Fort de café

Fin novembre 2007, un journaliste demandait à Paul McCartney si l’on pouvait espérer voir paraître un best of de ses œuvres, hors périodes Wings et Beatles.
(Rappelons que Paul McCartney a enregistré sous son seul nom, depuis 1970, une douzaine d’albums originaux, dont quelques-uns furent littéralement encensés par la critique.
)
Et Macca de répondre, le plus sérieusement du monde : "Il n'y a pas encore suffisamment de bonnes chansons!"
Une modestie sur laquelle devraient méditer nombre de jeunes chanteurs français qui s’empressent de sortir leur « best of » après avoir enregistré trois ou quatre cd…

Baptiste Vignol

Pour tout savoir sur McCartney :
http://maccablog.com/

Incontournable


Le 5 juin 1981, l’agence épidémiologique d’Atlanta recense cinq patients, tous homosexuels, souffrant d’une pathologie liée au Virus de l’Immunodéficience. En France, le Dr. Rozenbaum relie ces cas à celui d’un steward dont il soigne l’affection pulmonaire. Nul ne se doute alors que le sida deviendrait l’épidémie la plus meurtrière du XXème siècle.
Très vite, cependant, l’idée d’un “cancer gay” terrorise les populations jusqu’à ce qu’une équipe menée par le professeur Montagnier isole, en 1983, l’origine de ce mal dont les premières victimes étaient homosexuelles ou toxicomanes.
Face au mutisme des responsables politiques qui rechignaient à lancer d’explicites campagnes de prévention, Barbara se voua, dans l’ombre, au sort des malades. Elle leur consacra l’un des premiers titres écrits sur ce thème (
Sid’amour à mort, 1987), visitant ensuite les prisons, accompagnée d’un médecin qui parlait du sida aux détenus.
En 1989, l’album KAMA-SUTRA de Michel Polnareff contenait une chanson préventive,
Toi et moi. Elle réduisait à néant les craintes fantasmatiques de contagion colportées par Jean-Marie Le Pen. Aux propos immondes du leader frontiste (“Les sidaïques, en perspirant du virus par tous les pores, mettent en cause l’équilibre de la nation. […] Le sidaïque est contagieux à partir de sa transpiration, de ses larmes et de sa salive. C’est un véritable lépreux moderne”), Polnareff répondait simplement : “Y a pas l’sida/ Toi et moi/ On s’capotera/ Et voilà!” (Toi et moi).
L’inertie des hommes politiques, cependant, obligea les malades à créer des associations pour alarmer l’opinion, échafauder des opérations spectaculaires, capoter l’Obélisque… pendant que Christophe Dechavanne, esseulé dans un silence médiatique, rappelait sans se lasser: “Sortez couverts!”
Emmenée par Michel Polnareff, la variété populaire s’est fortement impliquée contre ce fléau, de Jean-Louis Aubert (
Sid’aventure, 1989) à Jean Guidoni (N’oublie jamais qui tu es, 1996), d’Hervé Vilard (L’amour défendu, 1989) à Pierre Vassiliu (Nuit française, 1993), de Sapho (Éros et Thanatos, 1991) à Zazie (Dodo Rémi, 1995), d’Elmer Food Beat (Le plastique c’est fantastique, 1991) à Mano Solo (À quinze ans du matin, 1993)… en passant par Étienne Daho qui fut à l’origine du disque URGENCE dont les fonds servirent la recherche en 1992, Barbara (Le couloir, 1996), -M- (Mama Sam, 1999) ou Renaud (P’tit pédé, 2002).
Les toxicomanes, aujourd’hui, ne représentent plus qu’une petite minorité des nouvelles contaminations. Les traitements médicaux améliorent la vie des malades. Mais le sida frappe encore! Les rapports hétérosexuels représentent désormais la moitié des découvertes de séropositivité. En France, 130 000 personnes vivent avec le VIH. Ils ont été 6 300 à tomber malades en 2006 ; les 15-24 ans représentant 12% des nouvelles contaminations.
À l’échelle planétaire, le sida a tué 2,1 millions d’individus en 2006. 33,2 millions sont contaminés, dont 2,5 millions d’enfants de moins de quinze ans; le territoire le plus touché étant l’Afrique subsaharienne (22,5 millions de personnes) où le sida demeure la première cause de mortalité. En 1993, François Hadji-Lazaro dénonçait la position de Jean-Paul II sur le préservatif : “
Le pape a dit: “Plastique, tu ne mettras pas.”/ Pendant ce temps, on meurt au Rwanda/ Pendant ce temps, on meurt au Nigéria/ Et même tout près, là, tout près de toi” (Crime contre l’humanité, 1993). Quinze ans plus tard, l’Église n’a toujours pas révisé son jugement… Un aveuglement effrayant quand on sait que la pandémie ne pourra pas être enrayée sans l’aide des chefs religieux.
Pour Willy Rozenbaum, “aucun élément scientifique ne permet de faire le moindre pronostic sur la possibilité d’obtenir un vaccin contre cette maladie”, d’où l’obligation impérieuse de se protéger quelle que soit la nature du rapport (fellation, coït, sodomie). Sans préservatif, point de salut. Hélas, face à la banalisation de la maladie, les comportements à risque progressent. “
N’oublie pas la capote !” chantait Louis Chedid en 1992 : “Si tu n’la mets pas/ C’est comme si tu prenais un flingue […]/ Qu’tu pressais sur la gachette/ Pour te faire sauter, sauter, sauter/ La tête”.
Voilà vingt ans que l’on nous chante cette chanson-là, et pourtant, il faut encore redoubler d'efforts pour sensibiliser à nouveau la population afin que chacun s'approprie le message de prévention, et clame haut et fort: "Le sida ne passera pas par moi!", car, comme le chantait Julien Clerc, c'en est "assez de ces/ Machins qui piquent/ [...] Du hérisson/ Microscopique" (Assez... assez, 1996)!

Baptiste Vignol


Ses chansons d’abord

« Je ne suis pas une tulipe noire, je ne suis pas poète, je ne suis pas un oiseau de proie, je ne suis pas désespérée du matin au soir, je ne suis pas une mante religieuse, je ne suis pas dans les tentures noires, je ne suis pas une intellectuelle, je ne suis pas une héroïne, je suis une femme qui chante. »

C’était une longue dame brune. On l’appelait la Dame en noir, ou la Chanteuse de minuit, parce que c’est à cette heure qu’elle entrait en scène quand elle se produisait à l’Écluse, sur le quai des Grands-Augustins. C’était une auguste chanteuse, la plus subtile peut-être des auteurs compositrices, anticonformiste et populaire. Véronique Sanson, Juliette, Jeanne Cherhal ou Camille chanteraient-elles si Barbara n’avait pas fait carrière? Jacques Brel ne disait-il pas de Trenet: “Sans lui, nous serions tous des comptables”! Et Barbara de renchérir: “C’est notre père à tous.”
Voilà dix ans aujourd’hui que la Grande dame n’est plus. Décédée une nuit de novembre, à l’âge de 67 ans, intoxiquée par un plat de champignons… Dix ans jour pour jour avant qu'on enterre Maurice Béjart qui l'avait fait danser dans son film-ballet Je suis né à Venise (1976).
Qui est cette femme qui marche dans les rues?/ […] Cachée par un grand foulard de soie/ […] C’est l’épouse de la dernière heure […]/ Cette femme, c’est la mort” (La mort, Barbara, 1978). La mort des Artistes, justement, entraîne de juteux hosannas, qui se répètent ensuite de lustres en décennies. De vieux titres exhumés en témoignages inédits, de documents anodins en fonds de tiroirs, tous les moyens sont bons pour relancer la machine. Et l’on nous parle de Barbara sur tous les tons. Une dizaine d’ouvrages paraît même ces jours-ci! Des livres de photos – elle qui détestait les photos…, d’études opportunes, d’enquêtes et de souvenirs. Les biographes ne manquent jamais l’occasion d’être publiés, tandis que les intimes, ceux qui savent et pourraient s’étendre, demeurent cois. Louons leur silence élégant, d’autant plus qu’une bibliographie impeccable existe déjà : un livre d’entretiens (Barbara ou les parenthèses, Seghers) publié par Jacques Tournier en 1968; un portrait de Marie Chaix (Barbara par Marie Chaix, Calmann-Lévy) où la romancière, qui fut sa secrétaire, dévoile avec tact l’intimité de cette femme-réglisse; la chanteuse, enfin, ayant elle-même rédigé ses mémoires, Il était un piano noir… (Fayard, 1998). Elle y disait tout, l’enfance, le viol et l’inceste. Pourquoi en rajouter? Il y a quelque indécence à répéter post mortem ce qui fut écrit maintes fois. “C’est du temps de leur vivant/ Qu’il faut aimer ceux que l’on aime” (C’est trop tard, 1972)…
Les seuls tributs qui comptent sont ceux qui fleurissent en chanson ! Pour évoquer Jacques Brel, qui lui avait confié le rôle de Léonie dans le film Frantz (1971), Barbara écrira Gauguin (Lettre à Jacques Brel), prenant pour décor les îles Marquises où Brel repose : « Moi qui te connais bien,/ Je suis sûre qu'aujourd'hui/ Tu caresses les seins/ Des femmes de Gauguin,/ Et qu'il peint Amsterdam…». C’est au théâtre de Mogador qu’elle créa cette dédicace, en 1990, comme une offrande à son public, doublée d’un hommage à son ami. « Souvent, je pense à toi […]/ Je signe Léonie./ Toi, tu sais qui je suis,/ Dors bien ».
Les chanteurs ne s’honorent jamais mieux qu’en musique.
En janvier 64, un jeune homme débute à l’Écluse. Encouragé par la maîtresse des lieux, il lui dédiera L’orgue de Barbara, l’une de ses premières chansons : « Sont-ce des yeux, sont-ce des ailes ?/ Sont-ce des mains ou des oiseaux ?/[…] Qui tournent autour de ses mots/ Lorsqu'elle va, qu'elle chancelle/ Celle, celle qui est au piano ? » (Serge Lama, 1967). D’autres marques d’estime suivront. Georges Moustaki d’abord, qui lui offre l’inoubliable Dame brune (1968). Puis Anne Sylvestre (Frangines, 1978), ou même Patricia Kaas quand elle évoque Göttingen (D’Allemagne, 1990). Plus récemment, dans La voisine des oiseaux (2005), Sanseverino écrit encore en parlant d’une femme souffrant d’amnésie : « Tu confonds tous les noms […]/ Avec je ne sais quoi, l'Édit de Nantes et Barbara… ». Car elle n’a pas fini d’inspirer les auteurs, la « femme piano », ni les figures de la jeune génération, tels Dominique A, Jeanne Cherhal ou Martha Wainwright qui reprennent ses chansons.
Les analyses obsolètes, les interprétations mystiques et autres explications tardives, c’est bon pour les diseurs de rien. En 1997, la mort de Barbara provoqua une forte émotion, suivie d’une averse d’ouvrages. Dix ans après, le nuage repasse. Et l’on sait déjà qu’un autre tonnera en novembre 2012… D’ici là, écoutons-la nous promettre, charmeuse et intemporelle : « Bonjour, je suis la dame brune, j'ai tant marché,/ Bonjour, je suis la dame brune, je t'ai trouvé,/ Fais-moi place au creux de ton lit, je serai bien,/ Bien au chaud et bien à l'abri contre tes reins » (La Dame brune, 1968).

Baptiste Vignol



Quelques vidéos :

Maurice Béjart et Barbara
Dis quand reviendras-tu ?
La Dame brune
Barbara et Jacques Brel

Après ça, le déluge


La rengaine écolo semble être devenue un credo. Pas un disque sans son titre verdoyant, pas un parolier qui n’aborde cette thématique. Certains chroniqueurs le regrettent. Olivier Maison, par exemple, s’offusquait récemment dans Marianne que Charles Aznavour (La Terre meurt, 2007) et Michel Fugain (La Terre est servie, 2007) lui consacrent une chanson : “L’écologie […] est le nouveau combat des artistes qui ressemble au combat de trop de sportifs qui ne veulent pas raccrocher les gants. […] L’écologie devrait être une source d’inspiration pour nos artistes. Pourtant, elle semble déjà polluée.”
Dans une de ces chansons à fâcher Olivier Maison, Daniel Lavoie souligne par l’anaphore l’urgence d’un engagement salvateur : “Sauvez les baleines, sauvez les oiseaux/ […] Sauvez la banquise, sauvez les eskimos/ Sauvez-nous/ Sauvez tout […] ce qu’il reste à sauver/ Sauvez le monde entier” (Sauvez, 2007). Mais comment le lui reprocher puisque la Terre prend l’eau?
En 1946, deux duettistes entonnaient : « C'est la saison des chasses,/ Partout dans l'Alaska;/ Remuez vos carcasses/ Il faut partir les gars » (Les trappeurs de l’Alaska). Se souvient-on de Patrice et Mario? Ils connurent d’importants succès jusqu’à l’avènement des yéyé. Mais les jeunes gens d’aujourd’hui savent-ils ce qu’étaient les yéyé… « Tout est éphémère/ La vie, la terre » chantait Jean-Louis Murat (L’éphémère, 1991) ; la gloire et les modes aussi, autant que les glaces de l’Arctique dont on croyait qu'elles étaient éternelles.
Qu’auraient-ils répondu, nos duettistes, si on leur avait annoncé, il y a tout juste soixante ans, que la banquise aurait disparu à l’aube du troisième millénaire ? Ils n’en seraient pas revenus, eux qui voyaient en l’Alaska le promontoire d’un continent inviolable, royaume des Inuits et des ours blancs.
Une mission scientifique symboliquement baptisée Damoclès vient de révéler que la banquise estivale ne sera bientôt plus qu’un souvenir. Il y a vingt ans seulement, cette carapace de glace atteignait trois mètres d’épaisseur. Michel Berger affirmait vouloir s’y réfugier pour fuir le tumulte et la pollution de nos villes : « Je m'en irai dormir dans le paradis blanc/ Où les nuits sont si longues qu’on en oublie le temps/ Tout seul avec le vent… » (Le paradis blanc, 1990). Son épaisseur aujourd’hui s’est réduite de moitié ! Pire : en douze mois, la banquise d’été a reculé de 1,5 million de kilomètres carrés, trois fois la surface de la France. Le résultat est là, sans appel : cette mer de glace aura fondu dans dix ans. Il n’est pas loin le jour funeste où les ours polaires végéteront dans des zoos, tandis que les phocidés s’agiteront sous des chapiteaux, comme dans la chanson de Beau Dommage : “Cré-moé, cré-moé pas/ Que’qu’part en Alaska/ Y a un phoque qui s’ennuie en maudit/ Sa blonde est partie/ Gagner sa vie/ Dans un cirque aux États-Unis…” (La complainte du phoque en Alaska, 1974).
Le réchauffement climatique explique la fonte de la banquise. Lié à l’augmentation des gaz à effet de serre, son amplitude est plus forte aux pôles (+ 5°C depuis un siècle) qu’à l’équateur (+ 1°C). Cet afflux d’eau douce dans l’océan va modifier les climats. « On peut s’attendre à davantage de tempêtes et de canicules », prédit Jean-Claude Gascard, coordinateur du projet Damoclès.
En 1998, Pierre Perret rappelait : « Tous les ans, bonhomme,/ Sept milliards de tonnes/ De gaz mortel CO2/ S’envolent dans les cieux./ L’effet d’serr’ menace,/ Ça fait fond’ les glaces,/ La mer mont’ : c'est sans danger,/ Y aura qu’à éponger » (Vert de colère). Et l’on apprend aujourd’hui que le niveau de la mer devrait s’élever d’un mètre d’ici la fin du siècle…
En attendant, le monde va son train destructeur. La désertification gagne, la déforestation s’accroît, des intempéries meurtrières dévastent des zones géographiques chaque fois plus étendues, flagellées de surcroît par la faim et les épidémies. Les puissants qui pour eux-mêmes ne connaissent nulle modération osent prôner pour les autres l’ascétisme écologique. Songeront-ils un jour à désarmer leurs yachts ? Renonceront-ils aux jets privés ? Que peuvent valoir les assises internationales de Rio ou de Kyoto sans l’adhésion de tous pour un projet de sauvegarde ? Peut-on croire même qu’un Grenelle de l’environnement soit suivi d’effet quand rien ne bouge mais qu’au contraire tout autorise au scepticisme manichéen dont témoigne encore le tollé de bien des chansons d’aujourd’hui ? : « Hou ! hou ! je hue le riche arrogant” maudit Vincent Baguian, “Hou ! je conspue/ Les désirs inutiles, l’opulence imbécile » (Hou hou je hue, 2007). Ne nous resterait-il qu’à « boire un dernier verre à la santé des ours blancs » ? (Une certaine lenteur rebelle, Charlélie Couture, 2006)

Baptiste Vignol


Comparaison n’est pas raison


Mercredi 17 octobre 2007. En phase de qualification pour l’Euro 2008, l’équipe de France de football bat la Géorgie 2-0. Deux buts marqués par Thierry Henry, ce qui porte son total à 43, reléguant ainsi à la seconde place le vieux record (41) de Michel Platini. Le lendemain, les gazettes s’extasient: “Thierry Henry efface des tablettes Platini.”
L’affirmer aussi froidement, c’est avoir le nez plongé dans ses statistiques. N’aura-t-il pas fallu 96 sélections au néo-Barcelonais pour dépasser son aîné, quand ce dernier avait établi son record en 72 rencontres internationales? L’efficacité réside dans ce pourcentage: si Platini plantait 0,57 buts par match, l’attaquant n’en met “que” 0,45 au fond des filets! Et puis c’est nier l’évidence: Thierry Henry n’aura pas aussi fortement marqué son époque. Il n’aura jamais eu le rendement ni la classe de Michel Platini qui ont ouvert à son aura le domaine de la chanson. « Mon Italie c'est Platini de Saint-Étienne/ C'est Fellini, Mastroianni qui dit je t'aime… » (Mon Italie) assurait Dalida en 1984.
À cette époque, Platini avait déjà quitté les Verts, s’imposant à Turin comme une légende du calcio. À l’instar d’un Zidane qui deviendra Zizou, un hypocoristique faisait déjà flores: il était devenu Platoche.
Son autorité naturelle, la précision chirurgicale de ses coups-francs (ne dit-on pas encore « un coup-franc platinien » ?), sa vista, ses ouvertures au millimètre épataient tant les spécialistes qu’on parlait de génie pour évoquer le stratège : « Chacun rêvait sur ses crampons/ Du génie qui habitait Michel Platini » (Numéro 10, 1998), comme s’en souviennent Tom Novembre et Charlélie Couture dans une chanson qui relate leurs jeunes années de footballeurs.
Fort de trois Ballons d’or (1983-84-85), de trois titres de capo canoniere (meilleur buteur du championnat italien), il francese, comme l’appelaient les tifosis, n’avait qu’un concurrent : Diego Maradona. « De Marcel Picot à Maracana/ De Saint-Étienne à Mar Del Plata/ […] Pour tout le monde la récompense/ C’était de voir jouer Platini » (Numéro 10).
S’il officia pour Nancy, Saint-Étienne et Turin, c’est avec l’équipe de France qu’il bâtit sa légende. Le foot était encore un jeu de proximité. Ses stars accessibles. Elles pratiquaient un sport romantique où le talent, l’instinct et la technique prévalaient à la force physique et les tactiques cadenassées. Muni du brassard tricolore, Platini s’imposa comme une idole planétaire. Soixante-douze sélections pour trois matchs d’anthologie ; assez pour vous donner la postérité !
Le premier fait d’arme s’accomplit à Séville, au Mundial 1982. Une demi-finale grandiose, épique et dramatique. Mieux qu’une pièce de théâtre ! Patrick Battiston s’y fait agresser par le gardien adverse, Harald Schumacher. Le défenseur est inerte : traumatisme crânien. On craint le pire. Les minutes filent. On l’évacue sur une civière. Platini lui tiendra la main jusqu’aux limites du terrain. L’image fera le tour du monde. Vingt-trois ans plus tard, Bartone et Clarika en frémissent encore : « Tu peux me piétiner, […] me faire une Schumacher/ J’en aurai moins de rancœur que n’en ont eu les Bleus/ De France-Allemagne 82 » (France/Allemagne 82).
La deuxième bataille se passe à Marseille pendant l’Euro 84. La France et le Portugal s’affrontent pour une place en finale. Les Lusitaniens poussent les Bleus en prolongation. Le spectre de Séville se profile… Mais une percée héroïque de Jean Tigana profite à Platini qui, dans un trou de souris, envoie la France à Paris.
Le point d’orgue du 21 juin 1986 a perpétué d’inaltérables harmoniques. Ce jour-là les Bleus rencontrent le Brésil à Guadalaraja, pendant le mondial Mexicain. Y a d’la samba dans l’air, et des artistes sur le terrain ! La ferveur est exceptionnelle. « Le genre humain, tous les oiseaux/ Dans le ciel blanc de Mexico/ Tout devenait si personnel entre eux et nous » (Achille à Mexico, 1998) relèvera Jean-Louis Murat. Après des débuts difficiles contre les Danois, après avoir éliminé les Italiens, les Bleus doivent affronter le onze auriverde, emmené par Zico, « le Pelé blanc ».
Jamais la France n’a aussi bien manœuvré. Son style est fluide, inventif, efficace - même si son capitaine, affaibli par une pubalgie, joue sous infiltration. C’est le premier jour de l’été, l’anniversaire de Platini, il fête ses 31 ans, et l’on assiste à un feu d’artifice. « Je ne crois plus à ma vie d’artiste » s’emporte Murat, « Mais s’ils gagnent ce soir, on verra… » Et l’on a vu ! Au bout d’un suspens haletant, d’une rencontre ponctuée de phases de jeu inédites, la France sort le Brésil, avant de plier à nouveau face à l’Allemagne de Schumacher…
C’est à coups d’exploits de ce calibre, d’intenses émotions et d’humilité que l’on s’immisce dans la mémoire collective, et qu’on finit par éveiller de la nostalgie : « Qu'allez-vous penser de moi si/ J'attrape en rayon "Les années Platini"? » (Quatrièmes de couverture, 2004) s’inquiète Vincent Delerm…
Oui, Michel Platini a marqué le cours de nos vies, au point d’être la cause d’improbables vocations. Écoutons donc Thomas Pitiot, qui abandonna le piano auquel il semblait promis : « Fallait me voir quand j’étais mioche, j’pianissimais en érudit,/ J’mezzofortais comme un gavroche puis j’ai découvert… Platini » (L’ami piano, 2005)!
Thierry Henry dépassera sûrement les 50 buts en sélection; on en parlera peut-être dans vingt ans comme on évoque encore Justo Fontaine et son record inégalable de 13 buts en un seul mondial (Suède, 1958). Mais l’ancien attaquant d’Arsenal ne sera jamais un champion de la trempe des Platini, Cruyff, Maradona, Pelé, Ronaldo, Zidane ou Rodalninho. Ces joueurs d’exception, on les idéalise, puis on les chante sur tous les tons. En 1982, sortait un 45 tours qui passerait inaperçu. Rémy Tarrier y évoquait une banale rupture amoureuse. Pourtant, il le faisait avec des mots qui, un quart de siècle plus tard, toucheraient en plein cœur les amoureux du beau jeu, pour lesquels le football s’est égaré dans les statistiques, la combine et l’Intertoto. “T’es belle comme un coup franc de Platini qui va dans la lucarne/ Sensuelle comme un p’tit pont d’Pelé dans un mouchoir de poche” (Il n’y aura pas de match retour) affirme le chanteur éconduit, avant de conclure : “ Ne me restent que ton maillot, l’odeur de ta sueur/ Et la trace de tes crampons en bleu sur le cœur”.

Baptiste Vignol

Quelques vidéos :

http://fr.youtube.com/watch?v=coSfMSUSVPI
http://fr.youtube.com/watch?v=ph6GC47YI6g
http://fr.youtube.com/watch?v=QgzwRMtVpgo


Y a d’la samba dans l’air

«Le Che n’a jamais cherché à dissimuler sa cruauté. Bien au contraire. Plus on sollicitait sa compassion, plus il se montrait cruel. Il était complètement dévoué à son utopie. La révolution exigeait qu’il tue, il tuait; elle demandait qu’il mente, il mentait.»
Javier Arzuaga, aumônier de la prison de la Cabaña (Cuba) dont Che Guevara fut le directeur en 1959.



« Adieu Gary Cooper, adieu Che Guevara/ On se fait des idoles pour planquer nos moignons/ […] Et nous sommes prisonniers de nos regards bidon » (713705 cherche futur, 1982) constate Hubert-Félix Thiéfaine qui ne se berce pas d’illusions…
Voilà quarante ans aujourd’hui qu’Ernesto Guevara est tombé au combat.
C’est en découvrant la misère des mineurs de cuivre de la Braden Company au Chili, lors d’un voyage de sept mois à travers l’Amérique latine, que ce jeune médecin argentin, épris de poésie et de philosophie, décide de se vouer à la lutte politique, convaincu que l’avenir du monde passe par le socialisme : « J’ai juré de ne jamais m’arrêter avant de voir ces poulpes capitalistes exterminés. Je me rends au Guatemala pour devenir un révolutionnaire authentique » écrit-il à sa tante. Il a alors vingt-trois ans et pense que la lutte armée est l’unique solution pour se libérer de l’impérialisme « Yanki ».
Après avoir délivré Cuba du tyran Batista en janvier 59, après avoir travaillé à la consolidation du nouveau gouvernement, parcouru la planète en tant qu’ambassadeur itinérant pour nouer des relations économiques avec d’autres pays, l’alter ego de Fidel Castro abandonne le pouvoir pour reprendre le maquis, au Congo d’abord, puis en Bolivie, avec la volonté d’y allumer de nouveaux Viêt-Nam, d'embraser ces continents pour les libérer du joug des États-Unis…
C’est au fond d’un canyon bolivien, où il se terrait, affamé, avec une quinzaine de guérilleros, qu’il se fait arrêter par la CIA, le 8 octobre 1967, avant d’être sommairement abattu le lendemain. « Allongé, les yeux grands ouverts / À l’hôpital de Vallegrande / Chemise déchirée […] quatre balles, les poumons percés, /[…] Cet insomniaque pulmonaire / A toujours cet air inspiré… » (La mort du Che, 2004) écrit Bernard Lavilliers pour dépeindre le cadavre du héros, exposé dans une morgue improvisée où des centaines de Boliviens défilent pour lui rendre hommage.
Que reste-t-il du condottiere en 2007 ?
Une photo d’abord, d’Alberto Korda. On y voit Guevara coiffé d’un béret à étoile. Ce portrait orne aujourd’hui des millions de T-shirts.
Un surnom, ensuite : le Che, comme des cubains castristes l’avaient surnommé ; che étant une interjection familière du parler argentin, l'équivalent de hombre en espagnol. Le Che, c'est le Mec.
Et des dizaines de chansons… La plus connue,
Hasta siempre, ayant été écrite en 1965 par le cubain Carlos Puebla.
Deux ans plus tard, de retour de Cuba, Jean Ferrat enregistre un 33 tours militant où il justifie la Révolution. « Cent millions de métis / Savent de quel côté / Se trouve la justice / Comme la dignité » (Les guérilleros, 1967). Il y glorifie notamment le combat des guérilleros : « Avec leurs barbes noires/ Leurs fusils démodés/ […] Ils ont pris le parti / De vivre pour demain / […] Les armes à la main. » Le Che vient d’être exécuté, et le chanteur proclame : « Le nom des sierras / De tout un continent / Rime avec Guevara… ».
Que sait-on aujourd’hui des guérillas (« La guérilla, c’est la guerre du peuple dans son entier contre l’oppresseur » disait Guevara) ? De la lutte des peuples contre l’impérialisme nord-américain ? Se souvient-on que les dictatures fleurissaient jadis en Amérique latine et qu’elles étaient soutenues par Washington ? À l’ère de la globalisation, l’Amérique de Che n’existe plus. Tous ses chefs d’État, y compris les plus virulents, respectent l’économie de marché, même s’ils prétendent la réguler par la politique.
La jeunesse bourgeoise qui porte sur sa poitrine le visage de Che Guevara n’a plus la moindre idée de ce qu’est la Révolution… Gagnée par l’obésité, Internet et le consensus, elle n’a du barbudo qu’une simpliste image du martyr. Che Guevara, c’est un t-shirt, un poster, une idole quasi rock’n’roll (« Sur les murs sans joie / De ce pauvre boui-boui / Y avait Che Guevara / Les Pink Floyd et Johnny » Germaine, Renaud, 1977) ; une preuve indélébile d’attitude vaguement rebelle (« T’en fais pas, Papa, mon amoureux tu l’aim’ras / Il a tatoué Guevara sur le bras », Mon amoureux, Renaud, 1994) ; une image fourre-tout déclinable à l’envie : « T’es mon Thema, mon clip des clips / Mon JT, mon Michel Drucker / Mon che Chevara, mon Œdipe » (Toi pour moi, Clarika, 2005). Une gueule d’ange à béret, un guérillero romantique.
Un ouvrage récent, « La face cachée du Che », démystifie l’icône de la révolution cubaine. Présenté comme un tortionnaire stalinien, froid, rigide, imbu et arrogant, on y apprend que le Che tuait comme on avale un verre d’eau. À qui fera-t-on croire qu’Ernesto Guevara était un saint ? Si la cause pour laquelle il se battait était belle, les moyens qu’il se donnait pour la défendre étaient inhumains. Au nom de l’idéal, il tirait sans pitié. « Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre / Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui » (Le Bilan, 1980) chanta plus tard Jean Ferrat en évoquant les millions de morts victimes du communisme. « C'est un autre avenir qu'il faut qu'on réinvente » suggère-t-il alors, « Sans idole ou modèle, pas à pas, humblement / Sans vérité tracée, sans lendemains qui chantent / […] Un avenir naissant d'un peu moins de souffrance. » (Le Bilan)
À l’heure où des populations périssent à cause de notre modèle économique mondial - tandis que d’autres se dandinent en écoutant leur i-pod...; à l’heure où l’échauffement du climat permet d’envisager froidement la fin de l’humanité ; ne devrions-nous pas changer enfin de développement, enclencher un partage équitable des richesses et protéger notre environnement ?
Voilà ce que pourrait être la Révolution du XXIe siècle, puisque l’avenir passera par là. Sans quoi «
Le quart monde / Dira aussi « Basta » / À la misère du monde» et entonnera : « Viva Che Guevara ! Zapata ! Pancho Villa ! Pour eux la mort / Pour nous la samba ! » (Adios Zapata, Renaud, 1994).

Baptiste Vignol

En (l)armes


Tous les enfants du monde jouent à la guerre, aux gentils contre les méchants. Tous se tirent dessus avec de faux revolvers, mourant les bras en croix, les yeux grands ouverts. “L’été sur les plages/ C’tait l’débarquement”, se souvient Renaud: “J’étais les GI’s / T’étais les All’mands / […] Et ma cane à pêche / C’tait un bazooka” (Le sirop d’la rue, 1991)… Pourtant, il est des pays où les enfants sont armés pour de vrai et jusqu’aux dents, vêtus de treillis caca d’oie, trop grands pour eux. Ceux-là ne font pas semblant et s’entretuent pour de bon.
Dans l’Ouganda d’Idi Amin Dada des ados marchent au pas / Certains pensent à s’échapper mais ça ne marche pas / […] Il faut sauver l’enfant soldat” répète MC Solaar dans un morceau dont le titre est la célèbre chanson populaire Au clair de la lune (2007).
2 octobre 2007, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, l’Argentine, la Croatie, le Guatemala, le Laos, la Mauritanie, le Maroc et l’Ukraine parafent les “Engagements de Paris” qui interdisent d’enrôler des enfants. Ces sept pays rejoignent ainsi les 59 États qui ont signé ces principes en février 2007 lors d’une conférence internationale intitulée “Libérons les enfants de la guerre”. Et Solaar d’insister: “Je parle à la droite, je parle à la gauche, je parle au centre/ Il faut remettre la balle au centre, qu’on s’concentre sur l’enfant soldat”.
Si les guerres n’ont pas d’âge, celui des combattants est régi depuis peu. Selon les Engagements de Paris, même un franc-tireur de moins de dix-huit est un “enfant soldat”.
Au Moyen Âge en revanche, un garçon de sept ans pouvait recevoir une éducation militaire. Écuyer à douze ans, il suivait son chevalier, s’accoutumant au combat avant d’être adoubé. Quelques siècles plus tard, des convois d’adolescents furent envoyés sur le front pendant la Guerre de Sécession. Il y eut ensuite les Marie-Louise, puis des centaines de polonais lors de l’insurrection de Varsovie à la fin de la Seconde Guerre mondiale… Un monument leur rend hommage au cœur de l’ancien ghetto. Les Jeunesses hitlériennes, enfin, en embrigadèrent des milliers pour défendre Berlin. Le reporter John Florea immortalisa ce désastre en photographiant la détresse d’un allemand, prisonnier de guerre à quinze ans. Diffusé par le magazine Time, ce cliché n’aura pas suffisamment frappé les consciences pour que cesse cette ignominie moyenâgeuse.
Le monde des années 1980 fut marqué par les guerres ethniques et les rébellions. Est-ce une photo ou bien un documentaire qui, en 1985, motiva Daniel Balavoine pour son Petit homme mort au combat : « Étendu / Noyé de poussière / Un enfant fixe le néant… » ? Livrés à eux-mêmes dans des pays où la scolarité n’est pas assurée, dociles et corvéables, des dizaines de milliers d’enfants, âgés d’à peine dix ans, furent recrutés par des armées nationales, ou bien alors embrigadés par des factions en lutte contre le pouvoir. Drogués, dressés comme des chiens, on en fait des kamikazes au service d’idéologies. La même année que Balavoine, Renaud rappellait dans une de ses chansons coup de poing: “Déchiqu’tés aux champs de mines / Décimés aux premières lignes / Morts les enfants de la guerre / Pour les idées de leurs pères…” (Morts les enfants, 1985)
Le trafic des armes légères a facilité cet enrôlement. 500 millions de fusils, de pistolets et de mitraillettes seraient en circulation dans le monde. Leur propagation encourage le recours à la violence. “Faciles à se procurer et faciles à manier, les armes légères ont été le principal, voire l’unique moyen de combat utilisé dans la majorité des conflits récents” souligne Kofi Annan.
Un enfant, avec un fusil trop grand / Un enfant marche lentement, à pas hésitants…” (Petit, Bernard Lavilliers, 1988). “Dans dix ans, si jamais y a plus l’enfer” poursuit Lavilliers, “Tu raccrocheras ton fusil / Comme un cauchemar qu’on oublie, apparemment / […] Petit, que vas-tu devenir ?
La réintégration dans la vie civile est justement l’une des priorités des Engagements de Paris. Et l’on sait qu’elle doit passer par l’école !
Ce thème difficile a touché la variété. Voilà qui pourrait lui donner une plus large audience. Alors qu’on l’interrogeait sur son dernier CD, MC Solaar répondait: “Mon fil rouge, ça a été des trucs importants: les enfants soldats, le manque d’eau, les flingues… Peut-être qu’après, les gens iront se renseigner, voir les associations…” Louable intention. Pour appuyer son propos, le rappeur s’adresse au jeune public, trop souvent ébloui par les paillettes et la real TV: “J’te parle aussi à toi l’ado […] / C’est des méninges au minot qu’il faut, pour sauver l’enfant soldat” (Au clair de la lune, 2007). Dont acte.
Il faut également saluer la démarche de Rama Yade grâce à qui s’est tenue, en accord avec l’Unicef, la réunion du 1er octobre à New York - bien que les Etats-Unis n’aient pas signé ces Engagements qui risqueraient de contrecarrer leurs intérêts…
En attendant, les dépêches continuent de tomber. 14 septembre 2007: “Au moins 54 enfants ont été recrutés par les milices qui se disputent le contrôle du Nordkivu, en République démocratique du Congo…”; 25 septembre 2007: “Guy Verhofsstadt (premier ministre belge) réclame l’arrestation du chef de guerre ougandais Joseph Kony, responsable de l’enrôlement de milliers d’enfants soldats…”; 5 octobre 2007: “On dénombre environ 70 000 enfants soldats en Birmanie”, etc.
Les Nations Unies estiment aujourd’hui à plus de 250 000 les enfants, filles et garçons, recrutés illégalement par des groupes armés en Afrique, au Proche Orient, en Asie (Birmanie, Népal, Sri Lanka) et en Amérique Latine (Colombie). Ces enfants soldats, s’ils parviennent à survivre, à grandir et se réinsérer dans la société, auront toujours « au fond des yeux, des éclairs de feu / Déchirés par les barbelés / Et de temps en temps, du cristal de sang… » (Petit, B. Lavilliers).

Baptiste Vignol