Dans chaque parole péremptoire, il y a un âne.


Au rayon "Grandes affirmations qui ne veulent absolument rien dire mais qui vous donnent une image so cool", Marco Prince, l'ancien leader du groupe FFF, a déclaré en s'adressant à un candidat de la Nouvelle Star (M6): "Dans tous les grands chanteurs, il y a une chanteuse. Je veux voir la chanteuse en toi!" Hum. Il aurait fallu pouvoir en débattre avec Georges Brassens, Jacques Brel, Philippe Clay, Jean Ferrat, Léo Ferré, Félix Leclerc...
Et l'inverse, Monsieur Prince, se vérifie-t-il?

Baptiste Vignol

L'année Waro


On a appris hier, mardi 15 juin, que Danyel Waro recevra le 31 octobre prochain à Copenhague, lors du Womex (World Music Expo, la plus grosse rencontre professionnelle autour des musiques du monde), le Womex Artist Award 2010. Mieux qu'une victoire, une consécration pour ce poète d'une rare intégrité.
Son dernier disque, AOU AMWIN (littéralement DE TOI À MOI), paru début juin à La Réunion sortira le 13 septembre en France. Enregistré et mixé par Yann Costa (du band réunionnais Zong), on y retrouve des collaborations avec le groupe de polyphonie corse A Filetta et avec Tumi, le leader sud-africain de Tumi & The Volume.

D'ailleurs


"Le français est une langue qui résonne", chantait Daniel Balavoine en 1978. Riche de ses dialectes, patois et créoles, le français arbore une variété, une résonance c’est vrai, qui témoigne de son histoire séculaire et de ses multiples identités. Quel meilleur porte-voix que le chant pour affirmer sa singularité linguistique et transmettre sa culture?
Les voix d'Afiletta en Corse, de Peio Serbielle au Pays basque, de Richard Desjardins pour le français du Québec, de Jaojoby à Madagascar, d’Edou en Nouvelle Calédonie sont des drapeaux de la francophonie, même si certaines oreilles de France métropolitaine leur restent sourdes. "C'est bien agréable une langue dont on ne comprend rien... C'est comme un brouillard aussi qui vadrouille dans les idées... C'est bon, y a pas meilleur !" notait Céline dans Mort à Crédit.
S'il existe encore 3000 langues parlées sur la Terre, des dizaines sont en train de disparaître, inexorablement. Certaines résistent cependant, voire se libèrent, comme le créole réunionnais, né avec le peuplement de l’île, découverte en 1642, où furent déportés jusqu’au XIXème siècle des dizaines de milliers d’esclaves parlant des langues d'Afrique de l'Est, de Madagascar, d'Inde et de Chine, nourries des lexiques de leurs esclavagistes, français, bien sûr, mais également, pour l'océan Indien, anglais, néerlandais et portugais.
Danyèl Waro est une figure majeure du maloya réunionnais, ce genre musical, blues mascarin, récemment inscrit au patrimoine de l’Unesco. Une voix incomparable, étourdissante, aussi vertigineuse que le cirque de Mafate vu depuis le pic du Maïdo,


portée par une démarche artistique, une perfection rythmique, une esthétique du métissage qui forcent le respect, et l'admiration - c'est notable - de quelques jeunes ambassadeurs de la chanson française. Matthieu Boogaerts, Jeanne Cherhal, Albin de La Simone, Camille Bazbaz, Thomas Pitiot ou Emily Loizeau (qui a enregistré un duo, Dis-moi que tu ne pleures pas, avec Danyel Waro) sont des inconditionnels du personnage.
Danyel Waro vient de sortir son cinquième disque, AOU AMWIN. Son chant est plus envoûtant que jamais, enregistré au plus près, accompagnée ici et là par des complices dont le rappeur sud-africain Tumi Molekane du groupe Tumi & The Volume qui, le 10 juin 2010, chantait avec Shakira pour le concert d'inauguration de la Coupe du Monde de football. Un double CD d'une beauté sidérante, incendiaire, que l’on écoutera en prière ou en tapant du pied sur le sol.


Chaque année, les Victoires de la Musique décernent un prix au «meilleur» album de musique d’ailleurs. Depuis 1994, I Muvrini y a été nominé à six reprises (pour deux victoires), Cesaria Evora à cinq reprises (pour deux victoires), Dan Ar Braz à quatre reprises (pour deux victoires), Rachid Taha à quatre reprises (pour une victoire), Soud Massi à trois reprises (pour une victoire), Amadou et Mariam, Rokia Traore, Idir, Manu Chao, Alan Stivell chacuns à deux reprises… Il est hors de question de remettre en cause le talent de ces lauréats, mais n’est-il pas étonnant, pour ne pas dire scandaleux, que la voix de Danyel Waro n'ait jamais été honorée ? Une preuve supplémentaire de l’étroitesse d’esprit de cette Académie pour qui les musiques du monde se résument à une douzaine d’artistes qui, une fois l’an, se partagent l’opportunité médiatique de s’adresser au grand public, lequel pourtant, cette soirée-là, ne demanderait que ça : découvrir d’autres univers.

Baptiste Vignol

L'art de la reprise


À faire entendre aux apprentis chanteurs de la Nouvelle Star (M6) qui se dandinent et hurlent dans leur micro comme un porc qu'on égorge, ainsi qu'aux membres du jury de cette émission qui, excepté Philippe Manœuvre, poussent le ridicule à applaudir debout (ah! le tic télévisuel de la standing ovation dans les programmes de variété...) des prestations dont l'insigne particularité est de désosser, au mieux, ou d'affadir, au pire, les chansons qu'ils reprennent.
"La tarte à la crème m'a affadi le cœur, et j'ai pensé vomir au potage" écrivait un certain Jean-Baptiste Poquelin que doit méconnaître Manoukian, pourtant proclamé juste (!) Expert de la citation qui tue.
En somme, bonnes gens, ça, c'est d'la reprise, c'est signé Ariane Moffatt et c'est chanté sans prétention :

Fuir le bonheur de peur qu'il ne sauve

Baptiste Vignol

(!) Depuis quelques années, les journalistes, les responsables politiques, les chanteurs, les sportifs, les animateurs de télévision - au premier rang desquels André Manoukian- ne peuvent plus formuler une phrase sans employer l'adverbe juste. Un tic de langage aussi bizarre que superfétatoire qui ne fait que dévoyer la bonne utilisation de ce joli mot. "Il trouve toujours à dire, juste au moment convenable, un mot spirituel et fin." (Stendhal, Le Rouge et le Noir)

La lumière verte du bayou


"Les arbres ont une luxuriance tropicale, des lianes s'y enchevêtrent et les branches sont voilées de mousses espagnoles; dans leur ombre paressent ces lentes rivières aux eaux molles, qu'on appelle ici des bayous" écrivait Simone de Beauvoir dans L'Amérique au jour le jour (1947). Depuis le 22 avril 2010, ce sont plusieurs dizaines de milliers de barils de pétrole qui se répandent chaque jour dans le golfe du Mexique. Le 19 mai, la marée noire a atteint les bayous. Ce joli mot français de Louisiane adapté de l'indien bajuk "rivière". En 2008, Francis Cabrel nous l'avais remis dans l'oreille en chantant "Et je danse, je danse sur la terre que j'aime / Celle qui se gagne sur la boue / Et je marche je marche dans la belle lumière verte / Du bayou" (Né dans le Bayou) adapté d'un titre du groupe CCR.
Fut-ce son ami Zachary Richard, né à Lafayette, qui ouvrit pour la chanson francophone un champ lexical au bayou ? Probablement pas, mais son premier 33 tours enregistré en français s'intitulait BAYOU DES MYSTÈRES (1976)... Deux ans plus tard, Mireille Mathieu participait à la popularisation du mot avec À Blue Bayou, #9 au hit-parade de septembre 1978. "Le soleil est bas sur ma ville/ Le soleil est haut sur son île/ On est si loin de l'an 2000/ À Blue Bayou". Et puis après ? Voilà peut-être un terme qu'il ne faudra plus chanter qu'au passé. Combien de décennies pour que l'écosystème particulièrement fragile des bayous retrouve son équilibre?
En 2005, Francis Cabrel et Zachary Richard s'étaient mobilisés pour la Nouvelle-Orléans après le passage de l'ouragan Katrina. Dans La promesse cachée, ils chantaient en duo : "Là sur l'eau/ Nos vies cassées en mille morceaux..." La dévastation se poursuit.

Baptiste Vignol

Initiales JB


Le cinéma, la variété, deux arts populaires, le premier nourrissant nombre de paroliers. Les actrices, notamment, parce qu’elles sont sources de fantasmes, ont toujours suscité ici une évocation, là un couplet, et parfois même carrément une chanson. Brigitte Bardot, bien entendu, qui de Serge Gainsbourg (Initials BB) à Albert Marcœur (BB) en passant par Dario Moreno (Brigitte Bardot) ou Bob Dylan en Amérique (I shall be free) n'a pas fini d’être chantée grâce aux quelques films qu'elle a sublimés (Et Dieu créa la femme, La vérité, Le mépris). Isabelle Adjani fut également l'inspiratrice d'hommages musicaux (Adjani, par Serge Lama notamment), tout comme Fanny Ardant (Fanny Ardant et moi, par Vincent Delerm), Candice Bergen (Candice par Chet), Danielle Darrieux (Je ne vous aime pas par Françoise Hardy), Bo Derek (par Arthur H), Marlene Dietrich (Marlene par Adamo, parmi tant d’autres...), Françoise Dorléac (Le film de Polanski par Yves Simon), Faye Dunaway (Les yeux de Laura par Goût de Luxe), Ava Gardner (La beauté d'Ava Gardner par Alain Souchon), Isabelle Huppert (Les âmes en allées par Gilbert Bécaud), Sophie Marceau (Assez... Assez par Julien Clerc), Marilyn Monroe évidemment, Isabella Rosselini (Voir par Christophe), Romy Schneider (Romy par Louis), Liz Taylor (par Jacques Duvall), Emma Thompson (Emma par Georges Moustaki), Gene Tierney (Poppy Gene Tierney par Étienne Daho), Natalie Wood (par Jil Caplan)...
Il y aurait un livre à écrire sur l’influence des reines du 7ème art dans la chanson populaire.
Et Juliette Binoche, direz-vous, qui est probablement l'actrice française la plus en vue à l’étranger – n’a-t-elle pas tourné en vedette avec Johnny Depp, Jeremie Irons, Daniel Day Lewis, Jude Law ? Après avoir été distinguée par la Mostra de Venise et reçu un César pour Trois Couleurs Bleu de Krzysztof Kieslowski, après voir décroché un Oscar avec Le Patient Anglais d’Anthony Minghella, été dirigée par Léos Carax, Jean-Luc Godard, Lass Hallström, Michael Haneke, Cédric Klaplish, Philip Kaufman, Louis Malle, Jean-Paul Rappeneau, André Téchiné…, elle vient de consolider son statut d’actrice légendaire en remportant hier le Prix d'interprétation du festival de Cannes pour sa partition dans Copie conforme de Abbas Kiarostami.
Dans un discours spontané et perspicace – elle fut la première à souligner l’absence du cinéaste iranien Jafar Panahi, invité à rejoindre le jury du festival mais toujours incarcéré à Téhéran où on l’accuse d’être le porte-voix de l’opposition –, elle annonçait, avec plus de sérieux peut-être qu’il n’y paraissait, espérer encore un jour enfin se marier et remerciait au passage tous les hommes qui l'avaient aimé. "Le regard d'un homme, c'est pas du vent" lui faisait dire Léos Carax dans Mauvais Sang, il y a vingt-quatre ans. Une réplique qui inspira Pascaline Herveet, la chanteuse des Elles, dans une des rares chansons écrites sur la comédienne (elle vient du Conservatoire) : “C’est le pays des Anges / Des anges qu’ont mal au ventre / Comme disait la Binoche / « Le regard d’un homme, c’est pas du vent… »”. Depuis cet hommage qui date de 1997, rien. Si le fait d’être cité dans des chansons consacre une notoriété, celle de Juliette Binoche n’a pas encore atteint, dans son pays, les sommets.

Baptiste Vignol

De la gnaque! Du mordant.


Facile d'incendier Benjamin Locoge, ses articles approximatifs, dignes de feu Podium Magazine quand il s'invente interviewer et demande, par exemple, à Jacques Dutronc, en avril 2010 : "Comment avez-vous réagi, Jacques, à la parution du livre de Françoise Hardy ?" Quelle hauteur de vue ! Benjamin Locoge, c'est une sorte de Daniela Lumbroso, avec du poil au menton. C'est le consensus mou de la chanson. Le ni-ni de la variété : ni culture, ni passion. Mais passées ses banalités débitées à tire larigot, quand il faudrait de l’esprit, un ton à l'emporte-pièce, reconnaissons-lui le mérite d’avoir réuni, le temps d'un entretien, pour son employeur Paris-Match, Gérard Manset et Julien Clerc. C'était en 2008, à l'occasion de la sortie de leurs derniers disques parus à ce jour: MANITOBA NE RÉPOND PLUS et Où S’EN VONT LES AVIONS ?. Un ami expert de Murat - qui tient un blog essentiel pour qui aime « l'Auvergnat » (tiens, une « locogeade » ! pour dire un « cliché »…) - me le signalait l'autre jour. Répondant à la question «Que pensez-vous de la nouvelle scène française ?», Manset déclarait: « Moi, je crois que l’on manque de jeunes ! J’attends des mecs de 16 ans qui savent écrire, qui ont la niaque. Aujourd’hui, ils arrivent trop tard, à 25-30 ans. C’est mou. Le seul qui m’ait donné une sensation d’auteur-compositeur ces trente dernières années, c’est Renaud. Lui au moins apportait quelque chose, il était neuf. Tous les matins, il avait une idée, une chanson, un truc. »
De l’appétit, quoi ! Tout ce qui manque à la critique chansonnière. Et dont regorge, en revanche, l'épatant Henri-Jean Servat.

*

Florilège de questions posées par M. Locoge :
- Avez-vous eu recours à la chirurgie esthétique ? (À Carla Bruni, juillet 2008)
Monsieur sait parler aux dames…
- Si le disque ne marche pas, que ferez-vous ? (À Bénabar, janvier 2009)
Un attentat ?
- Avez-vous peur du temps qui passe ? (À Olivia Ruiz, avril 2009)
Passionnante mise en bouche…
- Après la mort de Michel, vous montez sur scène. Pour vous consoler? (À France Gall, avril 2009)
Ou pour faire du blé ?
- Êtes-vous toujours de droite ? (À Michel Sardou, juin 2009)
Et vous, Benjamin Locoge ?
- Pourquoi sortir un disque live ? (À Cali, juillet 2009)
Oui, c’est vrai ça ! Pourquoi ?
- « Tanagra, tu me fous la gaule », est-ce pour votre nouvelle amie ? (À Matthieu Chedid, septembre 2009)
La classe.
- Pourquoi vous êtes-vous drogué la première fois ? (À Robbie Williams, décembre 2009)
Et pourquoi le ciel est-il bleu ?
- Pour qui écrivez-vous ? (À Cœur de Pirate, mars 2010)
Du grand journalisme.
Puis enfin, cette dernière :
- Sur votre nouvel opus, il y a cette chanson "Ne m’abandonne pas". Vous avez peur que ça ne marche plus, que votre rêve s’effondre ? (À Christophe Maé, avril 2010.)
- Non, cette chanson, elle est pour Nadège, ma compagne !
lui répondit le chanteur.
Tout est là, semble-t-il. Mieux vaut écouter les chansons des artistes qu’on doit interroger avant de leur poser des questions, non?

Baptiste Vignol