«La défaite de la culture aux Victoires de la musique», par Vincent Baguian

Si son talent d'auteur-compositeur-interprète (il fut Grand Prix de l'Académie Charles Cros) équivaut sa droiture et sa générosité, Vincent Baguian ne manque pas non plus de courage. Parolier de comédies musicales à succès, il aurait en effet toutes les raisons de se taire... Mais puisque chanter en français signifie encore quelque chose pour ceux qui aiment cette langue, la richesse de ses mots, l'émotion qu'ils suscitent, cet article sur les Victoires de la Musique, que — et il faut s'en réjouir – de moins en moins de Français regardent (diffusée sur France 2, la cérémonie s'est classée derrière les programmes proposés par TF1 et M6...), dépeint l'état de la grande Variète actuelle, celle dont on voudrait nous faire croire qu'elle incarne la chanson francophone... Où étaient donc, vendredi soir, Maissiat, Christophe, Emily Loizeau, Jean-Louis Murat, Ludéal, Séverin, Jeanne Cherhal, Lafayette, Nina Morato, Bertrand Betsch, Jacques Bertin, Christine Salem, Serge Lama, Zazie, Dorémus, Charles Aznavour, Arnold Turboust, Lynda Lemay, Bazbaz, Michèle Bernard, Alister, Clarika, Francis Cabrel... pour leurs disques, concerts exceptionnels ou tournées de l'année 2016?

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Tous les goûts sont dans la nature. Alors inutile de discuter les nominations et le palmarès de ces Victoires de la Musique 2017. Le métier s’attribue des prix avec la certitude de sa légitimité professionnelle souvent tellement éloignée des préférences du public; et ce cortège vertueux d’érudits vote selon les habituelles lois des pressions, arrangements, cooptations, j’en passe et des meilleures. Après tout, on a bien le droit d’aimer regarder Julien Doré plaquer des accords de piano convenus avec des airs de virtuose, tout en répétant à l’envi avec tant de « simplicitude » d’une voix de plus en plus nasillarde, que « le vide aurait suffi » (et là, je suis d’accord!). Il est également possible de ne pas s’inquiéter de voir Vianney se coincer les cordes vocales dans d’impitoyables râles en promettant «Je m’en vais»… Tout en restant là. J’avais adoré le premier album de Vianney. Je n’étais pas seul et dans un désert musical évident, il fut repéré comme une oasis et encensé comme une église arménienne. Mais la consécration prématurée n’est pas un cadeau pour un jeune artiste. Quand, sans avoir eu le temps de grandir, il faut inlassablement se préoccuper de se montrer à la hauteur, on est condamné à faire des sauts de cabri pour tenter de toucher les étoiles que l’on vous octroie. Dans ce numéro de cirque, l’essentiel passe à la trappe et l’on oublie qu’il conviendrait seulement de se nourrir et de prendre, lentement, sans précipitation, sans lasser, sans s’essouffler, de l’envergure. Mais c’est surtout de l’arrière goût dont je voulais parler. Celui amer de ma langue natale que l’on balance à l’égout. Je passe rapidement sur l’indigence du texte de MHD, écrit avec les pieds (ses plus grands fans sont les joueurs du PSG, il y a une logique). On peut continuer avec Jul qui épate les animateurs de la soirée par son stakhanovisme désolant. Il a composé plus de 300 titres en trois ans, on l’applaudit. À ce compte là, mon fils, qui est encore en maternelle, fait mieux. Il invente une chanson par jour avec des textes qui dépassent en poésie et en originalité ceux du rappeur marseillais. C’est vrai que se contenter de phrases aussi philosophiques que « je suis comme tout le monde j’ai des défauts et des atouts », ça permet d’aller vite. Par bonheur, l’auto-tune, poussé à son maximum, a le mérite de rendre l’ensemble incompréhensible. Une sorte de sursaut de conscience de la part de l’interprète, peut-être. Je me souviens d’une blague en forme de question: 
–Quelle est la différence entre Didier Barbelivien et Georges Brassens ?
–Didier Barbelivien a écrit plus de 2000 chansons et Brassens à peine 200. 
Voilà. Pourtant, comme un prisonnier enfermé dans un caisson où l’oxygène se raréfie, j’essaye d’aspirer chaque bribe de français, même frelaté, comme une bouffée salvatrice. Et quand Amir entonne « Tu m’as comme donné l’envie d’être moi », je tente d’excuser l’auteur de la chanson qui commet certainement cette faute grossière par fatigue, absorbé qu’il devait être dans les méandres de Google traduction, afin de concevoir un refrain anglais qui tienne debout (ouh! ouh! ouh! ouh!) pour enchanter l’Eurovision. 
Le plus indigeste, le poison, n’était pas encore parvenu à mon cerveau, mais quand il fallut admettre que la finance avait définitivement gagné, et que notre joli dialecte passait après les intérêts des Majors internationales. Quand dès la première nomination, celle des Clips, je découvrais qu’aucun des trois titres sélectionnés n’était chanté dans ma langue maternelle, je fulminais. Deux des trois artistes féminines de l’année chantaient en anglais également. Idem pour les hommages à Bowie, Prince, Léonard Cohen (que j’aime, là n’est pas la question) alors que se sont éteints il y a quelques semaines Pierre Barouh, Frank Thomas, Robert Nyel, auteurs de dizaines de tubes français incontournables de notre patrimoine pour et dans le désordre, Henri Salvador, Claude François, Juliette Gréco, Bourvil, Joe Dassin, Stone et Charden, Michel Jonasz, Patrick Juvet, Piaf, Montand... Mais il faut vendre avant tout et le plus possible. Partout. Quitte à y sacrifier sa langue maternelle et donc sa propre mère. «All clap your hands», voici les mots du refrain indispensable d’Imany. Effectivement, tapez dans les mains. En nominant et récompensant des artistes qui oublient notre langue pour permettre d’attaquer des marchés plus vastes, les professionnels savent exactement ce qu’ils font. Ils montrent la voie à ceux qui suivent et leur indiquent la ligne directrice s’ils veulent briguer la place. C’est scandaleux, c’est immoral, c’est dégueulasse. Vous êtes des vendus. J’ai toujours au fond de moi la conviction que les vrais artistes sont des révoltés, des résistants. N’écoutons pas les voix de ces Victoires qui nous poussent à la perte de notre identité. Et comme il semble que ce soit une langue que vous affectionnez, chers fossoyeurs, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. Fuck!

Vincent Baguian.