Cash yéyé


Il y avait Serge Gainsbourg pour débiter sur un timbre nasillard et nicotiné des propos outrageux, puis Benjamin Biolay qui n'hésite pas à marmonner quelques obscénités, mais personne jusque là n'en avait chantés avec dans la voix une suite de sons musicaux. Si Jean Felzine du groupe Mustang n'a pas la langue dans sa poche, il chante avec la légèreté du gymnaste sur son cheval d'arçons des textes corrosifs, brûlants et cadrés qui collent à l'époque: «Allez, mettez-la moi bien profond/ Car je le mérite au fond...», «Je vaux moins qu'une pute/ Son sexe est tarifé/ Moi on me culbute/ En toute gratuité...» (Le sens des affaires), «Tu trouves que tes pets ne sentent pas/ Papa tousse du sang quelquefois...» (Mes oignons ne font pleurer que moi), «La moitié des mecs de la ville/ T'est passée dessus/ Mais ils te traitent de fille facile/ Quelle bande de faux-culs...» (Sans des filles comme toi), «J'ai peur des filles qui dansent/ Elles sont tellement jolies/ C'est bête! Les filles qui dansent/ Elles pensent au sexe aussi...» (Les filles qui dansent), «Quand d'autres s'usaient les poignets/ Sur des scènes de gonzo/ Moi j'passais pro/ Je m'tapais/ Des hôtesses du Tokyo/ Game show...» (Je vis des hauts) Le tout sur des musiques super-glu, hyper léchées, qui mettent des fourmis dans les jambes. Cocktail étonnant, pétillant de saillies et de références rock'n'roll, qui marierait, disons, l'univers blues métallisé d'un Christophe 1978 avec l'arrogance froissée des garçons qui traînent sur la plage quand l'approche des requins leur interdit de surfer. Unique en France.

Baptiste Vignol



tatatssin.com


L'heure est à Renaud. Un ouvrage à base d'illustrations dessinées ("Renaud à la plume et au pinceau", Éditions Carpentier) que Renaud lui-même, en fana de BD, apprécie assez pour avoir pris la pose le livre entre les mains (c'est à voir sur la page facebook du bouquin); une compilation officielle, LA BANDE À RENAUD, qui parait chez Mercury avec des choix étonnants de casting; et un site parallèle (www.tatatssin.com), un peu pirate sur les bords, qui propose gratuitement une vingtaine de reprises chantées par des artistes singuliers qu'on n'attendait pas sur ce terrain-là et auxquels les labels ne songent jamais pour échafauder leurs «tribute to»: Bertrand Betsch, Ludéal, Damien, Louis-Ronan Choisy, Bertrand Soulier, Bertrand Louis, Rit, Gérald Genty, Séverin, Shor'Ézé, Fred Métayer, Pierre Schott, Antoine Léonpaul (tous auteurs dernièrement d'albums dignes d'être achetés) ou Peter Kröner dont on n'avait plus entendu la voix depuis dix-sept ans (sa version d'En Cloque frise le chef-d'œuvre). Côté femmes ? Le répertoire de Renaud présente deux écueils: certaines pièces, d'abord, semblent figées dans le marbre de son interprétation si particulière, Mistral gagnant, Dès que le vent soufflera…, Marche à l'ombre, Dans mon HLM par exemple, dont les covers poussent presque immanquablement à la pâle copie, quand ça n'est pas de la mauvaise caricature (un peu comme quand Patrick Bruel s'échinait à massacrer Amsterdam). L'autre danger étant que l'inspiration du Chanteur énervant, d'essence franchement masculine (le père, l'époux, le loubard dans la bande…), voit sa saveur s'émietter chantée par des voix féminines qui, pour «exister», tombent dans la sensiblerie (un peu comme si, a contrario, Patrick Bruel reprenait Barbara…). La Grande Sophie pourtant donne une couleur inédite au monument qu'est It is not because you are en l'émasculant d'une part, et en se détachant d'autre part de l'outrageux accent parigot que Renaud y prenait de façon géniale; tandis que Circé Deslandes (son EP TESTOSTÉRONE est maintenant téléchargeable) s'approprie avec une exquise et lumineuse douceur l'épidermique Je m'appelle Galilée. La singularité de ce projet se trouve là, dans ses relectures qui permettent, suprême réussite, y compris pour les oreilles les plus avisées, de (re)découvrir la richesse des mots et des thèmes rénaldiens. Quoi ? Qui c'est qu'a pouffé ?  Toi ? Ben t'as tort mon pote… Ne dit-on pas «rimbaldien»?

Baptiste Vignol



Opportunisme au gré des vents


Critique littéraire au Figaro, Nicolas Ungemuth est en train, à coups d'articles iconoclastes, de s'imposer comme un observateur sagace du paysage des variétés. Ses précédentes sorties sur le groupe Fauve ou sur Jean-Louis Aubert reprenant Houellebecq n'étaient pas piquées des hannetons (tout de même, pour ce qui est du «charabia neuneu de Houellebecq», il pourrait être urgent de brider quelque peu le pamphlétiste, qu'il ne donne pas dans la trop voyante «figarade» ou «figaroade»!…). La plus récente cible d'Ungemuth? «Le roi du cheveu gras»: Benjamin Biolay, à propos de Vol noir, sa démarcation du Chant des partisans enregistrée dare-dare après l'élection européenne du 25 mai 2014 qui a vu Marine Le Pen devancer en nombre de voix tous les leaders de l'échiquier politique français. Régal que de lire cet article, alors que j'avais moi-même en 2007 publié un ouvrage sur la question, “Cette chanson qui emmerde le Front national" (Tournon), chouettement préfacé par Renaud. J'y recensais les cinquante «grandes» chansons anti-Front enregistrées depuis que, sur l'ordre de François Mitterrand, au nom du pluralisme à la télévision, Jean-Marie Le Pen fut reçu sur TF1 au Journal de la Nuit le 29 juin 1982 d'abord, puis au 13 Heures d'Yves Mourousi le 7 septembre de la même année (l'une des toutes premières chansons qui, sans le nommer, prirent position contre le Front national étant donc, pour mémoire, Saïd et Mohamed de Francis Cabrel qui figure sur le disque QUELQU'UN DE L'INTÉRIEUR sorti en 1983). En stigmatisant «l'affreuse musique contestataire» qu'engendrent les bons scores du FN, Ungemuth prend l'exact contre-pied du flot d'articles publiés ces derniers jours pour saluer l'initiative de Biolay, au cheveu, il est vrai, savamment décoiffé. De quoi se faire tirer l'oreille par la bien-pensance germanopratine (épithète, entre nous soit dit, sanctifiée au bénitier où barbote à l'envi tout ce que Paris compte depuis force décennies de maîtres à penser, chanter, danser et flamber les mignonnets, comme seul Gainsbourg - il faut le souligner - a osé le faire en public pour donner au bourgeois une sueur mortifère et au prolo la démangeaison d'un gnon bien senti: «Tare ta gueule à la sortie!»). 


Mais cela semble une convention de louer systématiquement ce qui est écrit - ou psalmodié - dans la chaleur d'un moment où les médias s'emballent et dans leur sillage les écrivaillons d'un jour et ceux de la «variète» qui n'y échappent pas. On prend le vent comme il vient, comme il va: tirer des bords demande trop d'efforts. Foin du discernement sans parler de l'esprit critique; on rabâche, on imite, on surenchérit, on démarque par paresse d'une conviction paralysée. Si la chanson française, pourtant si vivace, est perçue comme désespérément ringarde par la critique autre que celle que l'art de la ritournelle passionne, c'est à cause du discours tiédasse qu'elle génère chez les chroniqueurs soi-disant spécialisés, pas franchement cultivés pour bon nombre d'entre eux, il faut bien dire la vérité.

Baptiste & Jean-Claude Vignol

Match retour


Benjamin Locoge... Le gras des mots, l'élégance du marteau. Pour parler (en bien d'ailleurs) du dernier Jeanne Cherhal, le musicologue de Paris-Match écrit pour commencer: «C'est un album (un peu) passé inaperçu à sa sortie en mars.» Ah bon? En rotation sur France Inter, RTL et Europe 1 avec son premier single L'Échappé, on a pu découvrir Jeanne Cherhal chez Laurent Ruquier, Frédéric Taddéi, Anne-Sophie Lapix, Pascale Clarke, au 13 heures de France 2, lire des articles élogieux dans Télérama (deux pleines pages!), L'Express, Libé, Le Monde, Les Inrockuptibles… On fait pire comme promo. En tournée depuis mars, les salles où elle chante sont pleines, et «son» Bataclan du 3 juin déjà complet. Il faut sortir, Benjamin, ne jamais cesser d'être curieux, ni se contenter de regarder The Voice ou de feuilleter les pages culturelles du Parisien étanches, elles aussi, aux jeunes artistes audacieux de la chanson française. «On l'a connue mal dans sa peau à ses débuts» continue Benjamin Locoge qui semble si mal la connaître, cette chanteuse qu'un surpoids de complexes aurait empêché de publier sur la Toile ces quelques saillies impertinentes : Si tu reviens, j'annule tout, Colonel j'ai 16 ans, Tant qu'il y aura des Pussy... Mais poursuivons la critique de Match: «Pour son précédent effort ["Effort", le mot préféré des mauvais journalistes qui cherchent un synonyme à disque ou album… Quand ils ont employé les trois, ils se tournent alors généralement vers "opus"…], Jeanne s'était muée en rockeuse, faisant sa petite crise d'adolescence en public...» Ben voyons, à 32 ans, l'âge qu'elle avait quand sortit CHARADE en 2010. Les «rockeuses» seraient donc toutes de risibles adolescentes attardées? Propos de machiste qu'il faudra répéter à Catherine Ringer, Diane Dufresne ou La Grande Sophie. Vient alors le point essentiel, qui turlupine ce grand professionnel de l'interview qu'est Benjamin Locoge: «Serait-elle prête à tout envoyer balader par amour?». «La» question stupide dans toute sa splendeur, celle qu'ivre mort, un journaliste digne de ce nom aurait encore la décence de ne pas poser. Mais ça n'est pas tout! Après avoir souligné combien Jeanne Cherhal s'inscrit dans la lignée des chanteuses que la cause des femmes sensibilise, Benjamin Locoge regrette qu'elle refuse de lui confier ce qu'elle pense des amours du Président de la République… «Féministe certes, mais pas jusqu'au bout des ongles…» Combien Locoge est-il payé pour torcher de tels billets?

Baptiste Vignol

C'était Jo


Un an après sa mort, le 23 mai 2013, Sophie Delassein publie «La vie avec Moustaki» (Éditions du Moment). La vie «intime», soyons précis, pour dire la «magie d'être ensemble, l'influence du rapprochement des cœurs qui s'aiment, dans les quatre pas d'un salon» (Barbey d'Aurevilly, Une vieille maîtresse). Sophie finissait d'étudier l'histoire de l'art quand elle le rencontra, beau quinquagénaire, à la fin des années 80, par hasard, à Deauville, où elle était partie faire la fête. «Nous avons trente-quatre ans d'écart. Et alors? Et alors ça me dérange, me glace, m'effraye, c'est trop, c'est énorme, cet abysse rend à mes yeux compliquée l'impensable aventure sentimentale qui se profile.» Sophie dit tout, avec tact, de ce que fut leur relation, 26, rue de Saint-Louis-en-l'Île, décrivant sans l'enjoliver l'existence d'un poète qui, s'il est constamment invité à l'étranger en tant que «légende de la chanson française», se trouve chez lui quelque peu oublié. Ce dédain-là, des grands médias, n'est pas facile à supporter, même quand on est un vagabond qui vit d'amours et d'amitié. Bien entendu l'ombre des déesses tutélaires, Édith Piaf et Barbara, au fil des pages se précise, tout comme naît l'envie de (re)découvrir les deux premiers 33 tours (L'AMOUR AVEC LUI, 1969 ; LE PAYS DE TON CORPS,1971) enregistrés par la mystérieuse et libre Catherine Le Forestier dont «Jo» s'était épris. 


Honnête, franche et respectueuse, sans jamais se mettre en avant, Sophie Delassein n'oublie rien. Si ! En évoquant l'une de ses dernières chansons où, pour saluer l'âge d'or des cabarets, Moustaki nomme ses compagnons d'estrade, elle écrit : «Sur le mode de l'énumération, on y voit défiler les copains d'autrefois, tous guitaristes, Salvador, Ferrat, Béart, Favreau, Le Forestier, Brel, Ibanez, Leclerc, Lemarque…», omettant de citer Ricet Barrier. Mais l'on oublie toujours Ricet Barrier… Cet album, LE SOLITAIRE (2008), je l'avais acheté pour l'offrir à Ricet que j'aimais aller voir dans sa maison de Montaligère, juste en face du Puy-de-Dôme: «Tiens, écoute "Le temps de nos guitares".» Le sourire de Ricet, ses yeux qui s'embuèrent quand il entendit ce quatrain: «Au joli temps de nos guitares/ Aufray chantait "Santiano",/ Ricet "La Servante du château"/ C'était Perret, Sylvestre, Yvart…», en dirent long sur la ferveur de ces années-là. «La Moustake...» avait soufflé Ricet, «un sacré bonhomme!». Dont Sophie Delassein précise qu'il était «hypermnésique». Jusque dans ses couplets.

Baptiste Vignol

Sacrés millésimes


Aurait-elle lancé une mode ? Le 21 mars 2012, date du quarantième anniversaire de la sortie d'AMOUREUSEpremier 33 tours de Véronique Sanson, Jeanne Cherhal recréait sur une scène parisienne les douze chansons de l'album, dans l'ordre, au plus près des originales, avec une mini-pause après le sixième morceau, tout comme l'on devait autrefois retourner son disque sur la platine pour découvrir la face B. Quarante minutes chrono pour un one shot conceptuel, radiodiffusé en intégralité sur les ondes de France Inter.
L'année suivante, sans avoir la pointilleuse élégance de respecter le quantième du mois ni même le millésime de sa commercialisation, Gaetan Roussel, sur ce modèle initié par Jeanne Cherhal, rouvrait en public PLAY-BLESSURES qu'Alain Bashung avait lancé en 1982.
Si l'on s'étonne aujourd'hui que Mathieu Boggaerts n'ait pas pensé reprendre l'immense BRUXELLES (1974) de Dick Annegarn, Julien Doré, que l'on aurait pourtant davantage vu visiter LES PARADIS PERDUS (1974) de Christophe, aura tout de même l'occasion le 11 juillet 2014 dans le cadre des Francofolies de La Rochelle d'interpréter quelques chansons parfaites en rendant hommage à Étienne Daho via l'album LA NOTTE, LA NOTTE… qui à lui tout seul éblouit le mois de mars 84.
À qui le tour l'année prochaine pour dépiauter en trois quart d'heure MISTRAL GAGNANT sorti en novembre 1985? Renan Luce doit déjà y songer… Barbara Carlotti ou La Grande Sophie étant les figures idéales pour ressusciter (n'est-ce pas aussi l'un des buts, presque divin, de l'art?) Le Mal de vivre, La Solitude, Göttingen ou La Petite Cantate qui composaient N°2 (1965) de Barbara.
Pour l'année 2016, nous suggérerons à Thomas Dutronc de jouer LES PLAYS BOYS que son père immortalisa cinquante ans auparavant et dont les titres phares (Et moi et moi et moi, Les Cactus, On nous cache tout on nous dit rien…) n'ont pas pris une ride. Mika, de son côté, pourrait fort bien s'attaquer aux premières perles (L'Amour avec toi, Love me, please love me, La Poupée qui fait non, Sous quelle étoile suis-je né?) ciselées par un jeune homme de 22 ans, en 1966… Qui pour s'approprier le temps d'une soirée les chefs-d'œuvre (Allô maman bobo, Y a d'la rumba dans l'air, J'ai perdu tout ce que j'aimais, Poulaillers' song…) signés Souchon-Voulzy sur le 33 JAMAIS CONTENT paru en 1977? Vincent Delerm? Alex Beaupain? Mais chose sûre, le 17 novembre 2017, quarante ans jour pour jour après l'événement que constitua sa mise en vente chez les disquaires, Kent, parce qu'il en a la voix et les épaules, chantera in extenso les douze titres du dernier album de Jacques Brel: LES MARQUISES. Belles soirées.

Baptiste Vignol

Le succès des Ogres


Pour fêter vingt ans d'une carrière exemplaire menée en toute indépendance, Alice, Mathilde, Sam et Fred Burguière ont enregistré un nouveau disque, VOUS M'EMMERDEZ!. Dans ce huitième album comme toujours illustré par Éric Fleury, d'excellentes chansons qui se chantent, éperdument humanistes, ancrées à gauche et d'actualité («Je vais vous dire ce qui ne m'a jamais dérangé:/ Que deux hommes se marient entre eux/ Du moment qu'ils sont amoureux/ Et qu'ils aiment leurs enfants/ Évidemment», Vous m'emmerdez). Orchestrées dans les règles de l'art, on y croise Têtes raides, on y entend Lo'jo, la famille. On y chante Leprest (Pages de ma vie) et Renaud (Ma Guinguette préférée). Et l'on y gouaille en parfaite liberté. Parce qu'ils sont frappés d'ostracisme - ce qui n'est pas sans beauté!-, jamais les Ogres de Barback ne répondront aux questions des animateurs déifiés par la télévision. Sous d'autres décennies, on les aurait dits censurés. Mais aujourd'hui, quelle gêne pourraient-ils présenter pour être ainsi caviardés ? D'origine arménienne, cette fratrie fait partie de ces voyageurs engagés volontaires dont il est fort commode d'ignorer l'adhésion qu'ils récoltent en province. Entré en treizième position du Top des ventes le 24 mars 2014, plus haut que de nombreuses "vedettes" dont les nouveautés tapissent les murs du métro parisien, avant de s'en décoller lamentablement, VOUS M'EMMERDEZ! s'est déjà vendu à 15.000 exemplaires, un score que n'atteindra pas au final le dernier Katerine - sitôt commercialisé, MAGNUM faisait plouf. Au fond, la question de savoir s'il vaut mieux sortir de bons disques dans l'indifférence des talk-shows ou jouir d'une glorification bêtifiante qui va toujours en eau de boudin mérite-t-elle d'être posée?

Baptiste Vignol