut influencer l’avis de l’auditeur! Par exemple, quand j’ai chanté Je t’aime encore à maman, elle n’a pas trop compris, donc n’a pas trop aimé. Et moi, j’étais déçue, car c’est une de mes préférées sur BLESSÉE, mais après l’avoir entendue en « live », ma mère a finalement adoré. Cependant, c’est vrai que cette chanson peut être interprétée de diverses façons et plusieurs m’ont demandé ce qu’elle signifiait vraiment, dans ma tête. Ça peut porter à confusion. Certains pensent que la femme de l’histoire trompe son mari, d’autres qu’elle ne le trompe qu’en pensée, encore amoureuse qu’elle est de son ex. Certains ne comprennent pas qu’effectivement, à la fin, elle trépasse sans avoir eu le temps de revoir cet homme qu’elle a aimé « à en mourir ».

Farce d'oreille, qui aurait pu figurer sans rougir sur les fameux 33 tours de chansons paillardes ou libertines de Colette Renard, succède à Une mère qu'aurait pu chanter Berthe Silva… Avec cet enchaînement, vous démontrez une fois de plus être la chanteuse du grand écart. En règle générale, qu'est-ce qui vous fait rire? Quels sont vos humoristes favoris?

- Je ris facilement. S’il n’y a rien de drôle, alors je ris parce que ça fait drôle qu’il n’y ait rien de drôle. Je ris même quand c’est pas le moment. Alors, quand je n’ai vraiment pas envie de rire, eh ben, je m’inquiète et je sais qu’il est temps que je redresse la situation, que je change quelque chose dans ma vie. Je suis très sensible et si le rire n’est plus là pour dédramatiser ce qui n’est pas toujours rose, je perds mon équilibre. C’est la même chose dans mes spectacles. C’est tout en couleurs ou très « noir et blanc », comme la pochette et le livret de BLESSÉE. La personne qui me fait le plus rire, c’est Diane, ma presque jumelle! Si ce n’était pas de sa façon hilarante de voir le monde et d’en parler ou sa façon désopilante de se moquer d’elle-même ou de ce qu’elle observe chez les gens autour d’elle ou à la télé, je n’aurais jamais développé cet humour dont je fais preuve sur scène! Quand on était petites, c’était elle la comique et moi la spectatrice. Quand j’écris une chanson drôle, c’est elle que j’imagine en train de me décrire une situation! Je me mets dans sa peau et je deviens drôle... Elle est mon idole! Sinon, j’aime beaucoup plusieurs humoristes québécois, comme Martin Matte (un de nos meilleurs!) et Louis-José Houde. Et chez les acteurs, je craque toujours pour l’humour de Jack Black. Et sur Internet (et en show), je suis fan depuis ses débuts de Jon Lajoie!

Ce qui frappe dans vos chansons, c'est la qualité, disons même l’élégance de l'interprétation, jusque dans votre diction, remarquable. Vous chantez à l'ancienne, comme Trenet, Greco, Cora Vaucaire ou Yves Montand, des chansons qui reflètent bien notre époque. Ces grands anciens du Music Hall font-ils partie des chanteurs que vous écoutez?

- Je ne peux pas dire que j’ai le temps d’écouter énormément de musique... donc, non, ils ne font pas partie de ce que j’écoute (en ce moment, dans ma voiture, là où j’écoute un peu de musique, j’ai quatre CD : Alexandre Poulin, Nicola Ciccone, Iron Maiden - le nouvel album - et Sum 41...). Pour ce qui est de ma prononciation, sans doute qu’elle me vient des chanteurs que j’ai écoutés quand j’étais petite : Aznavour, Johnny, Lama, Dassin, Sardou...

L.Lemay & B.Vignol sur le plateau de La Chance aux Chansons, en 1999.

À part Alexandre Poulin, quels chanteurs québécois conseilleriez-vous de découvrir en priorité?

- Bernard Adamus (pour l’originalité) et Nicola Ciccone (en particulier pour sa chanson L’immigrant de son dernier album).

Comment vous inscrivez-vous dans le « combat » de vos grands aînés, Félix Leclerc, Gilles Vigneaut, Robert Charlebois, pour un Québec indépendant ? Aucune chanson de votre répertoire ne se prononce clairement sur ce thème. Est-ce encore un thème d’actualité aujourd’hui au Québec ?

- Je m'y connais très peu en politique. Donc, je n'ai pas envie en chanson de donner mon avis (je suis trop peu informée) sur le sort du Québec dans le Canada (ou hors du Canada). Oui, ce thème est toujours d'actualité, mais disons que, depuis plusieurs années, le vent de changement ne souffle définitivement pas assez fort sur le Québec pour convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit... De mon côté, j'attends de « savoir de quoi je parle » avant de m'aventurer dans un sujet si délicat en écriture. Tout ce que je peux dire, c'est que je suis très fière d'être Québécoise et ça s'entend dans ma chanson Bleu!

Dans mon pays, y a un printemps plus beau que n'importe quel autre
Dans mon pays, cordes au vent, il y a tout plein d'enfants qui sautent

Y a des hivers plus longs que les étés sont verts

Dans mon pays, les étés meurent dans des montagnes de couleurs […]
Dans mon pays, y a un drapeau qui ne s'arrête pas de fleurir

On est si bleus, on est si beaux que nul ne peut nous faire rougir […]
Dans mon pays, on parle français avec des perles d'anglicismes

Dans mon pays, c'est vrai, l'anglais déferle en nous avec délice

Vous êtes apparue en France en 1996-97, précédée d'un flot de louanges de la part des médias parisiens, les mêmes qui, une fois votre succès installé, et votre Victoire de la Musique (interprète féminine de l'année, en 2003), ont pu paraître vous dédaigner. Ce treizième album, qui s'est classé 3ème du Top des ventes à sa sortie, est accompagné de très bonnes critiques, d'Olivier Maison dans Marianne, de Sophie Delassein dans Le Nouvel observateur, de Véronique Mortaigne dans Le Monde... Que vous inspire le fait que cette presse-là, disons intellectuelle, flatte à nouveau votre travail?

- Bien sûr, ce qui se dit de mes albums ou de mes spectacles dans les médias ne me laisse pas indifférente et je suis toujours heureuse quand je sens que mes chansons sont appréciées par ceux et celles qui critiquent mes albums. Pour être tout à fait franche, je n’avais pas senti qu’en France, certains avaient pu critiquer de façon blessante mes albums après 2003. Sans doute que les gens qui travaillaient avec moi ne s’empressaient pas de me faire part de ces articles ou critiques-là! Je dirais que c’est surtout au Québec que j’ai pu sentir (de la part de quelques journalistes seulement) un certain dédain, une certaine volonté de convaincre un maximum de personnes de « ne pas m’aimer » (lol)! Mais je ne voyais pas vraiment, dans ce que j’ai pu lire ou entendre d’eux, de « critique constructive » qui aurait pu m’influencer à faire les choses autrement. Je fais toujours de mon mieux pour livrer une vraie émotion dans mes chansons, mais je ne calcule rien, je travaille toujours dans la spontanéité, mais aussi dans le souci du détail, de l’image juste, celle qui touche. Quand mes propres chansons me font vibrer, je me dis que les gens qui aiment mon style d’écriture seront touchés de la même façon que je le suis...

Barbara (Ma plus belle histoire d'amour), mais aussi Renaud (Petite), Diane Dufresne (Merci), etc, ont dédié une chanson à leur public. Vous concluez BLESSÉE avec Entre deux paradis, spécialement adressée vos fans, où vous évoquez ces incroyables séances de dédicaces que vous leur accordez après chaque concert, et qui peuvent durer des heures...

- Oui, je me nourris énormément de ces moments souvent trop courts, mais intenses en émotion, que sont les moments que je partage avec les gens du public après les shows. En quelques mots, on peut se dire énormément de choses. Souvent, même pas besoin de mots et on s’est tout dit. J’ai de la chance d’avoir un public aussi généreux et rempli d’amour. Je suis une artiste privilégiée, une femme comblée!

(entretien Baptiste Vignol)

La retraite? C'est cuit-cuit.


« La retraite/ Dans ma tête/ C’est loin, comme/ Tahiti en ferry ». Dans La retraite, qui figure sur son troisième album, NUL SI PAS DÉCOUVERT (2009), Gérald Genty résume ce dont n’ont jamais douté les Français nés sous Pompidou et ss. : l’actuel système de protection sociale créé après la deuxième guerre mondiale - quand l’espérance de vie était de soixante-cinq ans - est usé jusqu’à la corde.
Songeons qu’en 1833, preuve que le problème ne date pas d’hier, Balzac écrivait dans Le médecin de campagne : « Il y a fait des démarches [à Paris] pour obtenir, non les mille francs de pension promis, […] mais la simple retraite à laquelle il avait droit après vingt-deux ans de service». Vingt-deux annuités, alors qu’on vivait en moyenne jusqu’à l’âge de quarante ans… Deux siècles plus tard, notre espérance de vie a doublé, et tout naturellement avec, le nombre d’années de cotisation pour toucher sa pension.
La question du droit à la retraite, qu’on imagine mal inspirer les chanteurs de charme (« Plus on avance dans la vie, plus on se rend compte qu'il n'y a que l’amour et la mort qui comptent. L'axe même d'une vie humaine, c'est d'aimer et de savoir mourir. Je ne vais pas écrire des chansons sur la politique ou sur le changement climatique!» Jean-Louis Murat in La Montagne, 29/9/2010), enrôle le bon peuple de France depuis que le gouvernement a décidé de reculer l’âge minimal de départ à la retraite de soixante à soixante-deux ans, et que le Sénat, après une mobilisation sans précédent depuis le début de la protestation contre cette réforme, doit examiner cette semaine le projet de loi déjà adopté par l'Assemblée nationale.
Blocus, opérations escargot, défilés populaires… Des millions de salariés rejoints par les lycéens et les étudiants battent aujourd’hui le pavé, soutenus par 71% des Français (sondage paru le 18 octobre), scandant l’air du Si tu savais: « Sarkozy, si tu savais, ta réformeuh, ta réformeuh, Sarkozy, si tu savais, ta réforme où on s’la met…» De quoi fâcher un président qui fier comme un paon se vantait en juillet 2008: «Désormais, quand il y a une grève en France personne ne s'en aperçoit»…
L’un des premiers chanteurs «concernés» à s’être penché sur le sujet des pensions fut Léo Ferré, en 1964 : « Tous ces pauv’s gens qu’on voit traîner/ À la queue des allocations/ Avec leurs mains à s’rembourser/ Les eng’lur’s d’la mauvais’ saison/ Comme des rapac’s qu’auraient plus d’bec/ Des lions qui se s’seraient faits pédés/ Sans crinièr’ sans salamalecs/ Avec un bout d’griff’ pour signer » (Les retraités). Dépassé? En janvier 65, Ferrat gagnait sa liberté en proposant sur un 25 cm La Montagne qui deviendrait son plus grand succès : « Leur vie, ils seront flics ou fonctionnaires/ De quoi attendre sans s'en faire/ Que l'heure de la retraite sonne »… L’amorce d’un index de chansons clairsemé, mais inachevé, parmi lesquelles La retraite (1990) d’Allain Leprest et Romain Didier, L’âge ingrat (2002) de Doc Gynéco, Mr René (2003) de Bénabar, Les retraités (2003) de Thierry Stremler, Jeune à la retraite (2009) de Féfé…
Pour autant, si les Français manifestent, est-ce vraiment contre cette réforme ? Ils savent, disent-ils, qu’il faut revoir le système, et reconnaissent aux gouvernants de ne pas pratiquer la politique de l’autruche, mais ils exigent vaguement que cela « se fasse autrement»… Alors, la fronde ne serait-elle pas au final simplement anti-sarkozyste, moins raisonnée qu’épidermique ? Le conflit des retraites étant en ce cas l’expression d’une colère contre l’injustice, d’une nausée face à l’écartelement grandissant entre les riches et les pauvres, qui ne semble pas émouvoir les faucons de l’UMP.
« La retraite/ Dans ma tête/ C’est comme d’l’art abstrait/ C’est compliqué » (La retraite) commentait Gérald Genty qui concluait sans se plaindre : « La retraite/ J’ai compris/ C’est cuit, cuit. »
Nul besoin d’être un oiseau rare pour saisir le véritable motif du conflit.

Baptiste Vignol

C'est la chanson qui le portait.


Gérard Berliner est mort. D'une crise cardiaque. Berliner, c'était Louise bien sûr (#1 du top en août 1982), mais aussi Les amants d'Oradour, Voleur de mamans, Besoin d'accordéon ou Les mémés! D'improbables et saisissantes chansons. Un personnage étonnant, interprète à l'ancienne, théâtral, suffisamment habité pour que Charles Aznavour le produise. Une gueule aussi, une voix d'homme, qui pouvait être de porcelaine. S'il avait fallu (pénible d'employer le plus-que-parfait) concevoir un spectacle, un "tour de chant" aurait-il sûrement corrigé, en hommage à Jacques Brel, dont les chansons sont des chausse-trappes qui en ont piégé plus d'un (souvenons-nous des malavisés Bruel ou Pagny beuglant Amsterdam...), Berliner en aurait été la figure idéale. Il avait l'âge de ces défis... 54 ans.
Quand on lui demandait quelles étaient ses dix chansons préférées, ce fou furieux d'Hugo (sa pièce Mon alter Hugo avait été nommée aux Molières en 2006, catégorie "Meilleur spectacle musical") répondait du tac au tac, en en chantant de larges extraits comme s'il était sur scène, là, au milieu de son salon:
1. Les Vieux amants de Jacques Brel! 2. J’me voyais déjà de Charles Aznavour... 3. Avec le temps de Léo Ferré. Et puis Nantes (Barbara), Il voyage en solitaire (Gérard Manset), En cloque (Renaud), Comme d'habitude (Claude François), Là-bas (Jean-Jacques Goldman), Que reste-t-il de nos amours? (Trenet) et Le temps qui reste de Serge Reggiani.
Que du lourd. C'était ça, Berliner. Un homme à fleur de peau, embrasé par les mots, cultivé, impatient. Un parcours singulier. Il y avait aussi ce récit sur lequel il bûchait, car il lui tenait à cœur, sur son gangster de frère, Bruno, membre éminent du Gang des Postiches. L'aura-t-il rendu à son éditeur?
Se souvenir l'entendre dire, comme ça, à la volée, Le temps qui reste de Reggiani. Il y croyait.

Combien de temps...
Combien de temps encore
,
Des années, des jours, des heures, combien ?

Quand j'y pense, mon coeur bat si fort...
Mon pays c'est la vie.

Combien de temps...

Combien ?


Baptiste Vignol

Ne vous devons-nous point hommage?

Comment rester en phase avec la chanson française quand on vit à 9000 km de Paris ? En allant sur le site de Yves Le Pape qui propose tous les jours une sélection des articles récents parus dans la presse et sur la toile.
Gilles Médioni officie à L'Express. Il a dîné avec Charles Trenet, déjeuné avec Jean Ferrat, obtenu en tête à tête les confidences de Céline Dion et interviewé Jean-Jacques Goldman. Un journaliste sérieux auquel les têtes d'affiches de notre variété n'hésitent pas à s’ouvrir. Medioni tient également un blog, mais qui n'en tient pas ? All Access a ceci d'agréable qu'il ne vous éclabousse pas de « moi-je ». Pas d'auto-gloriole, d’« untel est décédé et c'est moi qui l'avais découvert », de « voilà mon dernier bouquin » (spécialité de Bertrand Dicale, mais on lui pardonne car Bertrand excelle dans son sujet) ou du risible « je me suis fâché avec Zazie » comme l'annonce Emmanuel Marolle visiblement rentré de mauvais poil de ses vacances d’été.
Les articles de Gilles Médioni parlent de chanson, sans prétention, font découvrir des artistes méconnus et vous laisse branché sur l'actualité musicale. Ainsi Gilles révélait-il tantôt qu'à l’occasion des cinquante ans de carrière de Johnny Hallyday, une compilation de ses chansons période 66-69 venait de paraître en Angleterre : LE ROI DE FRANCE ! Un titre choisi en référence au tout premier hommage à Johnny, chanté par son camarade Long Chris : À la cour du Roi Johnny (1964)? Un album de J.H. au pays des Beatles et des Rolling Stones...
Médioni mentionne au passage quatre chansons signées Antoine (Les élucubrations), Katerine (Le rêve), Tom Poisson (Le Trapéziste) et Cali (Il y a une question) qui ont contribué, parmi tant d'autres, à faire du «rockeur» le pivot d’une thématique à part entière du répertoire francophone. Preuve que Jean-Philippe Smet, dont 95% de la production sont pourtant à jeter, a planté ses racines dans l’histoire du notre music-hall. Comment expliquer ce prodige, cette endurance, ce succès ? Le charisme. Doublé d’une sincérité contagieuse.
« Combien de jours de deuil à la mort de Johnny ? » (Il y a une question) demandait Cali en 2003. On fut à deux doigts de le savoir en décembre 2009 quand, alors que Johnny Hallyday était plongé dans le coma à Los Angeles, la France de Claire Chazal vivait au rythme des courbes de température du héros belge, tandis que Patrick Bruel et Nikos Aliagas poireautaient devant sa chambre du Cedars-Cinaï et que le gouvernement songeait à rapatrier la dépouille du chanteur dans l'avion présidentiel et présenter son cercueil sur les Champs-Élysées ! C'est dire l'ampleur du personnage. Et la délicatesse de nos dirigeants.
Médioni a raison. Il faudrait sortir une best-of des titres écrits en l’honneur de J.H., avec les morceaux sus-cités puis, en vrac, l’enamouré Johnny SP.69.603/11 de Christine Lebail paru en 1964, Johnny, merci (1966) d’Eddy Mitchell, le prophétique Hallyday, le Phénix de Michel Sardou qui date de 1973 (« Comme cet oiseau sacré/ Ressemble à s'y méprendre/ À ta vie, à ton sort,/ Depuis le temps qu'on crie ta mort »), Johnny (1981) de Gilbert Montagné bien sûr, l’indispensable Et Johnny chante l’amour (1995) d’Enrico Macias, l’authentique 29 août 2000 au Théâtre Saint-Denis (2002) de Lynda Lemay, le sceptique Johnny à Vegas (2009) de Michel Delpech et l’irrésistible Faut pas dire du mal de Johnny (2006) de Loïc Lantoine, la chanson la plus punk jamais écrite sur l’Idole des vieux.
Un détail pour finir qui pourrait enchanter les fumeurs de pipe : encore plus qu’Hallyday, Georges Brassens a inspiré la veine chansonnière, et l’on recense des dizaines de chansons-hommage dont voici douze titres explicites. Cela ferait un séduisant pot-pourri, donc un chouette cadeau à offrir * !

1. À Brassens Jean Ferrat (1963)
2. Brassens et Gainsbourg Robert Pico (1965)
3. Eddy Cochrane, Buddy Holly and Brassens Salvatore Adamo (1972)
4. Les amis de Georges Georges Moustaki (1974)
5. Georges Pierre Vassiliu (1983)
6. La visite Maxime Le Forestier (1988)
7. Monsieur Brassens Philippe Forcioli (1990)
8. Un jour tu es parti Georges Moustaki (1995)
9. Allo viens, je m’emmerde Pierre Louki (1997)
10. Brassensienne Jacques Bertin (1998)
11. Sète Francesca Solleville (2000)
12. Le veuf Alexis HK (2004)


*Idée déclinable avec Jacques Brel, Léo Ferré, Serge Gainsbourg...

Baptiste Vignol

Vous avez dit Flaubert?


Comment remettre Flaubert au goût du jour? En exhumant d’une correspondance oubliée un détail qui ferait aujourd’hui caution. Depuis ses années lycée, Nicolas Sarkozy a-t-il jamais lu du Flaubert ? La question pourrait se poser puisqu’il s’est fait élire à la présidence de la République en expliquant aux Français qu’il partageait avec eux les mêmes idoles, Marc Lévy pour la littérature et Johnny Hallyday pour la variété. Depuis qu’il a épousé Carla Bruni, ses références auraient pourtant bien changé, il lirait maintenant Céline, cite en exemple « La vie est belle » de Frank Capra et adorerait Georges Brassens. Bon. Bien. Mais Gustave Flaubert, là-dedans ? Minute, papillon ! Allons-y par des chemins de traverse…
Nicolas Sarkozy connaît-il cette chanson d’un ancien moustachu qui dit: «Y a un panneau depuis:/ “Stationnement interdit”/ Comme s’il y avait eu la peste !/ T’as plus qu’à chercher ailleurs/ Des gens qui auront moins peur/ En espérant qu’il en reste…» ?
Elle s’appelle Gitans, date de 1985 et figurait sur l’album PHOTOS DE VOYAGE de Francis Cabrel. Quinze ans auparavant, Jean Ferrat (dont Nicolas Sarkozy dit au lendemain de sa mort, le 15 mars 2010: «Avec Jean Ferrat, c’est un grand nom de la chanson française qui disparaît. Chacun a en mémoire les mélodies inoubliables et les textes exigeants de ses chansons, qui continueront encore longtemps, par leur générosité, leur humanisme et leur poésie à transporter les âmes et les cœurs, à accompagner aussi les joies et les peines du quotidien») prédisait déjà dans sa moustache : «Le ciel se fait lourd, les roses se fanent/ Nous vivons le temps des derniers tziganes» (Les derniers Tziganes, 1970), ceux-là dont Léo Ferré rappelait en 1962, longtemps après avoir rasé la sienne, de moustache : «Ce sont nos parents anciens/ Ces Indo-européens» (Les Tziganes).
Ferrat, Ferré, Cabrel… Le rapport avec Flaubert? On y vient. En 1867, l’écrivain rapportait à son amie George Sand : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s'étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j'en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L'admirable, c'est qu'ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu'inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule, en leur donnant quelques sols. Et j'ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d'ordre. C'est la haine qu'on porte au Bédouin, à l'Hérétique, au Philosophe, au Solitaire, au Poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m'exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton. »


Prenant connaissance de ces lignes - via Pierre-Marc de Biasi, le spécialiste de Flaubert s’il en est -, le site Rue 89 s’est empressé d’en faire sa tribune du 31/08/2010. Certains objecteront que la posture de Flaubert est évidemment celle d'un nanti qui ignore tout des nuisances causées par la présence de ces campements dont il ne voit, comme le touriste de passage, que ce qui, pour lui, est poésie; d’aucuns soulignant par ailleurs qu’Apollinaire a lui aussi traduit de façon quasi idéale la poésie du mode de vie du peuple Rom, également appelé Gitans, Tsiganes, Manouches, Romanichels ou Bohémiens, et dont l’estimation du nombre varierait aujourd’hui de 6 à 15 millions.
Avec plus ou moins de poésie, d’angélisme et parfois de démagogie, la chanson s’est elle aussi laissée porter par l’errance nomade. De Tino Rossi (la Bohémienne aux grands yeux noirs, 1936) à Mano Solo (Les Gitans, 2000) en passant par Mouloudji (Mon pote le gitan, 1954), Dalida (Les gitans, 1958), Leny Escudero (Le bohémien, 1974), Zebda (Le manouche, 1998) ou le répertoire de Titi Robin. Mais s’il fallait ne retenir qu’une chanson, ce pourrait être Salut Manouche (1979) de Renaud, pour cette entame imparable rayon "je pose le décor" : «Quand tu t’es pointé sur la zone/ Qui pousse au pied d'mon HLM,/ Tu as garé ton vieux Savième/ Près d'un pylône./ Z'aviez rangé vos caravanes/ Comme les chariots dans un western,/ Soudain dans ma banlieue minable/ C'était moins terne./ Toi, ta famille, tes chiens, tes mômes,/ Tes copains, tes frangins, tes poules,/ C'est comme une grande bouffée d'ozone,/ Quand ça déboule »… Et ce quatrain, poignant parce qu’inattendu : “Si tu r'tournes bientôt aux Baumettes/ Essaie d'dire bonjour à mon vieux/ Dis-y qu'j'ai r'trouvé ses lunettes/ Au d'sous d'son pieu. » De la belle ouvrage.
Installés en Europe depuis le XVème siècle, les Roms pourront, dès 2012, selon les lois européennes, résider où bon leur semblera dans l’Union. Pourtant, coup d’épée dans l’eau, la France les chasse aujourd’hui à grand renfort de communication ! Au nom de quelle urgence? De quelle stratégie? De quelles augures? « Je ne serai tout de même pas assez stupide pour demander à une gitane de me révéler mon avenir » écrivait Pierre Mac Orlan - qui fut aussi formidable parolier - dans son roman la Bandera (1931). Nul ne saurait non plus le conseiller à Nicolas Sarkozy…

Baptiste Vignol

Qu'est devenue Patti Layne?


Qu’est devenue Patti Layne, qui chantait en 1982 Une espèce de canadienne ? Elle en qui Didier Barbelivien trouva sa plus belle interprète. A-t-elle épousé un homme d’affaire brésilien ? Ouvert un hôtel aux Maldives ? Tourné galeriste à Shangaï ? Repris une librairie à Londres ? L’accent nord-américain, les yeux noisette et l’air mutin, elle portait au coin des lèvres un grain de beauté sur lequel nous rêvâmes par milliers pouvoir déposer un bec.
Patti prend-elle, au moment où s’écrivent ces lignes, le thé chez Juliette & Chocolat (3600 Saint-Laurent, coin Prince-Arthur, Montréal) avec Corynne Charby - pour qui Christophe écrivit Boule de Flipper (#19 en octobre 1986), Louise Féron - dont Jean-Louis Murat enregistra l’admirable Tomber sous le charme (1988) - et Graziella de Michele, qui n’endosse plus depuis longtemps l’indémodable Pull over blanc (#3 en juin 1987) ? L’idéal serait évidemment que Caroline Grimm (La vie sans toi, #28 en août 1986) se joigne à elles. Et que Marie Audigier les retrouve (redécouvrir le 6 titres L’ORAGE, 1990).
À cette époque, les chanteuses d’une saison ne s’épilaient pas les sourcils, se passaient la main dans les cheveux, évitaient de jouer les rebelles de service... mais chantaient pour plaire aux garçons.
Pas sûr que d’ici vingt-cinq ans, la jeunesse 2010 se prenne de nostalgie pour Zaz et sa petite comédie.

Baptiste Vignol

Pays d'amour


Comment les chansons naissent-elles dans la tête de leurs auteurs? Marcel Amont avait publié au Seuil, en 1994, un bel essai sur la question: Une chanson, qu'y a-t-il à l'intérieur d'une chanson ? Tous les sujets peuvent être abordés, même les plus inchantables, ou les moins convenables, les circonstances du moment constituant un terreau fort usité par les meilleurs chansonniers. Là où un Michel Sardou passerait en force, ne faisant pas dans la dentelle, mais allant vite à l'essentiel, car l'essentiel, c'est l'audience (Le France, Les Ricains, Je suis pour, etc.), Alain Souchon, lui, miserait plutôt sur la finesse, la sensibilité de son public, évitant coûte que coûte le cliché, ce qui n'est pas gage d'insuccès (Poulailler's song, Foule sentimentale, C'est déjà ça). Question de tempérament. Plus "souchonnante" que "sardonique", Jeanne Cherhal a consacré l'une de ses récentes compositions au thème de la garde à vue. On ne l'attendait pas spécialement sur ce terrain-là. Comment lui est venue l'idée ? En écoutant, paraît-il, un témoignage diffusé dans l'émission de Daniel Mermet, Là-bas si j'y suis sur France Inter. "Je vis dans un pays d'amour/ Tous les matins au petit jour/ Le service d'ordre est renforcé..." constate-t-elle sur un air entêtant. Cette chanson, Pays d'amour, se trouve aujourd'hui plus que jamais dans les phares de l'actualité, la garde à vue ayant été mise à l'index, fin juillet 2010, par le Conseil constitutionnel. Qui a dit que les chanteurs populaires sentaient souvent le vent tourner?

Baptiste Vignol

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